Les convivialistes
Abonné·e de Mediapart

26 Billets

0 Édition

Billet de blog 9 mai 2022

Une union de la gauche bienvenue mais problématique

On ne peut que se réjouir de voir enfin émerger à gauche un bloc politique susceptible de remporter les élections législatives de juin prochain. Il convient toutefois de ne pas se dissimuler que l‘accord sur lequel s’est constitué ce bloc pose de nombreux problèmes

Les convivialistes
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Une union de la gauche bienvenue mais problématique

par Alain Caillé1

On ne peut que se réjouir de voir enfin émerger à gauche un bloc politique susceptible de remporter les élections législatives de juin prochain en portant haut les valeurs de la solidarité sociale et de la responsabilité environnementale. Voilà qui ne peut que redonner de l’espoir, notamment à toute une partie de la jeunesse qui s’enrageait de n’avoir comme choix que les sirènes du repli nationaliste et raciste, d’une part, ou, de l’autre, les perspectives néolibérales de l’enrichissement toujours plus grand des premiers de cordée au prix de la dégradation du sort des premiers de corvée.

Il convient toutefois de ne pas se dissimuler que l‘accord sur lequel s’est constitué ce bloc pose de nombreux problèmes qu’il est préférable de signaler trop tôt plutôt que trop tard. Il s’est fait, on le sait, autour du programme de la France Insoumise, forte des 22% de voix obtenues par son leader à l’élection présidentielle. Quelle part de ces voix procédait-elle d’un accord véritable sur le projet défendu par Jean-Luc Mélenchon, quelle part de l’espoir de pouvoir faire barrage à Marine Le Pen et à Emmanuel Macron ? Il sera toujours possible d’en discuter. Le plus probable est : moitié moitié. Peu importe, en fait. L’essentiel est que la France insoumise a su mener à bien un travail de réflexion, d’élaboration programmatique collective et de mobilisation dont les autres partis se sont révélés incapables, et que son leader a su faire preuve de beaucoup plus d’expérience, de carrure et de charisme que ses concurrents à gauche.

Cela n’empêche pas que ce personnage éruptif n’est qu’à moitié rassurant. Il est possible d’approuver ou de ne pas condamner a priori son souci d’échapper à l’hégémonie américaine (des gaullistes pourraient s’y reconnaître) même si la période ne s’y prête guère. Encore faudrait-il qu’il ne conduise pas à succomber à ce que Carl Gustav Jung appelait l’énantiodromie, le basculement de l’excès d’un côté dans un excès opposé. En l’occurrence dans le soutien apporté à des régimes dictatoriaux au motif qu’ils s’opposent à la domination américaine. La condamnation de la Russie de Poutine par J-L. Mélenchon est désormais sans équivoque. Combien de temps faudra-t-il pour qu’elle s’étende à la dictature des Castro à Cuba ou des Chavez puis Maduro au Venezuela ?

Bon, disons que ce n’est pas le plus urgent. Il importe en revanche de se demander au plus vite si les mesures sur lesquelles les différents partis de gauche se sont mis d’accord tiennent la route. Ne parlons pas de toutes celles qui n’ont pas été arrêtées ni même discutées : sur la taxation des plus riches, la laïcité, l’émigration, la sécurité, sur l’Ecole, la Justice, sur le rôle des associations, de l’économie sociale et solidaire, etc. On ne peut pas tout régler en quelques jours de négociation. Arrêtons-nous juste sur les six séries de mesures principales acceptées par tous.

Pas de problème, au contraire, pour le projet de créer une planification écologique. Elle sera plus que nécessaire, indispensable. Pas de problème non plus a priori sur l’idée qu’il est vital de rompre avec la dimension de plus en plus monarchique de la 5ème République. Attention, cependant, à ne pas encourager des tractations permanentes entre appareils politiques et à retomber ainsi dans l’impuissance et l’instabilité chronique de la 4ème. Le plus important sans doute sera de prévoir la tenue d’une ou deux Conventions citoyennes par an dotées du pouvoir constitutionnel de soumettre leurs conclusions à référendum si elles n’étaient pas retenues par le gouvernement et par le Parlement.

La pierre d’achoppement principale dans les discussions entre LFI et EELV a été la question du rapport à l’Europe. Faut-il tout accepter des règles qu’elle impose ou peut-on, doit-on s’autoriser une marge de manoeuvre, de liberté, voire de révolte ? La formulation finalement retenue est passablement alambiquée. Elle stipule qu'il faut « en finir avec le cours néolibéral et productiviste de l'Union européenne », mais que « pays fondateur de l'Union européenne, la France ne peut avoir pour politique ni la sortie de l'Union, ni sa désagrégation, ni la fin de la monnaie unique ». La « désobéissance » sera possible en cas de « blocages », « en particulier économiques et budgétaires ». Bref, on respectera les règles européennes sauf quand on ne les respectera pas, et réciproquement. Ou encore, on pourra leur désobéir mais dans le cadre du respect de lois. Encore plus en bref : on verra plus tard et à l’usage.

Reste ce qui est sans doute à la fois potentiellement le plus séduisant pour les électeurs et le plus problématique sur le fond. Sur le projet de bloquer les prix de tout un ensemble de produits de première nécessité, il est à craindre que Macron ne puisse répondre ce qu’il a objecté à Marine Le Pen : sur le blocage du prix de l‘essence par exemple, les plus riches en profiteront autant ou plus que les plus mal lotis.

Ramener l’âge du départ à la retraite de 62 à 60 ans est tentant en France où les salariés les plus âgés se retrouvent licenciés plus tôt qu’ailleurs. Reste que le financement de cette mesure ne sera pas simple. Ce n’est pas sans raison que l’âge moyen de départ à la retraite en Europe est 65 ans et que de nombreux pays tendent vers les 67 ou 69 ans quand ils n’y sont pas déjà. Mieux vaudrait sans doute rester à 62 ans en garantissant un niveau d’indemnités de chômage suffisamment élevé. Et, en évaluant la manière dont il s’articulerait avec un revenu universel dont la création apparaît de plus en plus urgente.

Arrêtons-nous en effet sur le projet de porter le SMIC de 1303 à 1400 € nets par mois. Séduisant a priori. On ne fera pas accepter les contraintes de la transition écologique en les faisant reposer sur les plus modestes. Encore faut-il s’assurer tout d’abord, qu’on en finisse avec les trappes à bas salaire qui dissuadent les employeurs d’augmenter nombre des rémunérations au-delà du montant du SMIC. Et, surtout, il y urgence absolue à réindustrialiser la France et à réduire ainsi l’énorme déficit de notre balance commerciale. On n’y parviendra pas en augmentant le coût du travail qui rend la France de moins en moins compétitive par exemple face à l’Espagne ou à l’Italie. Alors, que faire ? La solution la plus simple et efficace est très certainement d’instaurer un revenu universel. Elle permettrait de procéder à une simplification drastique de notre système fiscal devenu totalement illisible (avec par exemple 7 régimes d’allocations familiales différents). Sur la base de 500 € par mois par adulte de plus de 18 ans, de 250 par adolescent de 14 à 18 ans et de 200 € par mois, en conservant les aides sociales existants par ailleurs (APL, CMU, etc.) le système est totalement financé en créant un impôt marginal de 32 % sur les revenus obtenus au-delà de 500 € (ou plus si on crée des impôts supplémentaires sur les hauts revenus ou sur le patrimoine). Avec ce système, un salarié au SMIC qui gagne actuellement 1300 € nets par mois, percevrait 500 € + 1- 0,32 x 800 €, soit 500 + 884 = 1384 €, tout IRPP acquitté. En augmentant un tout petit peu le SMIC (ou le montant du revenu de base) on obtient les 1400 € sans en faire reposer le poids sur les employeurs. Et les familles seraient certainement soulagées que leurs enfants de plus de 18 ans (et notamment, les étudiants) perçoivent au moins 500 € par mois. Ajoutons que le niveau du revenu de base ainsi que le montant de tout un ensemble d’autres dépenses nécessaires peut être très significativement augmenté avec des impôts sur le patrimoine et sur les hauts revenus.

La perspective d’une possible victoire de la gauche enfin réunie, au moins le temps d’un scrutin, commence à susciter un enthousiasme légitime. Si elle pouvait se doubler de celle d’une gouvernance humaniste et écologique pérenne, apte à durer parce que bien adaptée aux défis de notre temps, ce serait encore mieux. Pour cela, on ne peut pas se contenter de tractations entre appareils politiques. Celles-ci sont légitimes. Plus la gauche unie obtiendra de sièges et meilleures seront les chances de pouvoir enfin poser toutes les questions d’importance vitale qui n’ont même pas été évoquées durant la campagne de l’élection présidentielle. Mais il ne sera possible d’y apporter des réponses plausibles et effectivement mobilisatrices, au-delà du cercle très restreint des professionnels de la politique qu’en y associant toutes les composantes de la société civique, syndicats, grands réseaux associatifs, entreprises de l’économie sociale et solidaire, militants écologiques, etc. Avec pour objectif premier, celui de bâtir une société meilleure à vivre pour tous, une société plus conviviale.

1Fondateur de la Revue du MAUSS, animateur du Mouvement convivialiste (www.convivialisme.org) . Dernier livre paru : Si j’étais candidat…Pour une politique convivialiste. Le Pommier, janvier 2022.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Inflation : en France, grèves partout, augmentations nulle part
Depuis des semaines, des arrêts de travail éclatent dans toute la France, et dans tous les secteurs. Le mot d’ordre est toujours le même : « Tout augmente sauf nos salaires. » Après des négociations décevantes, les travailleurs se mobilisent pour obtenir des augmentations à la hauteur de l’inflation.
par Khedidja Zerouali
Journal — Économie
Le risque d’une crise systémique de l’économie
Avec l’irruption de l’inflation s’engage une nouvelle phase de la crise du capitalisme. Désormais, celle-ci semble totale et multidimensionnelle. En trouver l’issue sera de plus en plus complexe. 
par Romaric Godin
Journal — Europe
« Années de plomb » : avis défavorable à l’extradition de dix anciens militants d’extrême gauche italiens
La cour d’appel de Paris a prononcé mercredi un avis défavorable à l’extradition de dix anciens militants d’extrême gauche italiens réclamés par l’Italie pour des faits de terrorisme commis lors des « années de plomb » dans les années 1970-1980.
par François Bougon
Journal — États-Unis
Attaque du Capitole : Donald Trump plombé par un témoignage dévastateur
Une membre du cabinet de l’ancien président états-unien a témoigné mardi devant la commission d’enquête sur les événements du 6 janvier 2021. Elle affirme que Donald Trump savait que ses partisans étaient armés et qu’il a voulu les rejoindre.
par François Bougon

La sélection du Club

Billet d’édition
Covid-19, 7ème vague : l'État se rend encore « fautif »
Une septième vague de contaminations au COVID-19 frappe la France. Alors que le tribunal administratif de Paris a reconnu l'État « fautif » pour son impréparation lors de la première vague, le gouvernement ne semble pas tenir compte des remarques passées ni des alertes de la société civile.
par Mérôme Jardin
Billet de blog
« Very bad trips » à l’Organisation mondiale du commerce
20 mois et 6 jours de négociations à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour finalement acter, une nouvelle fois, que le commerce prime sur la santé. L’OMC et l’Union européenne (UE) se gargarisent aujourd’hui d’un accord sur la levée temporaire des brevets (TRIPS) sur les vaccins anti-COVID.
par Action Santé Mondiale
Billet de blog
Pour un service public de santé territorial 3/3
Publié sur le site ReSPUBLICA et écrit avec Julien Vernaudon, le premier volet de cet article donnait le contexte historique, le second une analyse de la situation actuelle des professionnels de santé de premier recours et de leur évolution. Ce troisième et dernier volet propose la création d'un vaste et nouveau service public se santé territorial.
par Frédérick Stambach
Billet de blog
Hôpital public : lettre ouverte à Monsieur le Président
A l’orée de cet été, la situation de l’hôpital public est critique. Nous sommes à la croisée des chemins. Depuis des mois l'hôpital public est sur le devant de la scène, après les 2 années de pandémie cet été s'annonce difficile. Nous adressons aux responsables politiques un point de vue de cadres et de soignants de proximité, investis dans l'hôpital, un bien commun, qu'il faut préserver, quoi qu'il en coûte.
par Fabienne dubeaux