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Billet de blog 9 oct. 2021

La gauche à venir sera convivialiste ou ne sera pas

Chacune des composantes de la gauche se construit sur une certaine idée du bonheur et du meilleur régime pour l'instaurer. Mais chacune possède une part de lumière et une part d'ombre

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La gauche à venir sera convivialiste ou ne sera plus

Dany-Robert DUFOUR, philosophe1

Je suis professeur retraité de l'enseignement supérieur et je dois avouer que le confinement ne m'a pas toujours déplu. Dans un monde devenu fou, qui s'auto-consume de façon frénétique et dont les perspectives écologiques, sociales et politiques sont si alarmantes, retrouver le temps de lire des romans ou de la poésie m'est apparu comme un luxe d'autrefois. Il existe donc encore des choses belles dans ce monde, de surcroît à la portée de toutes les bourses. Je ne suis pas le seul à m'en être aperçu, beaucoup de personnes en France ont profité de cet entretemps pour humer le bon air littéraire, même s'ils devaient porter des masques. Entre autres auteurs, je me suis ainsi mis à relire Jorge Luis Borges, dont des textes peu connus que, plus jeune, je n'avais jamais eu le temps de lire. Plonger dans le réalisme fantastique de l'auteur de Fictions et de L'Aleph me mit curieusement à l'écoute des temps de suspens que nous vivions.

C'est au cours de ces lectures que j'ai connu une étrange expérience, très borgésienne : en partant loin dans le temps et dans l'espace grâce à ses textes, je me suis retrouvé aujourd'hui. Je lisais pour la première fois de très courtes nouvelles rassemblées sous le titre Et caetera, publié en 1934 et, dans un de ces écrits, intitulé "Un théologien dans l'au-delà", je suis tombé sur ce passage :

"Lorsque mourut Melanchthon, on lui procura dans l’autre monde une demeure illusoirement semblable à celle qu’il avait habitée sur terre (il arrive la même chose à presque tous les nouveaux venus dans l’éternité et c’est pour cette raison qu’ils ne croient pas qu’ils sont morts). Dès que Melanchthon se réveilla dans son nouveau domicile, il reprit ses travaux littéraires (…). La pièce du fond était pleine de gens qui l’adoraient et lui répétaient qu’aucun théologien n’était aussi doué que lui". La suite de la nouvelle disait que Melanchthon, voyant son environnement devenir de plus en plus transparent et commençant à douter de la réalité de son existence, se mit à déployer quelques subterfuges pour prouver qu'il était toujours en vie. Mais rien n'y fit. Il fut peu à peu amené à constater que le monde illusoire qu'il entretenait disparaissait.

Allez savoir pourquoi : j'ai pensé à notre Mélenchon, puis au sort de toute la gauche française, littéralement en train de disparaître.

Sitôt la nouvelle lue, je me suis dit que notre brave Mélenchon était mort ce jour de novembre 2020 où il avait annoncé sa candidature à l'élection présidentielle de 2022. Sauf qu'aujourd'hui, un an plus tard, il ne sait pas encore qu'il est mort. Pour s'apercevoir qu'il est parti ad patres, il lui faudra attendre le soir du premier tour, le 10 avril 2022.

À vrai dire, ce n'est pas tant le sort de Mélenchon qui me préoccupe que celui de toute la gauche. Car son acte, se présenter avant tout le monde, a empêché que ladite gauche trouve un moyen de se concerter et/ou de consulter des instances citoyennes pour s'entendre sur un programme et sur le nom d'un candidat communs. Résultats : débâcle, dispersion, multiplication des candidatures (7 aux dernières nouvelles), découragement, voire écœurement du "Peuple de gauche" face à l'incurie égotique de ses représentants.

Cependant, je ne pense pas du tout qu'il suffirait d'un peu (ou même de beaucoup) de bonne volonté pour rafistoler les morceaux et remettre la gauche ou les gauches sur les rails. L'empathie n'y suffira pas car ce n'est rien de moins que toute l'histoire de la gauche dans ses différentes composantes qu'il faut reprendre et assumer pour repartir sur de nouvelles bases. En constatant en premier lieu que chacune des composantes de cette gauche se construit sur une certaine idée du bonheur et du meilleur régime pour l'instaurer. Et en montrant, en second lieu, que chacune possède une part de lumière et une part d'ombre. Deux traits que je vais à dessein grossir en vue de faire apparaître le moment où ces deux parts entrent en contradiction et compromettent la réalisation de la visée initiale.

- Dans le projet communiste, le bonheur à venir passe par le collectif. Du coup, l'individu (pas entièrement d'accord ou réservé) peut être perçu comme un opposant. C'est ainsi que le projet de libération du peuple peut tragiquement s'inverser. Quand le parti est au pouvoir, cela peut aller jusqu'à l'enfermement des opposants (ex. le goulag), voire pire ; quand il ne l'est pas, cela peut se traduire par des mises en accusation, des exclusions violentes ou des campagnes de diffamation. Je ne suis pas sûr que tous les communistes actuels soient entièrement au clair avec ce lourd héritage.

- Dans le projet socialiste, le bonheur est dans le maintien de la cohésion du social. Or, le social, c'est toute la société. Du coup, pour maintenir cette cohésion, il faut tout accepter. La même chose et son contraire. Cela donne, par exemple, Hollande accusant au Bourget la finance le 22 janvier 2012 et envoyant le soir même le banquier d'affaires Macron à Londres pour rassurer ladite finance. Le résultat, c'est l'inconsistance. Je ne suis pas sûr que tous les socialistes actuels soient au clair avec ces questions.

-Dans le projet anarchiste, le bonheur est dans la réalisation pleine et entière de l'individu. Or, il suffit de se reporter à l'histoire récente, 1968, pour constater que le fond libertaire des révoltes de ces années a pu, y compris au corps défendant de leurs participants, alimenter et renouveler le projet libéral jusqu'à permettre sa refondation sous l'aspect du néolibéralisme. La transformation de l'anarchisme libertaire en libertarisme n'est donc pas exclue.

- Dans le projet écologiste, le bonheur est lié au retour à une nature qui a été saccagée par trois siècles d'industrialisme abusivement présenté comme "progrès". Le projet écologiste, plus récent que les trois précédents, n'a été encore nulle part mis en place de façon conséquente. Mais il n'est pas exclu qu'il puisse se diriger vers une "dictature verte" imposant à tous (les petits autant que les grands pollueurs) ses idées du respect de la nature ou encore vers un conglomérat variable de minorités identitaires "woke" à l'américaine, éco-ceci et éco-cela, prétendant dicter ce qu'il est bien ou mal de dire et de faire à l'ensemble des citoyens.

- Dans le libéralisme politique, le bonheur est lié au respect de la pluralité des points de vue par des dispositions constitutionnelles garantes de la démocratie républicaine (séparations des pouvoirs, élections, liberté de la presse…). Or, ce libéralisme politique est en train de se perdre de vue pour avoir cédé, d'une part, à la force de frappe du néolibéralisme économique qui peut tout acheter et tout corrompre, d'autre part, à un formalisme des procédures démocratiques qui tendent à représenter de façon beaucoup trop indirecte le peuple souverain.

C'est là où l'apport du convivialisme peut être décisif : il est le seul mouvement à poser comme référence, non pas l'une de ces cinq doctrines d'émancipation, mais les cinq simultanément. Pourquoi ? D'une part, parce qu'il les reconnaît toutes comme également indispensables à l'émancipation. La "vie bonne" conviviale est en effet celle qui préserve les intérêts collectifs face aux intérêts privés, maintient la cohésion sociale, cherche le plein développement des potentialités de l'individu, veille au rétablissement de l'équilibre des éco-systèmes et garantit de façon aussi directe que possible l'existence d'un cadre démocratique et républicain de délibération et de décision. D'autre part, parce qu'il sait, instruit par l'histoire moderne, que chaque doctrine peut se laisser aller vers sa mauvaise pente. Pour contrer cette possibilité, il propose que chaque projet puisse être secouru, y compris contre lui-même, par la présence active et critique des autres. Non pas par miséricorde, mais parce qu'ils campent sur d'autres idées du bonheur. Chaque groupe a donc, in fine, besoin des autres pour éviter de tomber dans le travers qui lui est propre. Cela pose donc autrement la question du toujours difficile rapport à l'autre. L'autre n'est pas seulement celui qui m'empêche de réaliser mon projet, mais aussi celui qui peut me retenir de tomber dans cette part d'ombre qui est la mienne. Du coup, cet autre, loin d'être un empêcheur, est aussi celui qui peut m'aider à réaliser mes propres objectifs, y compris contre moi-même.

Ceci pour dire que le convivialisme n'est pas un sixième projet ayant une visée hégémoniste sur les cinq autres ― c'est tout le contraire. Étant lui-même fruit de penseurs de gauche, venus de ses diverses composantes, coordonnés (très convivialement) par Alain Caillé, le convivialisme se présente comme un "méta-projet", c'est-à-dire une façon non hégémonique mais pratique de réaliser effectivement les cinq autres en les combinant de façon à ce qu'ils puissent se corriger l'un par l'autre. "S'opposer sans se massacrer", c'est l'un des principes du convivialisme. Voilà une alternative qui apporterait l'air frais dont la gauche a tant besoin au lieu de la laisser aller au vent mauvais de la destruction mutuelle par ses différentes composantes.

1Dernier ouvrage paru : Le Dr. Mabuse et ses doubles - L'art d'abuser autrui, Actes Sud, oct. 2021

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