Pour une nouvelle éducation populaire et convivialiste

De lourds nuages noirs s’accumulent à l’horizon, en cette curieuse rentrée 2021. Face aux orages, la société se fragmente un peu plus. Les groupes sociaux ne comprennent et n’interprètent pas les menaces de la même manière et sont peu préparés à y faire face ensemble. On ne dissipera pas ces sombres nuages sans une refondation convivialiste de l'éducation populaire

Blog des convivialistes. Billet n°2

Pour une nouvelle éducation populaire et convivialiste. Réapprendre à vivre ensemble

par Hugues Sibille (président du Labo de l'ESS)

De lourds nuages noirs s’accumulent à l’horizon, en cette curieuse rentrée 2021. Face aux orages, la société se fragmente un peu plus. Les groupes sociaux ne comprennent et n’interprètent pas les menaces de la même manière et sont peu préparés à y faire face ensemble. Ainsi la crise sanitaire, les réponses à lui apporter, révèlent des clivages sociologiques et culturels profonds, qui débouchent sur des tensions, affrontements, refus de vivre ensemble. naces est climatique, le rapport du GIEC présenté le 9 août l’établit de manière irréfutable. Ce sont les activités humaines qui dérèglent le climat. Sans attendre 2030, dès cet été, la maison-terre brûle, (Var, Grèce, Algérie, Californie, Sibérie, Canada…) paysages de désolations, images mortifères. Autre part (Belgique, Allemagne…), des inondations détruisent tout sur leur passage. Les marchés financiers, eux, regardent ailleurs, scrutent d’autres horizons, y distinguant le retour au radieux business as usual, avec un CAC 40 à 6600 points. Les patrons s’auto-augment à 5,3 millions e/an, après que celui de Danone, préoccupé par la planète mais ne produisant pas de résultats financiers suffisants, ait été viré sans ménagement! Décidément les élites (financières) ont vite oublié l’alerte des gilets jaunes, confirmant leur peu d’aptitude à la remise en cause et vivant plus que jamais dans la bulle de leur hubris (folie de la démesure). Parcourant le monde devenu leur terrain de jeu, ils ignorent la Seine Saint Denis, la ligne 13 du métropolitain, les cages d’escalier. Dans l’ensemble les élites politiques, économiques, intellectuelles n’ont pas le courage de tenir un discours de vérité au peuple (qui bien sûr ne souhaite pas l’entendre) sur les contraintes qu’imposerait à tous la radicale transition écologique nécessaire. Pas de Churchill en vue capable de dire «je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur. »

La menace la plus présente dans l’actualité française de rentrée, la plus palpable, est épidémique. Sortirons nous et dans quel état de la Covid, y resterons-nous englués? Là s’aiguisent des tensions entre partisans et adversaires des vaccins, adeptes ou réfractaires au pass sanitaire, entre ceux qui continuent à faire confiance aux institutions, politiques, scientifiques ou médiatiques et ceux qui entrent dans une défiance généralisée. La crise sanitaire démontre, peut être pour la première fois de manière aussi crue et brutale, l’influence des réseaux sociaux dans l’information/ désinformation des enjeux sanitaires. Le plus souvent ils ne forment pas mais déforment le jugement. Manifestement, (toutes les enquêtes le montrent), selon que l’on est diplômé de l’enseignement supérieur ou déscolarisé, selon que l’on s’informe par des médias de qualité ou par des rumeurs sur les réseaux sociaux, on ne considère pas de la même façon les vaccins anti-covid. On aboutit ainsi à ce paradoxe : les premières lignes des hôpitaux, des EPHAD ou des grandes surfaces qui ont tenu bon lors des confinements sont les moins vaccinées, car sociologiquement les moins éduquées. Le covid révèle et amplifie des inégalités de compréhension du monde qui nous entoure.

Dans ce bouquet de menaces, celle d’un effondrement démocratique, est moins directement palpable par l’opinion qu’une hospitalisation due au Covid, l’inondation de son village, ou l’incendie de ses collines. Et pourtant…! L’autodestruction douce de la démocratie, mesurable par l’abstention, la désagrégation des partis, la défiance vis à vis des leaders politiques et des institutions, la difficulté à recruter des candidats aux élections locales, les intentions de vote pour les partis autoritaires ou populistes… devrait également inquiéter. Les cartes géographiques rendant compte des faibles pourcentage de vaccination, des intentions de votes d’extrême droite, ou des faibles engagements civiques… se recoupent souvent. L’autodestruction douce de la démocratie trouve sa source dans une accélération du libéralisme de masse. La souveraineté de l’individu supplante la souveraineté du peuple. L’autorité du collectif est sapée au nom de la liberté. La crise du covid illustre et amplifie cette crise de la démocratie et du civisme. Ma liberté individuelle face au vaccin passe avant les impératifs de santé publique.

Trois éléments transversaux peuvent être ajoutés à ce diagnostic rapide. Le premier est que la conscience des menaces varie selon le niveau socio-culturel des populations. Plus on est éduqué, informé, plus on est conscient et plus on est apte à devenir acteur de changement face aux menaces. C’est ce qu’on appelle « les capabilités » issues de l’éducation. Ceci est particulièrement visible sur les questions de santé, d’alimentation, de mobilité, d’environnement, de rapport à la nature. Naturellement le facteur d’inégalité de revenus pèse dans ces différences de comportement, mais… pas seulement. Bourdieu avait enseigné que fréquenter ou non les musées n’était pas d’abord une question de pouvoir d’achat : de même en est-il pour ce que l’on met dans son assiette, pour sa réaction face à l’idée de seringue, pour son usage de la voiture, ou pour sa façon de traiter ses déchets. Le second est qu’il existe une spécificité française, une tendance plus forte à l’archipelisation que dans d’autres pays, du fait de la disparition de la matrice catholique/ communiste (Fourquet) et du recul de l’Etat traditionnellement fort en France. Admettons une difficulté française au vivre ensemble, cherchons des réponses spécifiques à lui apporter.

Enfin un troisième élément transversal à prendre en compte dans la fragmentation sociologique…tient à l’impossibilité de l’Education Nationale d’aujourd’hui d’être la fabrique à unité nationale et à citoyenneté qu’elle a été dans le passé (finis les hussards de la république). Dans le même temps il faut affronter l’importance prise par les réseaux sociaux et des émetteurs de messages non régulés par des instances collectives. La souveraineté de l’individu l’emportant sur la souveraineté collective, permet à n’importe quel individu d’émettre n’importe quel message et de le transmettre à n’importe quels autres individus qui en tirent les conclusions qu’ils veulent, sans contradiction. La voie est libre pour le complotisme, facteur d’aggravation de nos trois crises.

La question qui arrive est évidemment « que faire » dans ce clair-obscur d’où surgissent les monstres ?

La proposition de ce papier est d’inventer une nouvelle éducation populaire et convivialiste, animée par la société civile, articulée à la puissance publique, appuyée quand il est possible sur le patrimoine d’éducation populaire à la française du 20 eme siècle, mais le dépassant, le modernisant pour être en phase avec le contexte décrit plus haut, afin d’inventer une grande « fabrique collective »  d’éducation au discernement, de compréhension des enjeux du monde, d’apprentissage d’un vivre ensemble convivial.

[à suivre]

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