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Billet de blog 16 nov. 2021

Pour une éducation convivialiste en anthropocène

Juste après la COP26, il est nécessaire de rappeler combien l’éducation peut être un outil politique de choix pour réapprendre à vivre ensemble.

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Pour une éducation convivialiste en Anthropocène

Renaud Hétier, François Prouteau et Nathanaël Wallenhorst1

Juste après la COP26 il est nécessaire de rappeler combien l’éducation peut être un outil politique de choix pour réapprendre à vivre ensemble.

Notre monde se fissure.

Observons, pour commencer, cinq lignes de fracture

Ecologie. Lorsque vous accordez un petit peu de temps à la lecture des articles géoscientifiques vous faites une expérience dévastatrice en mesurant l’ampleur de l’altération du système Terre par les activités humaines. Vous saisissez combien l’avenir de la vie humaine en société est fragilisé et vous prenez conscience de l’écart entre l’action politique et les enjeux environnementaux. Nous soignons un cancer avec un pansement. Nous construisons une digue de sable face à un tsunami.

Inégalités sociales. Les inégalités ne cessent de croître en dépit du mythe mensonger du ruissellement des richesses selon lequel il serait bon qu’elles se concentrent tout en haut pour irriguer ensuite les citoyens. Nous avons appris en 2019 que les 400 plus grandes fortunes mondiales s’élèvaient à 3 000 milliards de dollars2. Sacré montagne. Depuis la crise économique de 2008, elles ont été multipliées par 2,3. Les crises n’érodent pas les montagnes d’argent : telles les collisions entre deux lithosphères continentales, le mouvement inhérent à la tectonique des crises économiques, ne cesse de les élever toujours davantage vers les cieux. Pas de ruissellement : les crises érodent les emplois mais font pousser les montagnes.

Néolibéralisation économique. Nous ne cessons d’aller toujours plus avant dans la poursuite d’une néolibéralisation du marché censée apporter la prospérité aux nations – le capitalisme rentier et spéculatif étant devenu comme une donnée de la nature face à laquelle nous ne pourrions rien. Domination, préemption, accumulation apparaissent comme des caractéristiques anthropologiques naturalisées et non comme de problématiques pratiques culturelles qui se sont sédimentées ces derniers siècles dans certaines sociétés (et accélérées lors des décennies écoulées).

Politique. Le pouvoir politique, ne joue plus son rôle. Il devrait limiter les forces de l’économie ultralibérale qui défont les liens humains et la démocratie, qui entravent la possibilité d’égalité, de justice et de sécurité sociale. Au contraire, aujourd’hui nombre de dirigeants font tout ce qu’ils peuvent pour que ça « tourne » (business as usual). Dans ces conditions, les candidats qui créent l’illusion de la « restauration » d’une sécurité confondue avec l’identité, insensibles à la réalité du monde et notamment à son devenir environnemental, prospèrent.

Et enfin, l’Anthropocène : une réalité bio-géo-chimique et anthropologique dont l’ampleur n’a d’égale que l’intensité avec laquelle nous avons néolibéralisé le monde, qui ne cesse d’augmenter toujours plus les inégalités entre les humains et charrie avec elle le pire de la politique. L’Anthropocène est le nom de cette nouvelle époque géologique caractérisé par une modification des conditions d’habitabilité de la Terre – et tout particulièrement pour la vie humaine en société. L’Anthropocène est un concept qui renvoie à l’articulation des trois principaux sous-systèmes du système Terre : le climat, la biosphère et les sociétés. Concept proprement géologique avec des fondements stratigraphiques scientifiquement identifiés (et en cours de formalisation au sein des différentes strates institutionnelles de l’Union Internationale des Sciences Géologiques), il est aussi un concept systémique débattu au sein des sciences du système Terre (Earth system sciences) qui met notamment en exergue les ruptures brusques et irréversibles qui sont devant nous si nous continuons le forçage anthropique du système Terre et franchissons des seuils ou points de basculement. Mais l’Anthropocène est aussi un concept que s’approprient et façonnent l’ensemble des champs disciplinaires (philosophique, économique, politique, sciences de l’éducation, sciences sociales, etc.) pour tenter de saisir de façon critique quelque chose de l’humain de la modernité.

Vers une éducation convivialiste

Il est difficile et exigeant d’être un enfant, un adolescent ou un jeune en ce début de 21ème siècle. Au sein de notre monde qui se fissure, nous ne cessons d’entendre toujours plus fort cette injonction éducative : « Il faut apprendre aux jeunes à s’adapter ». Mais est-ce vraiment là notre seule mission éducative ? L’école républicaine, il est vrai, a toujours servi la cause de la Nation et de sa puissance. Mais depuis quelques décennies, deux nouvelles difficultés de présentent : les politiques gouvernementales servent un système économique qui profite précisément, via la dérégulation, de l’affaiblissement de l’État et de l’indépendance de l’école. Par ailleurs, le fonctionnement économique relayé et soutenu par l’État est celui-là même qui détruit l’environnement. Demander aux éducateurs d’adapter les enfants à un tel monde c’est leur demander non seulement de rendre les enfants acteurs de cette destruction, mais finalement de détruire leur propre avenir. Il s’agit tout au contraire d’accompagner les jeunes vers l’avenir dont ils sont eux-mêmes porteurs, qu’ils peuvent encore inventer avec notre soutien. Un avenir qui ne soit surtout pas la pure et simple continuation du fonctionnement actuel, mais qui ouvre à un monde commun, partagé, hospitalier, durable, en un mot, vivable.

Comme adultes, quel que soit notre âge, nous pouvons encore être aux côtés des jeunes et porter avec eux une espérance d’avenir.

Plus que jamais, nous avons besoin d’éducateurs, d’enseignants de formateurs mobilisés. L’éducation apparaît en effet comme un moyen politique de choix pour faire front face à la violence de pouvoirs extrêmes, à la tentation de « tout faire péter », mais aussi face à l’inaction de nos systèmes techno-économiques bien établis soucieux du business as usual – qui sont parvenus à endormir (on peut dire aussi « néolibéraliser ») nos démocraties. Il nous faut investir l’éducation avec radicalité, autrement dit prendre les choses à la racine. Il s’agit en premier de parier sur l’éducabilité des nouvelles générations. Cette perspective éducative s’appuie sur les potentialités inhérentes à tout être humain d'apprendre et de grandir. Elle est de toute évidence à envisager dans la perspective d’une anthropologie politique nouvelle. Celle-ci verrait dans un entre nous véritable (une vraie convivance) le socle favorisant l’émergence d’un autre type de rapport aux êtres humains et non-humains, avec et pour le vivant, dans la solidarité.

L’essor technoscientifique permet de disposer aujourd’hui de machines capables d’apprendre et d’effectuer des taches cognitives autrefois réservées aux êtres humains (intelligence artificielle). Mais l’alignement économie/technique/science ne participe-t-il pas d’une déshumanisation de notre monde, encore davantage livré à l’injustice ? L’éducation ne doit-elle pas porter un autre projet, centré sur l’importance des relations, qui nous soutiennent, que ce soit les relations aux autres (dans une société digne de ce nom) ou la relation au monde (nous avons fragilisé la Terre qui nous soutient, et elle à présent besoin de notre soutien) ? Cette éducation doit être résolument créative, alternative, pour sortir de l’impasse dans laquelle notre « savoir » nous enfonce.

L’Anthropocène apparaît ainsi comme un analyseur ou un révélateur anthropologique : il met en évidence combien l’humain de la modernité s’est comporté comme un homo œconomicus qui a cherché à maximiser ses intérêts individuels et comme un homo faber dont le souci de produire, de façonner la matière, d’essayer tout type de fabrication précède la pensée. En arrière-plan, la crise dans laquelle nous sommes est celle de l’homo rationalis qui a certes dominé le monde mais qui dans le même geste l’exploite et l’épuise. Un autre état d’esprit est à soutenir.

La crise de la rationalité, telle qu’elle a été pensée au 20ème siècle par Adorno et Horkheimer, se prolonge aujourd’hui dans ses dimensions environnementales. Il faut revenir à l’étymologie de « intelligence », inter-ligere : faire des liens. Il s’agit de comprendre, d’accepter, de soigner tous les liens qui nous attachent au monde, à toutes les formes de vie, à toutes les entités mêmes sur la Terre et au-delà. Harold Searles, dès 1960, déplaçait complètement les lignes de la psychanalyse et de la psychologie dans L’environnement non-humain et suggérait que notre construction psychique ne se construit pas seulement par la relation à des parents, mais à une multitude d’entités. Il ne s’agit pas seulement de trouver les moyens de « sauver la planète », mais d’avoir l’intelligence de nos liens, de tout ce dont nous avons besoin pour vivre, et qui nous soutient.

En tout cela, il est question du travail de l’intelligence humaine et de savoirs scientifiques aux prises avec la complexité du monde et enquête d'une compréhension plus affinée du réel. La tâche éducative n’est-elle pas, aujourd’hui encore, la reprise réflexive de toutes les sciences qui « soumises à l’expérience et au raisonnement doivent être augmentées pour devenir parfaites » avec la détermination que, chemin faisant, la recherche de « la vérité doit toujours avoir l’avantage » selon les mots de Blaise Pascal3 ? Aux différents niveaux d’apprentissage, les nouveaux savoirs des sciences associées à l’environnement, à la Terre et à la vie en Anthropocène devraient être largement dispensés dans les enseignements, mais la part qu’ils occupent, tant au niveau mondial que dans les cursus en France dans les programmes universitaires, est jusqu’à ce jour très réduite. Le fait nouveau est non seulement le contenu des savoirs en eux-mêmes, mais leur interdépendance avec le développement des sciences du Système Terre et la conscience que l’impact anthropique sur la biosphère est systémique.

Mais pour penser aujourd’hui l’éducation en Anthropocène, nous avons devant nous, non pas seulement un nouveau siècle, mais une nouvelle époque géologique. L’horizon s’étend sur plusieurs siècles voire des millénaires, alors que sonnent les sirènes de l’urgence climatique, écologique et éducative. L’éducation en Anthropocène dot être vue comme un « fait anthropologique total » dont l’impact est « à trois niveaux : sur les savoirs du monde à transmettre (informer), sur l’éthique vis-à-vis des générations futures (former), et sur le style d’humain qu’il s’agit de faire advenir au sein de l’étendue terrestre (initier) »4. Nous devons donc savoir ce qui est en train de se produire et ce qu’on peut prévoir, réfléchir à l’implication de nos choix (aussi bien existentiels que politiques) sur ce qui se produit et enfin avoir, répétons-le, l’intelligence de notre relation à la Terre, au vivant, à tout ce qui est, qui permet d’ouvrir l’avenir.

1 Renaud Hétier, François Prouteau et Nathanaël Wallenhorst sont trois chercheurs convivialistes angevins qui travaillent les questions éducatives à l’aune de notre entrée en Anthropocène. Ces derniers mois ils ont publié trois livres sur l’éducation en Anthropocène : L’humanité contre l’Anthropocène (Renaud Hétier, PUF, 2021), Odyssée pour une Terre habitable (François Prouteau, Le Pommier, 2021), Mutation – L’aventure humaine ne fait que commencer (Nathanaël Wallenhorst, Le Pommier, 2021).

2 Internationale convivialiste (2020). Second manifeste convivialiste. Paris , Actes Sud.

3 Pascal, B., Préface sur le traité du vide.

4 Wallenhorst W., Pierron J.-Ph. (dir.), Éduquer en Anthropocène, Ed. Bdl, 2019.

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