Pour une nouvelle éducation populaire et convivialiste, fin

L’on ose à peine utiliser le terme d’éducation populaire tant le concept semble oublié ou ringard ! Et pourtant...

Pour une nouvelle éducation populaire et convivialiste

Réapprendre à vivre ensemble

(suite et fin)

par Hugues Sibille (président du Labo de l'ESS)

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La proposition de ce papier est d’inventer une nouvelle éducation populaire et convivialiste, animée par la société civile, articulée à la puissance publique, appuyée quand il est possible sur le patrimoine d’éducation populaire à la française du 20 eme siècle, mais le dépassant, le modernisant pour être en phase avec le contexte décrit plus haut, afin d’inventer une grande « fabrique collective «  d’éducation au discernement, de compréhension des enjeux du monde, d’apprentissage d’un vivre ensemble convivial.

L’on ose à peine utiliser le terme d’éducation populaire tant le concept semble oublié ou ringard ! Et pourtant ! Une définition simple de l’éducation populaire indique « qu’elle permet de faciliter laccès aux savoirs, à la culture, afin de développer la conscientisation, l’émancipation et lexercice de la citoyenneté, en recourant aux pédagogies actives pour rendre chacun acteur de ses apprentissages, quil partage avec dautres ».

N’est ce pas précisément ce qu’il conviendrait de faire pour sortir par le haut des trois menaces décrites ? À la fin des fins, nous éloignerons les risques climatiques ou sanitaires soit par une élévation sans précédent de la conscience civique et de nouvelles formes démocratiques, soit par des organisations autoritaires, voire dictatoriales. La dictature verte recrute déjà des adeptes. L’on voit le clivage entre la Chine et l’Occident sur les questions de santé publique. Nous, convivialistes et militants de l’ESS choisissons sans hésitation de nous battre pour une nouvelle étape d’approfondissement démocratique.

Nous disposons de suffisamment de mémoire pour nous appuyer sur un patrimoine de concepts et de méthodes issus de l’histoire de l’éducation populaire, mais avec la volonté déterminée de le dépasser.

À la Libération, les horreurs de la guerre et les dérives vichystes ont remis au goût du jour cette idée simple : la démocratie ne tombe pas du ciel, elle sapprend et senseigne. Pour être durable, elle doit être choisie ; il faut donc que chacun puisse y réfléchir. L’instruction scolaire des enfants ny suffit pas. Inspirons nous de l’esprit des Jours Heureux.

Au long du 20 ème siècle, l'éducation populaire s'est organisée à travers trois courants idéologiques : les mouvements laïques, autour de la Ligue de l’Enseignement (Les francas, les CemeaLéo Lagrange etc.), le mouvement ouvrier, en particulier les syndicats ouvriers et leurs organisations associées, enfin le christianisme social dont la dimension intellectuelle fut illustrée par le personnalisme (revue Esprit), le scoutisme, les auberges de jeunesse.

Inventer une nouvelle éducation populaire et convivialiste pour résister aux effondrements implique de reformuler un projet neuf et ambitieux, car les trois matrices chrétienne, laïque et ouvrière ne structurent plus la société comme elles l’ont fait au siècle dernier (les terrains laissés vacants par elles sont parfois occupés par l’islamisme ou des courants neo-fascistes!!!)

Par où commencer? Il existe une multitude d’initiatives pour éduquer et donner du pouvoir d’agir, dans le champ de la santé, l’alimentation, l’environnement, la mobilité… etc mais elles sont dispersées, peu reconnues, regardées de haut par les pouvoirs publics. Quelques exemples : Voisins malins est une association qui agit dans les quartiers pour renforcer le pouvoir d’agir des habitants, recréer du lien entre eux et avec les institutions. Les voisins malins, formés pour cela, sont les habitants eux mêmes qui font du porte à porte. Les Petits Débrouillards (faire pour comprendre, comprendre pour agir) permettent à tous enfants et adultes de tous milieux de mieux comprendre les enjeux scientifiques, numériques, écologiques…Les Universités populaires connaissent un regain depuis les années 2000.Les AMAP, permettent d’ appréhender les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation saine par un dialogue entre paysans et consommateurs modestes. Le Secours Populaire, ou le Secours catholique sensibilisent et accompagnent les précaires vers les centres de santé ou de vaccination. La FING, fondation d’un internet nouvelle génération, imagine un numérique centré sur les capacités humaines. Les CPIE co-construisent avec les habitants des projets pour répondre aux défis environnementaux de leurs territoires. Le Mouvement Colibris incite à «  faire sa part », relie et soutient les citoyens et les collectifs qui font le choix d’un autre mode de vie. Des pôles territoriaux de coopération (PTCE) comme Tetris font leur priorité d’intégrer développement durable et éducation populaire par l’augmentation des capabilités des habitants. Enercoop lance les « éplucheurs de watts », un collectif de leurs sociétaires formés aux économies d’énergies etc etc.

Ces initiatives, inspirantes et souvent magnifiques (tiers lieux, maisons de santé, repair-cafés, monnaies complémentaires…) ne font pas encore suffisamment système pour devenir la grande fabrique collective de discernement et de civisme dont les transitions radicales ont besoin.

Les premières étapes sont une prise de conscience de ce besoin d’éducation populaire et la capacité à en faire un Grand Dessein. Un rapport a été publié par le CESE en 2019 sous le titre « L’éducation populaire, une exigence du XXI ème siècle ». Exhumons ce rapport et demandons que le le CESE, sous la responsabilité de son nouveau président, un homme de l’ESS, porte le projet d’une nouvelle fabrique d’éducation populaire et conviviale. Le Gouvernement s’honorerait à en faire une Grande Cause Nationale.

Mais les acteurs de la société civile doivent d’abord mieux s’organiser eux mêmes pour défendre cette idée. Ces acteurs, aujourd’hui dispersés, se reconnaissant comme porteurs d’une nouvelle éducation populaire, pourraient se réunir autour d’une Charte de grands principes partagés, incluant les principes convivialistes : commune humanité; destin partagé avec la nature; finalité transformatrice; contribution à l’émancipation individuelle et collective en particulier des jeunes et des modestes; conscientisation des individus ; démarche pédagogique active repose sur un principe tous sachants tous apprenants, former sans conformer ; droit au tâtonnement de laboratoires dinnovation ; portage des actions par des structures à but non lucratif…

Au delà de ces principes la nouvelle éducation populaire devra faire de la réflexion sur l’usage du numérique une priorité en visant à développer une économie numérique à forte utilité sociale et environnementale et en organisant une résistance active aux processus de désinformation et de fake news, en favorisant les living labs, les outils open source etc

Sur cette base des accords d’engagements réciproques pourraient être recherchés dans plusieurs directions : avec le ministère de l’éducation nationale et les fédérations d’enseignement privés; avec les collectivités territoriales pour faire émerger des pôles territoriaux d’éducation populaire; avec les institutions de l’ESS, en particulier les grandes fédérations associatives concernées (Ligue de l' enseignement, Collectif alerte) et les Mutuelles de santé; avec les organisations syndicales ; enfin avec les fondations reconnues d’utilité publique.

Utopie ? Certes.

« Mais comme ils ne savaient pas que c’était impossible, ils l’ont fait! « (Twain)

Et plus que jamais « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles! « (Sénèque)

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