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Billet de blog 28 nov. 2021

La convivialité pour réanimer le monde

La convivialité est un défi quotidien face aux effets concrets du néolibéralisme qui fabrique des humains toujours plus atomisés, précarisés, seuls et massifiés, contrôlés, accélérant la guerre au vivant. Par Geneviève Azam.

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La convivialité pour réanimer le monde

par Geneviève Azam

Imaginer un monde convivial ? Si l’avenir est largement imprévisible il est certain toutefois que le monde ne sera pas convivial si, cherchant « Demain », nous enjambions les mondes présents et succombions à la tentation d’énoncer des principes abstraits, idéaux, oublieux dans leur surplomb aussi bien des dangers que des virtualités du présent. Si le convivialisme est un art politique pour vivre ensemble, pour faire monde en réanimant des mondes éteints ou étouffés, alors il est une traversée lucide de ce présent, une résistance, une épreuve, tant nos expériences concrètes portent les stigmates de fins de mondes, de spoliations, de destruction des milieux de vie, du règne de la force et de l’injustice, du chaos capitaliste.

La convivialité est un défi quotidien face aux effets concrets de l’utopie terrifiante, parée des atours de la liberté et dite « néolibérale », qui fabrique des humains toujours plus atomisés, précarisés, seuls et massifiés, contrôlés, déliés des attaches terrestres et dépendants d’une mégamachine tentaculaire accélérant la guerre au vivant. Si « conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil » écrivait Ivan Illich en 1973, elle pourrait sembler inaccessible à l’heure où les infrastructures techniques et industrielles ont franchi des seuils qui enferment la Terre, les corps et les esprits dans un univers privé de respiration, de sensation et d’autonomie. La démarche conviviale est alors contenue dans l’art du blocage, du détournement, du démontage, de la désertion, et de l’invention de nouveaux outils conviviaux, techniques et institutionnels. En France, le succès de la coopérative, L’atelier paysan1, qui conçoit des outils compatibles avec l’agroécologie au lieu du matériel de guerre contre la terre, en est un exemple parmi tant d’autres.

En arpentant résolument ce chemin buissonnant, à moins de céder à l’hubris que voudrait précisément conjurer la convivialité, nous ne rencontrons pas le Monde au singulier mais des mondes singuliers et enchevêtrés. Le monde assourdissant des vainqueurs multiplie ou plutôt le non-monde multiplie des mondes somnambules et silencieux, des mondes disparus, enlaidis, abandonnés, rendus invisibles ou en voie d’effondrement. Face à lui, d’autres mondes, émergent de communautés dissidentes et résistantes, attachées à habiter en commun les milieux de vie, à prendre soin des humains et de la Terre. Arpenter ce chemin, c’est faire l’expérience de la vulnérabilité, aller jusqu’aux extrémités de cette expérience, non pour la dépasser mais pour y cultiver à bras le corps l’espoir d’un réveil et de nouvelles solidarités

Le convivialisme est aussi rencontre de mondes confrontés à la tradition occidentale, comme le sont nombre de peuples indigènes, eux qui ont survécu à la perte de leurs mondes il y a plusieurs siècles. Une démarche conviviale prend au sérieux leurs cosmogonies, leurs pensées, leurs pratiques, en se laissant traverser, décentrer et déstabiliser par d’autres points de vue, en restituant un rapport au monde et à la Terre plus complexe et subtil que le réductionnisme dominant. Telle est la voie du « perspectivisme amazonien » analysé par Viveiros de Castro [2014]. La convivialité n’est plus alors seulement une éthique et une politique des rapports entre les humains, elle s’étend, pour faire monde, aux autres existants terrestres. C’est une stratégie de survie dans laquelle la liberté n’est plus synonyme d’un arrachement aux liens d’interdépendance, mais une liberté libérée du « fantasme de la délivrance »1, de celui de la victoire sur la nécessité2 et de leur cohorte d’exploitations et dominations, de cauchemars technoscientifiques.

S’il est un décentrage vital en effet, c’est précisément celui de l’anthropocentrisme et de la grande séparation entre nature et culture, esprit et corps, au principe de la culture occidentale. La mise à distance de la Terre, celle de ses communautés de vivants, excluent toute convivialité entre les humains et les autres qu’humains ; ce faisant, elles autorisent aussi le tri entre les humains eux-mêmes, laissant sur le carreau des masses de plus en plus nombreuses d’exilés, réfugiés, déracinés, exploités, privées du « droit d’avoir des droits » écrivait Hannah Arendt. Promus sujets totalement souverains sur les marches de l’échelle de l’évolution, promis à la perfection et à l’exception humaine, à l’espèce ultime, les humains sont simplifiés, esseulés, impuissants à force de s’être cru entièrement propriétaires d’eux-mêmes, d’être exilés de la condition terrestre, de leurs milieux de vies, privés des relations avec les entités naturelles qui les abritent et les menacent à force de les ignorer et les détruire. La dernière marche de l’échelle est trans-humaine, les autres ont pris l’eau et avant qu’elles ne cassent, nous devrions abandonner l’échelle et assumer notre vulnérabilité parmi les vivants.

La Terre source de vie est devenue un globe, étroit, une totalité extérieure, une ressource au service du « bien-être » humain. Le colonialisme, le capitalisme, l’industrialisme ont su s’en nourrir et organiser l’extraction sans limite de cette manne à disposition. Cette ontologie naturaliste, selon les termes de Philippe Descola, est récente et singulière dans l’histoire de l’humanité. Après la Renaissance, écrit l’historienne et philosophe écoféministe Carolyn Merchant, « une lente et unidirectionnelle aliénation de la relation immédiate, organique et quotidienne, à la base de l’expérience humaine depuis des siècles, s’est produite » [1990]. Elle a autorisé la naturalisation d’une partie des humains, les non-civilisés, les barbares, les femmes et a justifié la domination coloniale et le patriarcat. Elle a ignoré la toile de vie, les multiples interdépendances qui nous constituent. Le philosophe Glenn Albrecht [2020] rappelle, non sans malice, l’apport précoce en ce domaine de femmes biologistes, souvent marginalisées, l’australienne Elyne Mitchell, Lynn Margulis ou encore Rachel Carlson et son livre fondateur, Printemps silencieux.

C’est à retisser ces liens et détrôner l’arrogance humaine, viriliste, qu’un monde convivial s’attacherait. Les expériences de la vulnérabilité, vécues à une échelle sans précédent, tout comme les travaux scientifiques montrant la part de la coopération, de l’altruisme, de la convivialité dans l’évolution, au lieu de la domination, de la concurrence et de la force, devraient faciliter cette tâche. Sans oublier les recherches en biologie de l’évolution attestant de formes cognitives complexes chez d’autres vivants. La vie n’est pas une lutte d’entités autonomes en compétition. L’exception et la séparation humaine, gages de la rationalité, ont desséché la raison et nous plongent dans les ténèbres. Au point de menacer la pérennité du vivant.

La philosophe écoféministe australienne Val Plumwood, qui dès les années 1970 a débusqué le piège mortel de la croyance en la discontinuité entre les humains et les autres qu’humains, a fait de sa rencontre avec un crocodile marin, l’expérience philosophique d’un tel décentrage : « Être, pour autrui, de la nourriture, ébranle l’idée que nous nous faisons de la domination humaine. En tant que mangeurs jamais susceptibles d’être mangés à leur tour par ceux que nous mangeons, et en tant que nous ne parvenons pas même à nous concevoir en termes comestibles, nous prenons sans donner3. » C’est une autre manière de penser la catastrophe écologique comme rupture du système du don et de la triple obligation du « donner-recevoir-rendre », qui, face à une nature désanimée, matière inerte, n’auraient aucun sens. Retrouver une nature animée c’est aussi retrouver sa capacité vitale et la nôtre, sa part ingouvernable, dans un temps où elle est concrètement menacée. Le monde pourrait s’éclairer à nouveau de l’esprit des choses, des lieux et des vivants terrestres et d’une vie comme relation conviviale avec les autres.

Si la convivialité, dans le sillage d’Ivan Illich, suppose de détraquer le monde comme « Totalité-outil », c’est aussi la vision machinique de la nature qu’il s’agit de saper. Le chemin ouvert par Illich pour une écologie radicale est encore à défricher. À définir la société conviviale comme une façon nouvelle « d’articuler la triade millénaire de l’homme, de l’outil et de la société » [Illich, 1973], sa pensée écologiste s’attache aux limites de la Terre eu égard à la globalité du monde hyper-industrialisé se dessinant il y a un demi-siècle, lorsqu’il publie La Convivialité. C’était le sujet majeur et non reconnu de cette époque, tout entière tournée vers la croissance sans fin et le développement, et qui, en franchissant ces limites, a précipité le chaos du monde présent. Pour faire face aux menaces concrètes et libérer nos imaginaires, un nouveau regard sur la nature, qui contienne non seulement les limites à la démesure industrielle mais aussi en révèle des potentialités, est requis : « Il s’agit d’être ouvert à une expérience de la nature comme puissante, active et créative [Plumwood, 2020]. S’il s’agit bien pour les humains de se libérer de la prison de la « coquille-outil » forgée avec des machines sur-puissantes, des « bureaucrates du bien-être » et des outils rompant l’équilibre entre l’homme et la nature, cet équilibre exige un décentrage. Se découvrir comme des êtres empathiques et des corps attachés à une toile écologique. Être ainsi à nouveau sensibles aux limites, aux dépendances et enchevêtrements avec des mondes autres qu’humains. Ainsi pourrions-nous peut-être tirer tous les enseignements précieux de la pandémie actuelle et d’autres catastrophes.

Références bibliographiques

Albrecht Glenn, 2020, Les Émotions de la Terre. Des nouveaux mots pour un nouveau monde, Paris, Les Liens qui libèrent.

Azam Geneviève et Françoise Valon, Simone Weil. Lexpérience de la nécessité, Le passant ordinaire, 2017.

Berlan Aurélien, Terre et Liberté. La quête dautonomie contre le fantasme de la délivrance, La Lenteur, 2021.

Caillé Alain, 2013, « Que donne la nature. L’écologie par le don », La Revue du Mauss semestrielle, Paris, La Découverte.

Illich Ivan, 1973, La Convivialité, Paris, Seuil.

Merchant Carolyn, 1990, The Death of Nature: Women, Ecology and the Scientific Revolution, New York, HarperCollins.

Plumwood Val, 2020, Réanimer la nature, Paris, PUF.

Viveiros de Castro Eduardo, 2014, « Perspectivisme et multinaturalisme en Amérique indigène », Journal des anthropologues, Paris, Association française des anthropologues, http://journals.openedition.org/jda/4512.

1Voir le beau livre d’Aurélien Berlan, Terre et Liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de la délivrance, La Lenteur, 2021.

2Geneviève Azam, Françoise Valon, Simone Weil ou l’expérience de la nécessité, Le Passant Ordinaire, 2017.

3https://www.terrestres.org/2019/01/16/loeil-du-crocodile.

1https://www.latelierpaysan.org/

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