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Billet de blog 30 oct. 2021

Pour limiter la démesure commençons par limiter l'extrême richesse

[Rediffusion] Été 2021 : certains milliardaires américains ont dépensé pour quelques minutes de voyage dans l’espace l’équivalent du revenu annuel de dizaines de milliers d’autres habitants de la planète... Non seulement les très riches posent un insoutenable problème d’inégalité, mais ils constituent un désastre environnemental.

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Pour limiter la démesure, commençons par limiter l'extrême richesse

par Ahmet Insel

L’été 2021, certains  milliardaires américaines ont dépensés pour quelques minutes de voyage dans l’espace l’équivalent du revenu annuel de dizaines de milliers d’autres habitants de la planète. Un riche inconnu a payé 28 millions de dollars aux enchères pour accompagner Jeff Bezos, ancien PDG d' Amazon, et son frère dans ce voyage.

Le voyage a eu lieu le 20 juillet avec en plus une dame de 82 ans pionnière de l’aviation. Mais un jeune Néerlandais de 18 ans avait pris la place de celui qui a payé 28 millions de dollars, ce dernier, prudent, voulait partir plus tard. Il a tout de même payé une somme qui représente, par exemple dans la République Démocratique du Congo en 2020, 25.000 fois le revenu annuel moyen en parité de pouvoir d’achat.

Si on prend en considération le coût global de ces projets de tourisme spatial, on atteint des chiffres qui dépassent l’entendement.

C’est aussi la même chose pour le coût environnemental de ces voyages organisés par des milliardaires pour des milliardaires. L’avion spatial utilisé par Virgin Galactic génère près de 27 tonnes de CO2 par passager et le vol complet du Falcon 9 de la société Elon Musk près de 290 tonnes par passager (https://www.lafinancepourtous.com/2021/07/23/combien-coute-un-voyage-dans-lespace/).

Or selon le GIEC, chaque personne dans le monde ne devrait ps émettre plus de 1,6 à 2,8 tonnes de CO2 par an si on veut limiter le réchauffement climatique à 2O C d’ici 2100. Quand un milliardaire part seul ou accompagné de quelques personnes avec son Boeing 737 privé conçu pour transporter 174 personnes, il consomme 25 tonnes de carburant qui représentent la consommation annuelle de pétrole d’un petit village africain.

Non seulement les très riches posent un insoutenable problème d’inégalité, mais ils constituent un désastre environnemental. En effet le revenu est « de loin le plus important déterminant de l’impact environnemental », comme le rappelait il y a deux ans Georges Monbiot : « Peu importe à quel point vous pensez être écolo ; si vous avez un surplus d'argent, vous le dépensez ! ».

Certes les riches essayent plus que les pauvres de se préserver des effets néfastes sur la santé de la dégradation environnementale, ils habitent des quartiers moins pollués, mangent moins gras, moins de viande et plus de légumes organiques mais ils consomment encore plus d’énergies pour se chauffer, pour se déplacer, pour les loisirs, et ils sont responsables personnellement d'incomparablement plus d’émission de CO2 que le reste de la population. Non seulement ils participent massivement à l’écocide et mettent en danger le bien-être commun, mais ils sont aussi porteurs de la dissolution du sentiment d’appartenir à une communauté humaine.

Plus vous êtes riches, dit Monbiot, « moins vous êtes capable d’entrer en contact avec les gens ». La richesse supprime l’empathie… On doit maintenant dire : « c’est suffisant », et « il est donc grand temps de décider à quoi ressemble ce ‘suffisant’ ».

Cette question, urgente pour l’avenir de l’humanité, est pointée dans le Second Manifeste Convivialiste1 à travers le concept de démesure. L’idéal de société défendu par les convivialistes est « celle qui sait faire droit au désir de reconnaissance de tous, (…) à l’aspiration au dépassement permanent de soi et d’ouverture au risque qu’il recèle » mais cela exige d’empêcher que ce désir ne se transforme « en démesure, en désir de toute-puissance », en hubris (p. 39).

Combattre la démesure passe aussi par combattre ce qui la provoque et la permet, c’est à dire la richesse excessive et les revenus démesurés.

C’est pourquoi le Manifeste ne propose pas seulement qu’un revenu de base, quelle que soit sa forme, soit garanti à tout un chacun et chacune pour tenir tout le monde à l’abri de l’abjection de la misère et pour garantir à tous une vie dans la liberté et la dignité. Il propose aussi, comme son pendant indispensable, de limiter au-delà de certain niveau le revenu et le patrimoine afin d’empêcher que les plus riches ne basculent « dans l’abjection de l’extrême richesse qui rendrait inopérante les principes de commune humanité et commune socialité » (p.57).

En effet, on sait que l’excès de richesses, patrimoine ou revenu, conduit à exercer du pouvoir sur les autres aussi bien en politique qu’en économie, voire dans le domaine culturel. C’est pourquoi les convivialistes signataires du Manifeste considèrent qu’il est indispensable d’instituer un ensemble de nouvelles normes susceptibles de proscrire la recherche du profit pour lui-même, ce qui ne peut se réaliser que si on se met d’accord pour définir une limite maximale à l’enrichissement individuel.

Lors des dernières élections américaines, l’aile gauche du Parti démocrate a exprimé dans une formule concise ce problème : « Tout milliardaire est un échec politique ! ».

Dans la ligne de cette idée, les deux candidats au primaire démocrate, Elisabeth Warren et Bernie Sanders, ont proposé de mettre en place un impôt sur la fortune : 2% au-delà de cinquante millions de dollars de fortune et 3% au-delà de 1 milliard pour Warren, 8% au-delà de 10 millions de dollars pour Sanders. Les conservateurs mais aussi l’aile centriste des démocrates ont bien sûr hurlé au péril communiste.

Aujourd’hui ce n’est pas l’idée de revenu minimum garanti à tous qui est présentée comme subversive par les bien-pensants du capitalisme mais bien la proposition de mettre une limite maximale à l’enrichissement individuel. « Probablement, dit Monbiot, c’est l’idée la plus blasphématoire dans le discours contemporain ».

En effet, le nouveau progressisme passe justement par remettre en cause cette démesure, sacralisée au nom de l’efficacité du marché ou pour le besoin de l’incitation à innover, qui pervertit en réalité la commune socialité en créant une surenchère au ‘toujours plus’ et à la destruction des richesses naturelles de la planète.

Un projet de recherche intéressant a vu le jour en 2016 à l’Université d’Utrecht, aux Pays-Bas, sous la direction d’Ingrid Robeyns. Le nom du projet est Fair Limits. Son but est justement de mettre l’accent sur le « limitarisme » (limitarianism) qui postule « qu’il devrait y avoir des limites supérieures à la quantité de biens précieux que chaque personne peut posséder » (https://fairlimits.nl/).

Robeyns et son équipe étudient les conditions de possibilité du « limitarisme » en économie et en écologie à partir d’une argumentation philosophique et essayent de décrire à quoi pourraient ressembler les institutions limitariennes1. Leur hypothèse de départ est que l’existence d’un seuil de richesse, revenu et patrimoine, que personne ne peut dépasser, participera à l’évolution vers un monde meilleur.

Ignorer la richesse des riches et se préoccuper uniquement de l’aide aux plus démunis met en danger les relations sociales et l’environnement.

Ingrid Robeyns ne se concentre pas sur un chiffre précis de seuil maximum. Elle soutient que le point crucial est de savoir si le concept a un sens et si c’est le cas, d' élargir le cercle du débat pour que cette idée se diffuse dans les opinions publiques et devienne un thème majeur des programmes politiques. Et l’impôt n’est pas l’unique moyen pour faire respecter ce seuil maximal de richesse, il vient en dernier ressort, précise-t-elle, après les mesures prédistributives et redistributives.

Il faut d’abord en effet se poser la question suivante : qui et comment peut mériter d'être aussi riche que Bezos, Musk et consorts ? La fortune de Bezos est estimé à 198 milliards de dollars en 2021. Pour accumuler une telle richesse, nous dit Robeyns, il faut gagner 1.692.307 dollars par heure en travaillant 45 ans sans interruption et 50h. par semaine. Et de poser des questions toutes simples : Les super riches auraient-ils pu être aussi riches si le système économique ne leur permettait pas de détourner massivement les règles du jeu en leur faveur ? Peut-on soutenir que l’on mérite personnellement cette richesse ?

Or justement dans l’univers des riches, les pauvres non seulement représentent un danger sanitaire et sécuritaire mais leur présence justifie la mobilisation partout de l’idéologie du mérite et  la dénonciation de l’assistanat1.

Les grandes fortunes, sauf par  l’héritage ou la loterie, ne sont jamais le résultat des actions d’une seule personne mais d’un collectif et des structures sociales qui permettent à quelques uns de saisir des opportunités tout en dressant des obstacles surmontables au très grand nombre. Sans ces obstacles, il n’y a pas de possibilité d’accumuler par son effort personnel la richesse des milliardaires. Et il n’y a aucun mérite personnel dans l’enrichissement par l’héritage.

Georges Monbiot affirme que « les riches sont capables de vivre comme ils vivent uniquement parce que les autres sont pauvres », et il dénonce ce luxe privé invraisemblable en appelant, à l’inverse, à la « suffisance privée » et au « luxe public ».

Dans les termes du Manifeste convivialiste, il s’agit de fixer à la richesse privée une limite, qui peut-être élevée, « mais pas au-delà de ce qu’implique le sens de la décence commune », c'est-à-dire cette appréciation partagée par le grand nombre de ce qui peut se faire ou ne doit pas se faire.

Non seulement les possibilités de bien vivre ensemble mais aussi celle de la vie sur la Terre dépendent d’une certaine modération. Nous avons un besoin réel et urgent de modération, mais d'une modération active, d'un « modérantisme radical » pour pouvoir « s’émanciper sans s’étriper » et sans épuiser les conditions de la vie sur la Terre2.

En effet les principes de commune naturalité, de commune socialité, de commune humanité, de légitime individuation et d'opposition créatrice que propose le Manifeste convivialiste ne peuvent fonctionner dans l’interdépendance et s’agréger que si la très grande majorité des hommes et des femmes se mettent d’accord pour maîtriser concrètement la démesure. Avec le principe d’égalité, c’est le sens du nouveau progressisme.

1 Serge Paugam, Bruno Cousin, Camille Giorgetti et Jules Naudet, Ce que les riches pensent des pauvres, Seuil, paris, 2017, 352 p.

2 Alain Caillé, L’urgence d’un modérantisme radical. S’émanciper sans s’étriper, INGED/ MAUSS, 2021, 94 p. http://convivialisme.org/moderantisme-radical/

3 Ingrid Robeyns, “Limitarisme”, dans (sous la dir.) Patrick Savidan, Dictionnaire des inégalités et de la justice sociale, PUF, Paris 2018; le livre de I. Robeyns, Limitarianism. The Case Against Extreme Wealth, est annoncé pour fin 2022.

4 Second manifeste convivialiste. Pour un monde post-néo-libéral, Actes Sud/Internationale Convivialiste, 2020, 142 p.

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