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Billet de blog 1 oct. 2017

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Macronisme, l’ubérisation de la protection sociale et l’Etat plateforme

Macronisme, l’ubérisation de la protection sociale et l’Etat plateforme : Les dessous d’une disruption à la française. Analyse proposée par Matthieu Montalban, membre du comité d'animation des Économistes atterrés.

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Le néologisme disruption a fait irruption dans les médias à la faveur des bouleversements, supposés considérables, amenés par les technologies numériques de la Silicon Valley, GAFA et autres start-ups. Le Président de la République Emmanuel Macron, déjà fervent défenseur de la révolution numérique lorsqu’il était encore ministre de l’économie du Président François Hollande, veut favoriser le développement « d’un Etat plateforme » et d’une « start-up nation ». Or derrière les oripeaux du discours de modernisation et de « silicolonisation »[1] de la France se cache un projet bien plus ancien, constant dans la haute fonction publique française depuis le rapport Armand-Rueff de 1959 : transformer enfin le capitalisme français, avec sa protection sociale bismarkienne, son économie mixte, sa protection de l’emploi etc. en capitalisme néolibéral, « libéré » de toutes ses entraves à l’initiative privée. Un exemple de rapport de ce type est celui de la commission Attali « pour la libération de la croissance »[2], dans laquelle figurait, outre quelques économistes proches du Conseil d’Analyse Economique, le Président d’Axa, un certain nombre de personnalités et un spécialiste de la croissance se définissant comme néo-schumpéterien (Philippe Aghion), un certain... Emmanuel Macron. Les nombreuses propositions de la Commission Attali, qui soulignaient déjà la prétendue peur des réformes des français (p.11) consistaient pour l’essentiel à assouplir un certain nombre de réglementations, à favoriser la concurrence et à proposer un grand éventail de mesures (qu’il serait trop long de développer) censées impulser l’innovation et la croissance. L’agenda politique d’Emmanuel Macron, depuis son passage comme ministre de l’économie jusqu’à son accession à la plus haute fonction de l’Etat n’est pas autre chose que cela : la rhétorique permanente, typique d’une certaine haute fonction publique, de la nécessaire modernisation libérale de l’Etat pour l’adapter au contexte de la mondialisation et du changement technique. Il faut dire que la culture des start-uppers « silicon-valleysques » mélangeant « cool attitude », mégalomanie technologique et anarcho-capitalisme libertarien a de quoi séduire tout banquier d’affaires pour dépoussiérer ce qui apparaît dans l’inconscient libéral comme des structures hiérarchiques et bureaucratiques peu innovantes. Le projet « marcheur » – en continuité avec « l’agenda des réformes » de la modernisation de l’Etat portée par le bloc bourgeois[3] – vise explicitement la destruction de la protection sociale et du travail à la française, centrées sur le travail salarié, en saupoudrant le tout d’un discours sur « l’innovation », « l’initiative », « le projet », « la start-up nation » et autres billevesées.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de s’appuyer sur le libertarianisme californien pour un président qui se veut jupitérien et qui, habitus de haut fonctionnaire français, banquier et de classe oblige, s’applique à restaurer la verticalité si souvent décriée en France. Pourtant, il y a une certaine cohérence dans le projet macroniste. Ce n’est pas le libertarianisme siliconien (ultralibéralisme) mais plutôt une version néolibérale « à la française » (matinée d’ordolibéralisme allemand) où l’Etat promeut le marché et son propre désengagement. On prône l’« Etat plateforme » qui sera au service des usagers et des start-ups. L’Etat se doit de promouvoir la concurrence et réduire les réglementations (lois Macron), de réduire la fiscalité pour les riches actionnaires et les entreprises pour favoriser le développement du capitalisme financier et des start-ups (prélèvement forfaitaire unique sur les revenus mobiliers, suppression de l’ISF sur le capital financier ; réduction de l’impôt sur les sociétés. Le président, alors ministre de l’économie, n’avait-il pas dit qu’ « il faut que des jeunes français aient envie de devenir milliardaires »[4] ?) tout en réduisant les aides pour les pauvres (réduction des APL) en laissant les acteurs privés de l’économie collaborative se substituer aux services publics. Car sans les ressources de la taxe d’habitation dont on sait que l’Etat ne compense jamais à l’euro près la baisse des dotations, les collectivités locales vont réduire leur offre de services, laissant la place au secteur privé – mesure toute verticale et néolibérale s’il en est.

Mais surtout, avec le tremblement de terre technologique californien vient le tsunami de la concurrence débridée qui s’en va « disrupter » le modèle de protection sociale à la française lentement construit à force de luttes par et pour les travailleurs salariés. L’ubérisation, puisque l’on a ainsi nommé la stratégie d’Uber et autres plateformes d’utiliser des travailleurs indépendants de statut mais totalement dépendants de fait (surtout les moins qualifiés), contourne le droit du travail et les cotisations sociales. Elle ne se nourrit pas simplement de technologie : en l’occurrence, un système similaire existait dans l’industrie textile du temps des canuts à Lyon ou en Angleterre début XIX° siècle sous le nom de putting out system, sans pour autant que les technologies numériques ne fussent présentes. Elle se nourrit aussi de la complaisance de l’action publique qui laisse faire ou réagit avec un grand retard, laissant l’évitement des réglementations se déployer. Cette complaisance est même un soutien affirmé, quand il s’agit pour le gouvernement « marcheur » d’inciter à développer un statut d’auto-entrepreneur (devenu micro-entrepreneur), en augmentant les seuils de chiffre d’affaires. Elle se nourrit aussi de la montée de la crise, de la pauvreté et du chômage, aliments traditionnels de l’exploitation d’une armée de réserve par l’industrie et les services. C’est d’ailleurs un projet qui à terme vise à favoriser l’indépendance plutôt que le salariat (le président n’avait-il pas dit que « Bien souvent, la vie d’un entrepreneur est bien plus dure que celle d’un salarié, il ne faut pas l’oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties »[5]), ainsi qu’à promouvoir le statut privé plutôt que celui de fonctionnaire. Il s’amorce d’abord, par le biais des ordonnances, en réduisant les protections juridiques et les contre-pouvoirs dont les salariés bénéficiaient ; ensuite en couplant l’extension de l’indemnisation chômage à des indépendants (mesure certes bienvenue mais il faudrait pour cela qu’ils cotisent), tout en fiscalisant la protection sociale (substitution entre CSG et cotisations salariales pour le financement de l’indemnisation chômage). Par une hausse de la CSG pour les fonctionnaires et retraités qui pour ces deux dernières catégories ne bénéficient pas de l’indemnisation chômage, on abolit encore plus le caractère contributif des assurances sociales et on délégitime les organisations syndicales salariées à gérer la protection sociale, en favorisant une étatisation. On comprend par l’ensemble de ces mesures que la forme macronienne du capitalisme de plateformes gardera tous les mauvais côtés de la verticalité et du centralisme à la française sans conserver les bons, malgré tous les discours « girondins » sur l’initiative décentralisée et la coloration collaborative : plus grande étatisation de la protection sociale, moins de ressources pour les communes avec la suppression de la taxe d’habitation, conçue comme moyen de redonner du pouvoir d’achat (impôt il est vrai critiquable dans son mode de calcul). Quant à la décentralisation de la négociation à l’échelle de l’entreprise par l’inversion de la hiérarchie des normes, il s’agit simplement de sécuriser le capital pour mieux assujettir le travail et c’est un moyen aussi de « disrupter » encore plus les régulations de branche inventées entre les salariés et les entreprises traditionnelles.

La cohérence du modèle français de capitalisme a été attaquée depuis bien longtemps par l’agenda des réformes des trente dernières années. Il s’agit ici d’utiliser ce même centralisme des hauts fonctionnaires parisiens pour, derrière les discours sur l’innovation et les projets, définitivement assumer la bonne vieille politique libérale de l’offre et le capitalisme néolibéral et enterrer bon nombre d’avantages comparatifs du modèle français, il est vrai fortement érodés par les réformes. La protection sociale et le droit du travail construits autour des grandes entreprises par les conquêtes syndicales sont mis à mal par le discours insiders/outsiders, de la compétitivité et de l’innovation. Les plus grandes réussites industrielles et les politiques industrielles et de planification concertée qui les ont permises de ces 50 dernières années, sont peu à peu délaissées, du fait du cadre macro-économique européen et de l’idéologie libérale/siliconienne, au profit d’une vision en termes de destruction créatrice, dont on est certain qu’elle aura un effet destructif, mais dont on ne sait combien de temps et de souffrances il faudra attendre pour en récolter les fruits. Que l’on se comprenne bien : il n’y a pas de mal à vouloir favoriser les start-ups. Mais alors, la meilleure solution est d’investir beaucoup plus dans la recherche publique et l’éducation (y compris dans la formation professionnelle) que ce que les timides ambitions gouvernementales en la matière, teintées d’austérité budgétaire, laissent entrevoir, alors que l’intensité en R&D de la France est bien inférieure à celle des Etats-Unis (y compris pour ce qui est des dépenses des administrations) et que l’université est en paupérisation accélérée. Par ailleurs, contrairement à un mythe solidement véhiculé selon lequel c’est le libre marché qui a produit la Silicon Valley et les avantages technologies des Etats-Unis, on ne peut que conseiller la lecture des travaux de William Lazonick[6] ou Mariana Mazzucato[7] pour bien comprendre combien l’Etat fédéral américain et certains états fédérés ont pu mener des politiques proactives d’investissement dans l’innovation. De même, on rappellera que s’ils ont une plus faible protection de l’emploi, les pays scandinaves contrebalancent cela par une protection sociale plus généreuse et universelle et des niveaux d’éducation parmi les plus élevés, ce qui leur permet aussi d’avoir des start-ups, notamment dans les biotechnologies. Car, ce que nos élites modernisatrices se gardent bien de dire, c’est que la flexisécurité n’a jamais voulu dire sécurité seulement pour l’employeur comme dans la loi travail, mais sécurité pour l’employé grâce à la formation et une meilleure protection sociale.

[1] Sadin E. (2016) La silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, éditions l’échappée, Paris.

[2] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/084000041.pdf

[3] Amable B. et Palombarini S. (2017), L’illusion du bloc bourgeois, Raisons d’agir, Paris.

[4] http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20150107.OBS9413/macron-il-faut-des-jeunes-francais-qui-aient-envie-de-devenir-milliardaires.html

[5] http://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/videos-trois-phrases-a-retenir-de-l-interview-d-emmanuel-macron-sur-bfmtv_1277513.html

[6] http://www.huffingtonpost.com/william-lazonick/nine-government-investmen_b_954185.html

https://www.wider.unu.edu/sites/default/files/dp2008-01.pdf

[7] https://marianamazzucato.com/entrepreneurial-state/

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