Conseil de lecture sur la plage: la place des économistes dans la cité selon le CAE

Ce billet réagit à la publication de la note n°42 du Conseil d'Analyse Économique en ce mois de juillet 2017 à propos de "la place des économistes dans la Cité". Par Michaël Lainé, membre du conseil d'animation de l'association des Économistes atterrés.

Qu’on le reconnaisse ou non, toute décision politique revêt une dimension économique. La proposition peut être facilement renversée. Aussi la place des économistes au sein de la cité mérite-t-elle un débat ample et profond. Seulement voilà, vous êtes en vacances sur la plage, un lieu sur lequel il vaut mieux éviter toute surchauffe cérébrale. Heureusement, le Conseil d’analyse économique a pensé à vous : sa note sur le sujet, signée par Agnès Bénassy-Quéré, Olivier Blanchard et Jean Tirole, est un modèle de légèreté et d’humour qui laisse intactes les structures mentales. On peut la lire en suivant ce lien.

Première nouvelle désopilante : l’économie n’est pas ce que vous croyez. « Le raisonnement d’un économiste s’articule en général autour de deux caractéristiques clés qui le distinguent des autres spécialistes de sciences sociales : la mise en évidence de relations causales […] et la fourniture de raisonnements “bouclés” qui intègrent la ré[tro]action ». En somme, l’économie est aux autres sciences sociales ce que l’astronomie est à l’astrologie. Là où un sociologue ou un anthropologue se préoccupe d’Uranus en trigone à Neptune, l’économiste, lui, se détourne des apparences pour interroger le réel. Les premiers pensent chiffon, le second est obsédé par les causalités. Aux uns la description, aux autres la compréhension.

Les vacances sont aussi le moment de parfaire votre maîtrise des langues étrangères. Parlez-vous le mainstream ? À votre avis, la place des économistes dans la cité est-elle une question d’offre et de demande ou bien une question éminemment politique ? Vous avez cinq secondes pour répondre : « La question centrale est alors celle de l’adéquation des caractéristiques des “producteurs”, et plus précisément des chercheurs, aux besoins des “consommateurs”». Bien sûr. Parmi les consommateurs, le politique et les médias… Le tout est alors de résoudre les inadéquations et autres « difficultés de collaboration » entre les uns et les autres… Il suffisait d’y penser. On peut toutefois regretter l’absence de l’indispensable schéma entre les biais cognitifs des politiques et des médias (la demande) et la raison éclairée des économistes (l’offre).

En effet, qu’on se le dise, le raisonnement économique est mal compris du public, enclin à prendre les vessies de ses emportements émotionnels pour les lanternes de la science. « Le phénomène est flagrant dans les médias, qui cherchent souvent à opposer deux vues en les mettant sur le même plan, quelle que soit leur solidité scientifique ». Il nous semblait plutôt que le périmètre théorique des « controverses » médiatiques se caractérisait par son étroitesse extrême, Jean-Marc Daniel ferraillant avec Agnès Verdier-Molinié, Daniel Cohen agrippant la chemise de Patrick Artus… Nous n’avions rien compris, bien sûr, puisque nous ne nous intéressons pas aux relations causales et aux rétroactions. Sans doute la salve médiatique quasi-unanime qui a salué l’ouvrage subtil et équilibré de Cahuc et Zylberberg sur le négationnisme est-elle l’image accomplie de ce que les auteurs du CAE entendent par « débat opposant deux vues », et encore les quelques indignations relayées çà et là étaient-elles de trop, puisqu’un journaliste de Challenges s’est même permis la facétie de juger « le livre ostracisé », « banni au nom d’une certaine bienpensance » alors que « l’ouvrage n’est pas un pamphlet, il est très documenté » (cela ne s’invente pas). De toutes les façons, « la recherche académique tend à nuancer les effets des réformes [structurelles] selon l’horizon considéré (court ou long terme) et selon la situation économique »… Amateurs de pensée complexe, circulez, il n’y a rien à débattre : à court terme, les imperfections du marché font obstacle à son autorégulation, tandis qu’à long terme, nous vivons bien dans le meilleur des mondes possibles. Balancez votre chat par la fenêtre, il finira toujours par retomber sur ses pattes.

Soucieux de détendre nos zygomatiques le CAE s’essaie à mesurer la place des économistes dans les médias. Prenez un journal de centre gauche et un de centre droit. Appelez le premier Le Monde et le second Le Figaro. Allez à la pêche des termes « universitaire », « chercheur », « professeur » et « académique ». À chaque occurrence de l’un d’entre eux, décrétez que vous avez là autant de « références à la recherche ». Concluez que « 12,7 % des articles font référence à des travaux académiques ». Tant de « mise en évidence de relations causales » laisse pantois.

Puisqu’il n’est pas nécessaire de lire les articles que l’on analyse, il est parfois intéressant de s’interroger sur les limites de la science. Ici, la note du CAE se fait plus sérieuse. Il est même plusieurs pans de son analyse auxquels on ne peut que souscrire, notamment quand elle évoque les incertitudes inhérentes aux méthodes employées, comme l’économétrie (et les auteurs de signaler la très forte contingence des résultats), ou bien l’enchevêtrement des causes, la nécessité d’hypothèses pour l’élucidation empirique, les biais liés aux données disponibles… Pour autant, le fin mot de l’histoire est loin d’être dit. On aurait pu penser que l’encombrante crise des subprimes allait inciter le mainstream à moins théoriser en rond. Vous n’y êtes pas du tout : si nos auteurs se sont trompés, ce n’est pas en raison de quelque défaut rédhibitoire de leur paradigme théorique, mais bien parce que « certaines variables économiques sont impossibles à prévoir ». De toute façon, « l’activité de prévision occupe dans l’ensemble une place minoritaire dans leur travail qui est davantage tourné sur l’appréciation des risques et la recherche de solutions ». Ben voyons. Quand on préconise de déréguler les marchés et de couper impôts et taxes à la hache, ce n’est donc pas du tout parce que l’on prévoit que cela aura un effet positif. Des millions de chômeurs en rigolent encore. En outre, voilà les éminents auteurs du CAE en porte-à-faux avec l’épistémologie dominante du mainstream, puisque aussi bien la falsifiabilité poppérienne que l’instrumentalisme friedmanien font du test – et partant de la prévision ex-ante – le critère de vulnérabilité empirique assurant la scientificité de la théorie. S’ils sont prêts à passer des blagues aux actes, nous tenons à la disposition de Jean Tirole, Olivier Blanchard et Agnès Bénassy-Quéré des bulletins d’adhésion aux Économistes atterrés et à l’AFEP.

Dernière farce du CAE, les 3 « règles de bonne conduite » que tout économiste devrait suivre. 1) « Débattre des idées mais jamais des personnes (pas d’arguments ad hominem) ». 2) « Ne jamais dire ou écrire […] quelque chose qu’on ne serait pas prêt à défendre devant ses pairs ». 3) « Ne pas s’exprimer sur des sujets dont on a une connaissance trop vague ». La première règle est particulièrement intéressante quand il s’agit de conflits d’intérêts, un « problème désormais bien compris ». Tellement bien compris, en effet, qu’il faudrait surtout s’abstenir de nommer les personnes qui joignent aux délices de la recherche les satisfactions matérielles du mercenariat. Certes, dévoiler un conflit d’intérêts ne vaut pas preuve de fausseté du raisonnement, mais enfin on ne peut pas mettre sur un pied d’égalité un chercheur intègre et un « scientifique » aux analyses ajustées aux intérêts. Et ce, d’autant moins que le temps d’exposition des idées dans les médias, marqué par l’urgence, empêche toute démonstration. En l’espèce, on ne saurait s’abriter derrière le fait, incontestable, qu’un conflit d’intérêts ne relève pas nécessairement de la corruption intellectuelle, car il est tout aussi indéniable qu’il peut l’être : refuser de nommer, c’est alors se faire complice. Le vice aime à se présenter sous forme de vertu et il n’est pas un mercenaire qui ne clamerait son accord avec les principes trop généraux et généreux : l’argument ad hominem est, hélas, de la déontologie appliquée. En le refusant, le CAE montre des pudeurs de chattemite. À coup sûr, il vide la charte déontologique qu’il appelle de ses vœux de toute portée.

Pour notre part, nous, atterrés, adhérons aux points 2 et 3 et voudrions les compléter par un quatrième et un cinquième points : « ne pas mépriser les autres sciences sociales » et « assumer les conséquences de ses théories ».

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