Pourquoi les banques restent-elles sous assistance respiratoire ?

Esther Jeffers, membre du comité d'animation des Économistes atterrés, explique que le nouveau programme de politique monétaire non conventionnelle annoncé par la Banque Centrale Européenne (TLTRO III) n'est ni l'instrument qui permettra de financer la transition écologique et sociale ni l'instrument qui permet d'influencer positivement le comportement des banques.

Les TLTRO (Targeted Long-Term Refinancing Operations ou opérations de financement à long terme ciblées) sont des prêts à long terme à taux extrêmement faibles, offerts par la Banque Centrale Européenne aux banques commerciales de la zone euro. Elles font partie des instruments non conventionnels de la politique monétaire mise en œuvre par la BCE pour inciter les banques à prêter davantage aux entreprises et aux ménages de la zone euro. La première tranche avait été lancée en septembre 2014, la deuxième en juin 2016. La BCE vient d’annoncer qu’elle va lancer une troisième vague de prêts de grande ampleur, TLTRO III, sous la forme d’opérations trimestrielles d'une échéance de deux ans qui seront menées entre septembre 2019 et mars 2021. Pour justifier cette nouvelle TLTRO, la BCE met en avant sa volonté de tout faire pour garantir que « les conditions de prêts des banques restent favorables ». Le Conseil des gouverneurs rajoute que les taux d'intérêt devraient demeurer à leurs niveaux actuels « au moins » jusqu'à la fin de 2019 et, dans tous les cas, aussi longtemps que nécessaire. Les principaux taux directeurs restent inchangés : le taux de refinancement demeurant à 0 %, le taux de prêt marginal à 0,25 %, et celui des facilités de dépôt à - 0,4 %.

À quoi va servir la TLTRO III ? À quoi ont servi les précédents ?

À peine deux mois après avoir annoncé l’arrêt de son programme de rachat d’actifs obligataires, la BCE est obligée d’annoncer une nouvelle opération de refinancement à long terme ciblée, après avoir inondé les marchés financiers de liquidité depuis plusieurs années. Pourquoi ?

Dans un premier temps, on peut rappeler l'arrivée à échéance des prêts, puisque le remboursement de TLTRO II, d’une durée de quatre ans, doit commencer à partir de juin 2020. On peut aussi noter le niveau élevé des créances irrécouvrables dans plusieurs pays de la zone euro et souligner la situation dégradée des banques italiennes et espagnoles, ainsi que celle de la Deutsche Bank, de la Commerzbank et de certaines banques régionales allemandes. On peut encore songer au besoin d'aider les banques de la zone euro à rester conformes aux ratios réglementaires. On peut surtout regretter qu’aucun bilan sérieux des deux précédentes TLTRO n’ait été tiré, que la BCE n’ait pas examiné de près à quoi ont servi ces liquidités. La transmission de la politique monétaire par le canal du crédit montre très clairement les limites de son efficacité. Le refinancement à bas coût ne garantit pas automatiquement des perspectives d’une reprise d’un système économique à bout de souffle. La véritable raison de la crise n’est pas le manque de liquidités mais le fonctionnement d’un mode de production qui épuise le travail et la nature dans une recherche effrénée de profits, à tel point que la hausse de la productivité du travail ralentit partout dans le monde. Pourtant, entre 2001 et 2018, les dividendes versés par les entreprises du CAC40 ont augmenté de 77 % et la bonne performance des résultats de ces entreprises en 2018 laisse augurer une nouvelle hausse des dividendes payés en 2019[1]. Elles ont ainsi distribué en 2018 à leurs actionnaires 57,4 milliards d’euros (dont 10,9 milliards de rachats d’actions). En zone euro, la demande reste atone et l’économie souffre de l’absence d’une véritable politique budgétaire de relance orientée vers l’amorçage de la transition. La distribution se fait en direction des 1 %. Pendant ce temps, les politiques d’austérité appliquées n’ont fait qu’aggraver les inégalités et la précarité. Le mouvement des Gilets jaunes en France témoigne de la révolte profonde de ceux et de celles qui n’arrivent plus à s’en sortir.

Pour financer une transition sociale et écologique

On ne peut opposer les préoccupations sociales portées par les Gilets jaunes pour en finir avec les fins de mois difficiles et celles de fin du monde liée à la catastrophe climatique. Les injustices environnementales et les injustices sociales se combinent, affectant de façon disproportionnée les groupes sociaux les plus précaires, et parmi eux beaucoup de femmes. La transition écologique nécessite des actions fortes et la mise en place de leur financement. Des secteurs tels que l’énergie, les transports, l’habitat, l’urbanisme, l’agriculture, l’eau, etc. doivent opérer une transition massive et être réorientés dans un sens non productiviste qui prenne en charge les besoins sociaux.

La politique monétaire ne peut à elle seule résoudre tous les problèmes, mais elle peut cibler le financement de l’économie dans ces secteurs, si l’on impose des conditions aux banques et s’il y a un véritable contrôle social du crédit bancaire. Or les prêts TLTRO sont octroyés par la BCE d’une manière inconditionnelle, laissant une totale liberté aux banques sur leur utilisation.

 

[1] Le Monde du 9 mars 2019.

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