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Billet de blog 14 nov. 2017

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Sélection à l'université: une «solution» en trompe-l'oeil

Sabina Issehnane et Léonard Moulin, membres du comité d'animation des Economistes atterrés expliquent pourquoi la sélection à l'entrée à l'université ne saurait être la solution à la crise que connaît l'enseignement supérieur.

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Alors que l’enseignement supérieur accueille 40 000 étudiant·e·s supplémentaires cette année, 6 000 d’entre eux·elles se sont retrouvés sans affectation à la rentrée. En cause la procédure APB (admission post-bac) qui gère les demandes des étudiant·e·s et les offres de formation des établissements. En plus d’avoir laissé plusieurs milliers d’étudiant·e·s sur le carreau, la procédure procède à un tirage au sort dans certaines filières en tension comme la médecine, la psychologie, les STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) ou le droit. Face à un système qui apparaît aux yeux de tou·te·s comme inégalitaire, le gouvernement vient d’annoncer une nouvelle réforme des conditions d’entrée à l’université pour la rentrée 2018.

La solution miracle pour le gouvernement apparaît être celle des attendus requis. Les universités devront fixer au préalable une liste « d’attendus » par filière, autrement dit une liste de conditions minimales requises afin de suivre correctement la formation visée. « Cette liste » pourra servir à sélectionner les étudiant·e·s à l’entrée de la filière. Comment ? Le « plan Etudiants » annoncé par le gouvernement prévoit ainsi d’en finir avec les tirages au sort et de remplacer APB par une autre plateforme où les lycéen·ne·s pourront formuler jusqu’à 10 vœux, sans avoir à les classer (contrairement à APB). Des réponses à ces vœux seront formulées : « oui », « oui, si » ou « en attente ». Le « oui, si » signifiera que l’inscription des étudiant·e·s ne disposant pas des compétences nécessaires pour rejoindre une formation sera conditionnelle à l’acceptation d’un parcours pédagogique spécifique avant de pouvoir intégrer la filière demandée. La mention « en attente » apparaitra lorsque l’étudiant·e aura choisi une filière en tension, où les capacités d’accueil sont insuffisantes afin d’intégrer tou·te·s les étudiant·e·s qui le désirent. Ces formations où la demande est supérieure à l’offre pourront alors examiner les dossiers des étudiant·e·s sur la base des « attendus ». Comment appeler ce tri des dossiers et cette évaluation autrement que par sélection ? Rappelons que les filières déjà sélectives à l’entrée (BTS, IUT, classes prépa) ne seront pas affectées par cette réforme. 

Le gouvernement entend ainsi réduire l’échec à l’université. Seulement 40% des étudiant·e·s inscrit.e.s en première année à l’université en 2014 sont passé·e·s en deuxième année de licence. Cela signifie-t-il pour autant que 60% des étudiant·e·s se trouvent en situation d’échec ? Parmi eux·elles de nombreux·ses étudiant·e·s se réorientent dans d’autres filières de l’enseignement supérieur (filières sélectives courtes, écoles post-bac, etc.), occupent un emploi ou interrompent momentanément leurs études. À travers la focalisation du débat public autour de ce chiffre de 60%, le gouvernement impose sa vision normative de la réussite, légitimant de cette manière l’introduction de la sélection à l’entrée de l’université.

Cette réforme va-t-elle permettre une meilleure « démocratisation » de l’enseignement supérieure en permettant une plus grande ouverture sociale ? On sait en effet que l’accès à l’enseignement supérieur est fortement conditionné par l’origine sociale. Les enfants de cadres et de professions intellectuelles supérieures constituent près d’un tiers des étudiant·e·s à l’université et la moitié des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles alors que les enfants d’ouvrier.e.s constituent respectivement seulement 10% et 6% des étudiant·e·s de ces formations[1]. Quelle est « la solution » du gouvernement face à ce constat ? L’argumentaire utilisé est très simple : les classes favorisées ont davantage accès à l’information – si bien que leurs enfants sont mieux orientés – et établir des attendus par filière permettra d’améliorer l’accès à l’information pour les enfants des classes les moins favorisées et leur permettra ainsi une meilleure réussite. Certes, l’orientation est un problème, mais celui-ci est lié au capital culturel des parents. Comment penser que la mise à disposition sur internet d’une liste de compétences préalables par filière permettrait une meilleure ouverture sociale ? C’est oublier également l’écrémage progressif de la maternelle au lycée des classes populaires. Si des moyens suffisants ne sont pas octroyés à l’enseignement secondaire et primaire, toute réforme de l’université sera vaine. Bien sûr, il faudrait s’attaquer aux inégalités qui existent en dehors de l’institution scolaire qui ne fait que les légitimer, mais là c’est toute la politique économique de ce gouvernement[2] en faveur des classes les plus favorisées qu’il faudrait interroger.

Au contraire, on peut penser que cette réforme va accentuer l’effet de polarisation, hérité des inégalités perpétuées dans le secondaire, entre les filières accueillant les élèves issus des milieux les plus favorisés et celles qui seront fréquentées par les élèves les plus défavorisés, et conduire ainsi à faire « le tri » en perpétuant la reproduction sociale légitimée par l’institution scolaire. Plus simplement, les places à l’université étant insuffisantes – ce qui avait amené certaines universités à effectuer des tirages au sort – cette réforme va entrainer un tri automatique (et une auto-sélection) de certains publics : les publics les moins bien dotés scolairement, ceux des classes populaires.

Pourtant, une telle situation était évitable. La démographie de l’enseignement supérieur était prévisible et les gouvernements successifs auraient pu investir en amont dans l’enseignement supérieur en ouvrant davantage de postes d’enseignant·e·s-chercheur·e·s, en recrutant davantage de personnels techniques et administratifs et en investissant dans les structures d’accueil des étudiant·e·s. Cette solution n’a pas été celle choisie par nos représentant·e·s politiques. Ils ont ainsi préféré laisser la situation se dégrader pour que la sélection devienne la solution miracle aux maux dont souffrirait l’université. Le nombre d’enseignant·e·s-chercheur·e·s titulaires a diminué ces deux dernières années, alors même que le nombre d’étudiant·e·s n’a fait qu’augmenter. Le gouvernement promet que des moyens et des postes supplémentaires seront ouverts dans les filières en tension, mais comment croire à cette promesse alors que certaines universités n’ouvrent pas leurs postes en raison du manque de moyens qu’elles subissent dans le cadre de la loi LRU[3] qui consacre leur autonomie budgétaire. Ne nous trompons pas, la sélection ne sera pas le remède miracle à la crise que traversent les universités. Au contraire, elle fait le lit des problèmes à venir.

Une autre voie est pourtant imaginable. Elle consiste à supprimer l’ensemble des filières sélectives de l’enseignement supérieur, et à les fusionner dans un projet de diffusion de l’éducation comme un bien commun. Cette voie impliquerait une hausse significative du financement public de l’enseignement supérieur en égalisant la dépense publique par étudiant·e entre les classes préparatoires (là où elle est la plus élevée) et les universités. Les dépenses par étudiant·e en classes préparatoires étaient de 15 100 euros en 2015, alors qu’elles n’étaient que de 10 400 euros par an par étudiant·e à l’université. Ce sont les populations scolaires les plus favorisées qui bénéficient des dépenses d’éducation les plus élevées, cherchez l’erreur ! Le choix politique consistant à augmenter la dépense par étudiant·e en université avec celle en classes préparatoires permettrait d’offrir à tou·te·s les étudiant·e·s, quel que soit leur milieu d’origine, les mêmes chances de réussite dans leurs études, en supprimant, par exemple, les cours en amphithéâtre à plusieurs centaines d’étudiant·e·s au profit de cours à effectifs réduits, en accompagnant individuellement les étudiant·e·s, en recrutant davantage d’enseignant·e·s-chercheur·e·s, de personnel technique et administratif, etc. Cette réforme permettrait de facto de réduire l’échec en premier cycle, dont on sait qu’il touche d’abord les étudiant·e·s des classes sociales les moins favorisées. Néanmoins, cette solution demande un peu plus de courage politique…

[1]Rappelons que les enfants d’ouvrier·e·s représentent près de 30% de l’ensemble de la classe d’âge, tandis que les enfants de cadres et de professions intellectuelles supérieures ne représentent que 17% de la classe d’âge. Voir S. Chauvel, P. Clément, D. Flacher, H. Harari-Kermadec, S. Issehnane, L. Moulin et U. Palheta Arrêtons les frais !, Pour un enseignement supérieur gratuit et émancipateur, Les Editions Raisons d’agir, p.81, janvier 2015.

[2] Voir la note des Atterrés « 2018 : un budget de classe », 2017 : http://www.atterres.org/sites/default/files/Note%20Budget%202018_1.pdf

[3] Loi relative aux libertés et responsabilités universités, dite Loi Pécresse, adoptée en 2007

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