La réduction du temps de travail, une histoire à continuer

Il est urgent de relancer le projet de « travailler moins pour travailler tou.te.s », en créant des emplois autrement que par les réformes néolibérales qui précarisent. Par Anne Eydoux, Cnam, Lise et CEET, membre des Économistes atterrés

Les lois Aubry vont sur leurs vingt ans. Elles ont mis en place une réduction de la durée légale du travail à 35 heures par semaine, assortie d’une baisse des cotisations sociales employeurs et de mesures de flexibilité temporelle dans les entreprises (annualisation, etc.). Elles s’inscrivaient dans l’histoire longue de la baisse des durées légales de travail et dans celle, plus récente, de politiques d’emploi misant sur la flexibilisation des temps et des contrats de travail ainsi que sur la réduction du coût du travail. Cette histoire bégaye depuis la loi Fillon de 2003 qui a amorcé un détricotage des lois Aubry en généralisant les baisses de cotisations employeurs et en facilitant le recours aux heures supplémentaires. Les 35 heures sont toujours là, bien sûr, mais le mot d’ordre des politiques d’emploi est devenu « travailler plus pour gagner plus », au mépris des objectifs d’emploi, d’égalité et de bien-être.

La réduction du temps de travail est pourtant une compagne séculaire de la hausse de la productivité, à même de libérer un peu les salariés de leur travail. Son actualité est sans cesse renouvelée. Dans un contexte de croissance ralentie, de chômage de masse et de montée des inégalités, elle peut contribuer à l’emploi et à un meilleur partage du travail et des richesses. Les changements des modèles d’activité et d’emploi (des parents qui travaillent plus souvent, des trajectoires plus discontinues, un recul de l’âge de la retraite) suscitent des demande de congés (parentaux, de formation, etc.) rémunérés plus longs et plus égalitaires (entre femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, qualifié.e.s et moins qualifié.e.s). Enfin, la nécessité d’une transition écologique interroge la course à ce qui est devenu un « travailler plus pour produire plus », au risque de perdre sa vie à la gagner.

Reposer la question de la réduction du temps de travail suppose de tirer les leçons de l’expérience des 35 heures. Les discours idéologiques selon lesquels cette politique aurait « dévalorisé » le travail, voire détruit des emplois, ont souvent occulté les résultats honorables des évaluations. Au moins 350 000 emplois ont été créés, à un coût raisonnable pour les finances publiques et sans peser sur la compétitivité́ des entreprises. Pour les moins qualifié.e.s surtout, le bilan a été terni par un cocktail de ralentissement des salaires, d’intensification du travail et de variabilité des horaires. Mais les 35 heures ont aussi mis un coup d’arrêt à une réduction inégalitaire du temps de travail, celle du temps partiel dont le développement a durablement alimenté le sous-emploi féminin.

Il est urgent de relancer le projet de « travailler moins pour travailler tou.te.s », en créant des emplois autrement que par les réformes néolibérales qui précarisent, et en s’assurant de libérer du (sinon le) travail. La réduction du temps de travail pourrait ainsi participer d’un modèle économique plus soutenable et désirable.

 

Note : Dans le cadre du Printemps de l’économie, Les Economistes atterrés organisent un débat sur l’actualité de la réduction du temps de travail jeudi 21 mars 2019, 9h-10h15, salle Odile Picpoul, Mairie du 3ème arrondissement (Paris 3e). Inscription en ligne : http://www.printempsdeleco.fr/jeudi-21-mars-mairie-du-3e

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