Les laissés pour compte de Parcoursup

David Cayla, maître de conférences et membre du collectif d'animation des économistes atterrés, explique que la réforme introduisant parcoursup en lieu et place du système APB ne résout rien des problèmes de la formation de 1er cycle universitaire, qu'il risque d'aggraver les inégalités entre bacheliers et rappelle que ces problèmes sont d'ailleurs souvent très mal posés.

Sélection ou pas sélection ? La question centrale du dispositif Parcoursup n’est sans doute pas celle dont tout le monde parle. D’une part, le gouvernement a raison de souligner que les universités n’auront pas la possibilité de refuser la candidature d’un bachelier jugé trop faible (elles ne pourront répondre que « oui » ou « oui, si ») ; d’autre part, les syndicats ont également raison d’expliquer que la mise en place de cette procédure risque en fait de priver de nombreux bacheliers de formation en septembre en raison de la faiblesse de leur dossier. Le dispositif Parcoursup a ceci de pervers qu’il aboutit à ce que des étudiants, qui n’ont officiellement été refusés nulle part, se retrouvent sans formation à la rentrée.

Pour comprendre ce paradoxe, il convient de revenir aux origines du problème. Le gouvernement a beau jeu de mettre les dysfonctionnements des rentrées précédentes sur le dos de l’admission post-bac (APB) et de son logiciel. Il est vrai que ce système avait abouti à l’organisation de tirages au sort dans les formations en tension. Mais ce tirage au sort n’avait en réalité rien à voir avec APB. C’est la conséquence logique d’une situation de pénurie de places dans l’enseignement supérieur qui elle-même résulte d’un sous-investissement chronique.

Un manque structurel de moyens

Des chiffres simples permettent de dresser un portait effrayant de la réalité universitaire. Thomas Piketty rappelle ainsi que depuis 2012 le budget de l’université stagne.[1] Or, ces dernières années, celles-ci ont dû absorber deux chocs qui les ont profondément déstabilisées. Le premier est celui des transformations administratives successives imposées par le ministère. La loi LRU de 2007 qui consacre l’autonomie financière des universités et celle de 2013 qui impose le regroupement des établissements d’enseignement supérieur dans des communautés régionales (ComUE) ont toutes deux entraîné des charges administratives supplémentaires. Le second choc est l’arrivée massive de nombreux étudiants issus des générations plus nombreuses nées à partir de la fin des années 1990. Cette hausse des effectifs s’est faite dans un contexte général de baisse des moyens consacrés directement à la formation. Des postes d’enseignants ont souvent été « gelés » ou supprimés pour financer la hausse des dépenses administratives. Cela a poussé les équipes pédagogiques à fusionner des licences, supprimer des masters, bref à diminuer leurs capacités d’accueil. Au total, et depuis 2012, le budget de l’enseignement supérieur fait état d’une dépense moyenne par étudiant en baisse de plus de 10%.

La procédure APB avait été pensée en fonction d’une logique qui postulait que l’offre de formation des universités était infinie et que tout étudiant refusé dans les formations sélectives pourrait de toute façon s’inscrire en fac, même sans avoir les moyens d’y réussir. L’université adaptait ses capacités d’accueil en créant des groupes de TD supplémentaires au besoin ou en dédoublant des amphis. Mais cette logique est devenue intenable à partir de 2015-2016. Les capacités d’accueil dans de nombreuses formations ont commencé à saturer. La taille des amphis et des salles de TD, mais surtout la pénurie d’enseignants ont imposé aux responsables universitaires de décréter des capacités maximales d’accueil qui ont très vite été atteintes dans certaines filières. Du fait de l’interdiction de discriminer entre bacheliers, les procédures de tirage au sort se sont alors imposées.

Une « rationalisation » de la gestion de la pénurie

Les médias se sont emparés de l’absurdité du tirage au sort en mettant en exergue les cas d’étudiants brillants qui avaient été refusés du fait du hasard. En sous-texte, on pouvait comprendre que l’absurdité en question était moins la politique malthusienne qui avait entraîné cette situation que le fait que des étudiants « méritants » puissent se voir refuser l’entrée à l’université alors que d’autres étudiants « moins méritants » avaient eu, eux, la chance d’y accéder.

Parcoursup est le produit de cette logique. Il n’a pas vocation à régler le problème structurel (la pénurie de places dans un contexte de hausse des effectifs) mais à organiser un système où les bacheliers seront classés en fonction de leurs résultats de lycée et progressivement intégrés dans les filières de leurs choix. Le logiciel Parcoursup est conçu de telle manière que les meilleurs lycéens pourront choisir en premier les formations qu’ils souhaitent, alors que ceux qui ont les dossiers les moins bons risquent de ne pouvoir choisir qu’à la fin du processus d’affectation… ou de ne pas choisir du tout. Il est certain qu’en bout de chaîne, un certain nombre d’étudiants seront laissés de côté, refusés dans les filières sélectives, et incapables d’intégrer des filières universitaires saturées. Il est d’ailleurs prévu, dans le logiciel, que toutes les personnes sans affectation en septembre seront officiellement recalées de l’enseignement supérieur. Une intervention du recteur pourrait alors avoir lieu, mais sans aucune garantie de résultat. Dans le meilleur des cas, le candidat risque de devoir accepter de s’inscrire dans une filière non saturée qu’il n’avait pas demandée à l’origine.

Des bacheliers exclus du droit à l’éducation supérieure

Risque-t-on d’arriver avec Parcoursup aux mêmes polémiques que lors des rentrées précédentes ? Va-t-on voir les médias évoquer la situation de milliers d’étudiants sans affectation à la rentrée ? Cela est en réalité très peu probable. Car à l’inverse de ce qu’il se passait pour APB, les candidats non affectés auront tous été classés et triés préalablement, et ceux qui seront exclus de l’enseignement supérieur seront vraisemblablement les titulaires de bacs professionnels ou technologiques avec des dossiers scolaires faibles. Pour ces étudiants-là, le droit à l’éducation supérieur sera refusé et on peut parier que très peu d’entre eux auront les moyens d’alerter la presse sur leur situation. Et quand bien même ils le feraient, il est peu probable que celle-ci y accorde la moindre attention. Parcoursup aura alors rempli son objectif : celui d’organiser plus rationnellement une pénurie sans mettre les moyens pour la résoudre.

Il est clair que si cette logique devait se poursuivre et les moyens continuer de se réduire, le nombre de bacheliers exclus de l’enseignement supérieur pourrait augmenter et toucher progressivement certains bacheliers généraux dont les dossiers seraient considérés comme faibles. Une mise à l’écart de l’enseignement supérieur pourrait aussi affecter les étudiants étrangers. Au final, la logique de Parcoursup délègue aux responsables de formation la gestion d’une pénurie globale qui risque de s’accroître si, à l’avenir, aucune hausse substantielle du budget de l’enseignement supérieur n’est engagée.

[1] Piketty (2017), « Budget 2018 : la jeunesse sacrifiée », blog Le Monde du 12/10/2017.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.