Beaucoup de bruit pour rien… ou Emmanuel Macron n’a-t-il rien vu, rien appris?

Henri Sterdyniak analyse la conférence d'Emmanuel Macron censé mettre fin au Grand Débat. Mis en place par les classes dirigeantes pour imposer un tournant néolibéral, Emmanuel Macron ne pouvait se déjuger ; il ne pouvait prendre le tournant que réclame le mouvement populaire ; il ne pouvait annoncer que des mesures de pacotille destinées à neutraliser les classes moyennes

Ainsi, le grand débat se terminerait par une farce, une conférence de presse d’Emmanuel Macron. Une farce, puisqu’après un mouvement des gilets jaunes et un grand débat qui ont réclamé plus de démocratie participative, c’est dans le secret de l’Élysée, entouré de ses seuls conseillers énarques, sans concertation avec les parlementaires ou les syndicats, que le président a décidé des mesures annoncées.

Mis en place par les classes dirigeantes pour imposer un tournant néolibéral, Emmanuel Macron ne pouvait se déjuger. Il ne pouvait prendre le tournant que réclame le mouvement populaire. En même temps, la stratégie fondatrice du macronisme, favoriser les riches, les chefs d’entreprises, les jeunes entrepreneurs innovants et avides n’est plus présentable ouvertement, puisque la masse des citoyens s’est rendu compte à quel point elle met en cause la cohésion de notre société. La conférence d’Emmanuel Macron ne pouvait être porteuse. Elle ne pouvait annoncer que des mesures de pacotille destinées à neutraliser les classes moyennes.

Emmanuel Macron poursuit sa politique de remise en cause du modèle social français en s’attaquant au système de retraite et d’allocation chômage. Il ne prendra pas de mesures fortes pour faire payer les plus riches ou les grandes entreprises : la suppression de l’ISF n’est pas remise en cause. Les privatisations, même les moins fondées sur les plans économique et financier, celles de l’aéroport de Paris ou de la Française des jeux ne sont pas remises en cause. Aucune mesure forte n’est annoncée pour réduire les inégalités de revenu, pour la transition écologique ou la démocratisation de notre société.

Pour évaluer le coût de l’évasion fiscale, Macron va demander un rapport à la Cour des Comptes. On aurait préféré que des mesures soient annoncées : l’interdiction pour les entreprises et les institutions financières opérant en France de localiser des profits dans les paradis fiscaux, des mesures de rétorsion contre les pays de l’UE (Irlande, Luxembourg, Pays-Bas) dont les législations favorisent l’optimisation fiscale.

Le pire est cette volonté continuelle de culpabiliser les Français, qui choisiraient volontairement de ne pas travailler, alors qu’il y a en France 4 millions de chômeurs et 1,8 million de salariés, surtout des femmes, à temps partiel subi qui ne demandent que cela.  

Retenons une phrase d’anthologie : « nous devons tourner vraiment nos prestations sociales vers l'incitation à la reprise d'un emploi ». Non, la protection sociale a sa logique propre, garantir chacun contre les risques sociaux, lui permettre de satisfaire ses besoins de base. Cette logique ne peut être sacrifiée à d’autres objectifs.

Nous devrons être vigilants quant au projet de « revenu universel d’activité », qui vise à faire des économies sur les plus pauvres et sur les familles, à faire peser sur les chômeurs et les précaires la menace d’une suppression de toutes leurs aides sociales s’ils n’acceptent pas n’importe quel emploi.

Travailler devrait rapporter plus, mais, selon Macron, l’écart devrait se creuser par la baisse des prestations sociales, des prestations chômage, des retraites. L’État est appelé à financer toute hausse du pouvoir d’achat des salariés en lieu et place des entreprises, en faisant des économies sur les dépenses sociales.

Macron a découvert les difficultés des mères seules. Mais il n’annonce qu’une mesure déjà existante : que la CAF recouvre les pensions alimentaires et les verse aux familles où le père est défaillant. Aucune mesure n’est prise pour instaurer un grand service public d’accueil des jeunes enfants, ni pour lutter contre l’emploi précaire dont les femmes sont les premières victimes. Alors qu’il prétend aider les familles, c’est son gouvernement qui désindexe les prestations familiales, qui veut réaliser des économies sur « un pognon de dingue » en réduisant les allocations logement et les aides sociales. Pour lutter contre la pauvreté des enfants, les prestations familiales (et en premier lieu l’allocation de soutien familial, ASF, et le revenu de solidarité active, RSA, des familles) devraient être revalorisées et indexées sur le SMIC.

Comme tous ses prédécesseurs, Macron annonce une mesure démagogique, une nouvelle baisse de l’impôt sur le revenu. C’est pourtant l’impôt le plus juste, le plus progressif, le plus redistributif. Son montant est très faible en France (3,3% du PIB contre 10% en moyenne dans l’UE). Cette baisse ne profitera pas aux 57% de ménages qui ne le paient pas ; elle bénéficiera peu aux classes moyennes qui en paient peu ; le risque est qu’elle bénéficie surtout aux classes supérieures. C’est l’inverse qu’il aurait fallu faire : augmenter l’impôt progressif, réduire les impôts proportionnels (comme la CSG) ou régressifs (comme la TVA). Macron prétend réduire les niches fiscales des entreprises, mais il en crée une et réduit encore les ressources de la Sécurité sociale en autorisant les entreprises à distribuer, chaque année, une prime non soumise à cotisations sociales et à impôt.

En matière de retraite, Macron pratique l’enfumage. Les mesures prises par le gouvernement (hausse de la CSG, désindexation des retraites) aboutissent à réduire de 6 % le pouvoir d’achat des retraités. Mais, la retraite est un droit social acquis par les cotisations, un droit qui doit être garanti. Il n’est pas légitime de réduire les retraites pour augmenter les salaires sans coût pour les entreprises ou pour satisfaire les critères de Maastricht. Macron prétend que seront épargnées les retraites inférieures à 2000 euros par mois ; mais comme le plafond porte sur le revenu fiscal de référence (RFR), beaucoup de retraitées seront frappées en raison du revenu de leur conjoint. Cette mesure introduit de plus des complications difficiles à gérer puisque le RFR n’est connu qu’avec un long délai. Les retraités continueront à perdre du pouvoir d’achat en 2020, comme en 2018 et 2019 : doivent-ils remercier Macron qui promet que la baisse s’arrêtera en 2O21 ?

Macron annonce que l’âge ouvrant le droit à la retraite restera à 62 ans ; en fait, les salariés partant à cet âge subiront une forte décote (de l’ordre de 20 % de leur pension) sous prétexte de les inciter à continuer à travailler jusqu’à 65 ans. Malheur à ceux qui ne pourront se maintenir en emploi jusqu’à cet âge.

Enfin, il annonce que la retraite minimale d’un actif ayant eu une carrière complète sera de 1000 euros par mois, elle est de 962 euros aujourd’hui alors que la loi de 2003 s’engageait à la maintenir à 85 % du SMIC net, ce qui impliquerait qu’elle devrait être 1022 euros par mois (si on ne tient pas compte de la prime d’activité) ou de 1174 euros (si on en tient compte).

Macron annonce que les écoles et les hôpitaux que le gouvernement envisageait de fermer seront maintenus, que le nombre d’élèves par classe sera maintenu. Il s’est enfin rendu compte de ce que son objectif proclamé de baisser de 120 000 le nombre de fonctionnaires était incompatible avec le besoin de la population en termes de services publics.

Notons que le mouvement des Gilets jaunes a obligé Macron à renoncer à deux objectifs : une forte baisse des impôts des entreprises (pour des raison politiques, la baisse des impôts des classes moyennes était plus urgente) et surtout l’équilibre à moyen terme des finances publiques (l’objectif pour 2022 sera d’un déficit de l’ordre de 1,5 point du PIB).

Deux thèmes se retrouvent continuellement aujourd’hui dans le discours de Macron et de ses ministres. Les inégalités sociales, de revenu et de statut, ne sont pas un problème si chacun a les mêmes possibilités d’atteindre le sommet, ce qui est un mythe dangereux, car, sauf cas exceptionnel, les statuts sociaux s’héritent d’autant plus que les patrimoines hérités deviennent importants par rapport aux revenus, de sorte que l’idéologie du mérite aboutit à justifier les inégalités. Le chômage s’expliquerait avant tout par un manque d’éducation, de compétences et de formation, thèse qui oublie que les jeunes Français sont plus formés que jamais, que c’est en grande partie de la responsabilité des entreprises d’améliorer et de maintenir la compétence de leurs salariés, que c’est la disparition des emplois (en particulier industriels) stables et correctement rémunérés qui expliquent les déséquilibres du marché de l’emploi, ainsi que les difficultés des jeunes à s’orienter correctement.

La suppression de l’ENA et de l’accès direct aux ‘grands corps’ serait une bonne chose si elle marquait une volonté de démocratiser et d’élargir l’accès à la haute fonction publique, de remettre en cause aussi l’idéologie actuelle des hauts fonctionnaires, l’utilisation de leur fonction comme marchepied pour des postes de direction dans le secteur privé. Mais elle s’inscrit dans la remise en cause du statut de la fonction publique. Le risque est qu’elle vise à détruire l’esprit du service public, à y transposer les pratiques managériales du secteur privé, à remplacer les concours par le copinage.

Macron annonce un projet productif et écologique, sans en préciser le contenu. Certes il faut organiser et financer des investissements massifs pour la transition écologique. Il faut surtout réfléchir aux finalités de la production, cela passe par une planification écologique, et non par des cadeaux fiscaux aux plus riches en espérant qu’ils veuillent bien en investir une partie en France, sans aucune garantie sur l’orientation de ces investissements, la rentabilité financière ou les besoins sociaux et l’emploi ?

Qui peut penser que la réduction du nombre de parlementaires et même une pincée de proportionnelle suffiront à satisfaire le besoin de démocratisation qui s’est exprimé avec force ? Une mesure forte aurait été d’annoncer que tous les services publics, toutes les grandes entreprises devraient se doter d’un conseil où les actionnaires, les salariés, l’État, les collectivités locales, les clients ou usagers décideraient des grandes orientations. Mais remettre en cause la domination des actionnaires et de la technocratie n’est pas dans l’ADN du président.

Macron devait-il évoquer « l’art d’être français » quand son projet est de détruire le modèle social français mis en place par le Conseil national de la résistance ?

Henri Sterdyniak

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