Les dérives du vocabulaire de l’adoption

Nous avions vécu trente-trois ans avec ces mots simples et soudain nous atterrissions dans un monde nouveau où les mots s’étaient transformés de la même manière que «la nouvelle cuisine» avait transformé de banales carottes en carottes glacées.

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Jusqu’à encore récemment, nous avions utilisé des mots simples, nous parlions de notre fille comme nous parlions de nos fils, nous pensions être des parents et nous étions une famille. C’était abrutissant de simplicité jusqu’à ce que l’indicible nous tombe sur la tête, jusqu’à ce jour où tout est devenu abrutissant tout court.

Nous avions vécu trente-trois ans avec ces mots simples et soudain nous atterrissions dans un monde nouveau où les mots s’étaient transformés de la même manière que « la nouvelle cuisine » avait transformé de banales carottes en carottes glacées. Nous avions les mêmes ingrédients, mais ils avaient changé de noms, ces derniers avaient été relookés et disposés différemment dans l’assiette. Et comme pour la nouvelle cuisine, j’avais le sentiment qu’on essayait de me faire avaler une nouveauté merveilleuse, de me faire croire que tout était différent et soudain succulent, alors que dans la bouche, la carotte redevient carotte une fois que l’on a commencé à la mastiquer.

J’avais vécu quarante-cinq ans en pensant être simplement une mère et brutalement en 2018, lorsque nous avons appris le trafic des adoptions internationales, je me suis prise un adjectif. De simple mère, je me suis retrouvée mère adoptive, je suis maintenant affublée de cet adjectif puisqu’il faut dorénavant, pour raconter l’histoire, préciser qui est la mère et de quelle manière elle l’est. Je commençais à peine à m’y faire en y trouvant l’avantage de ne plus avoir à répondre aux questions sur “la vraie mère”, j’étais presque soulagée quand j’ai découvert que cet adjectif n’était plus utilisé et que le monde associatif parlait des “adoptants”.

Je précise que je redécouvrais le monde associatif de l’adoption dont je m’étais tenue à distance depuis trente ans. J’ai commencé par croire que les rédacteurs faisaient une faute et j’ai été assez naïve – encore une fois, mais là c’était acceptable – pour leur signaler la coquille. Et puis à force de lire que nous étions des “adoptants”, j’ai fini par comprendre qu’ils avaient relooké le produit. Aujourd’hui les parents adoptifs sont devenus des adoptants. J’ai bien essayé d’expliquer que le verbe adopter employé au participe présent impliquait la notion d’une action en train de se faire, je me souviens avoir essayé de persuader mes interlocuteurs par de grands cours de sémantique et même des comparaisons hasardeuses avec le “ing” anglais et puis j’ai renoncé. Aujourd’hui j’ai presque intégré l’idée que nous sommes toujours en train d’adopter, c’est peut-être la raison de ce participe présent : venir me dire que ce ne sera jamais une action terminée.

J’ai ensuite découvert une expression formidable : “Faire famille”. Pendant assez longtemps, j’ai cru qu’il manquait un mot, un article, un sujet, mais non, c’est bien “Faire famille” et même pour l’écrire comme je le fais maintenant, j’ai une hésitation sur le clavier et crains que le correcteur que je vais passer à la fin de ma rédaction, ne soit lui aussi récalcitrant à un tel assemblage de mots. J’ai cherché ce que ça pouvait évoquer et quels étaient ces choses, ces états ou même ces sentiments que je pouvais faire – comme cela était suggéré – de manière aussi directe. Il m’est venu immédiatement en tête des images inavouables dont je garderai le meilleur pour moi et ne vous livrerai que la plus touchante : “faire l’amour”. C’est ainsi que chaque fois que je lis un article sur l’adoption et que je tombe sur cette expression indéterminée : “faire famille”, je la remplace automatiquement par “faire l’amour” et tout est de nouveau bien calé et sonne juste.  

J’ai aussi découvert “les enfants à besoins spécifiques” et je regrette d’avoir commencé par éclater de rire en me disant que tous mes enfants avaient eu des besoins spécifiques et qu’en plus chacun d’entre eux en avait eu des différents, c’est bien le principe du “spécifique” !

Ce n’est qu’après avoir relu plusieurs fois cette expression que je l’ai rapprochée des personnes malentendantes, des personnes malvoyantes, des personnes à mobilité réduite, des personnes de petite taille et sûrement de tas d’autres personnes que j’oublie et elles me le pardonneront, j’en suis certaine, car je n’ai pas l’habitude de ces classements. “Des enfants à besoins spécifiques” doit donc vouloir dire, des enfants qui ont un handicap, mais que l’on préfère appeler “à besoins spécifiques”. C’est là aussi une idée étrange d’avoir cherché à déguiser une réalité, comme si au bout du compte, ça allait gommer le handicap. J’étais tellement intriguée par cette appellation que je suis allée me documenter – ceux qui me connaissent bien savent que même si j’écris une fiction, j’ai besoin qu’elle soit documentée – sur le site de l’Agence Française de l’Adoption et j’y ai trouvé les définitions suivantes qui sont loin de l’idée réductrice du simple handicap (si on peut le dire ainsi) :

Les enfants sont dits à besoins spécifiques lorsqu’ils sont difficilement adoptables du fait de :

  • leur situation personnelle (âge, fratrie, ethnie, situation stigmatisante, parcours de vie particulièrement compliqué, maltraitances, etc.)
  • et/ou leur état de santé

Inutile de vous dire que cela n’a pas éclairé ma lanterne et l’a même carrément éteinte, surtout la précision de l’ethnie (en quoi pourrait-elle créer un besoin spécifique ?) de même que “la situation stigmatisante” qui prend soudain une allure mystérieuse et effrayante en requérant des besoins spécifiques.

Après cette recherche au résultat surprenant, ce que j’ai trouvé vraiment bien, c’est que ce concept de “l’enfant à besoins spécifiques” est une formulation tellement incohérente qu’elle intègre totalement l’enfant à n’importe quel autre enfant puisqu’au regard de la définition donnée par l’A.F.A., ils ont presque tous des besoins spécifiques.
Ça ressemble toujours à l’arnaque de la nouvelle cuisine, on ne change que l’appellation, mais on vous sert le même plat.  

Jusque-là, j’étais parvenue à trouver des formules de remplacement pour utiliser tout ce nouveau vocabulaire, mais quand j’ai lu qu’irrégulier n’était pas illégal et qu’il y avait des petits arrangements, j’ai atteint mes limites. Je ne pouvais plus m’adapter parce que ces mots-là n’ont pas d’excuses quand ils qualifient des adoptions.

Je ne comprends pas non plus le mot “résilience”, ce mot qui arrange tout, car il sert d’excuse pour dire avec les formes : “Résiliez-vous, résignez-vous”.

Le vocabulaire de l’adoption a dérivé, il s’est adapté aux dérives de l’adoption.

Véronique Piaser-Moyen

Auteure de Titania, histoire d'un baby business

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