La décennie 80, tournant libéral et fin de la politique

Pour bien comprendre la période actuelle, il est important de replonger dans la décennie 80, celle du grand tournant libéral, celle aussi de la naissance de la pensée unique et des discours sur la fin de la politique, voire même de l'Histoire. Pour cela, retour sur une série d’émissions passionnantes de Là Bas Si J’y Suis avec Lordon, Halimi et Cusset.

En lien avec notre récente interview de Romaric Godin à propos de son livre « La guerre sociale en France » (partie 1, 2, et 3) sur la montée du néolibéralisme, nous proposons de revenir plus particulièrement sur la période charnière de la décennie 80. Et pour cela, nous vous proposons de replonger dans une série d’émissions de Là Bas Si J’y Suis qui en 2007, sur France Inter à l’époque, avait invité François Cusset, historien des idées et auteur d’un livre passionnant, « La décennie, le grand cauchemar des Années 80», mais aussi Frédéric Lordon (économiste) et Serge Halimi (directeur du Monde Diplomatique) pour commenter les évènements marquants de cette décennie.

Nous recommandons vraiment l’écoute de l’ensemble des 7 émissions de l'époque (disponibles en MP3 sur la-bas.org), mais si vous manquez de temps, nous vous facilitons l’écoute avec un montage en deux grandes parties : l’une chronologique sur le déploiement du néolibéralisme, et l’autre sur le thème de la fin de la politique et des alternatives.

Partie 1/2 : le tournant libéral

La décennie 80 avec Cusset, Lordon et Halimi - Partie 1/2 : le tournant libéral © Les infiltrés

Dans cette première partie, nous revenons sur le tournant libéral intervenu au cours de ces années 80, réalisé avec brutalité par Thatcher et Reagan dès 1979-80, et de façon plus subtile mais non moins efficace par le PS en France, avec le concours d’une droite dure durant la période de cohabitation.

Cette série d’émissions est réellement passionnante et n’a pas pris une ride, bien au contraire, quand on l’écoute en 2019 sous Macron. On a d’ailleurs parfois l’impression que rien n’a changé depuis ces années 80, que les mêmes sujets, les mêmes controverses, les mêmes acteurs occupent toujours le devant de la scène. On y entend parler de rigueur, de restaurer la compétitivité des entreprises, de Front National et de vote utile pour l’éviter, de privatisations, de réconcilier les français et l’entreprise, de crises financières, de l’ISF, de gouverner au centre, etc… Cela en est presque vertigineux !

On y découvre aussi un Fabius même pas quadra en 1984, en bras de chemise et incarnant à l’époque une forme de modernité à l’américaine, qui essayait de rendre has been le personnel politique en place en prônant l’ouverture aux marchés et la réconciliation avec l’argent et les entreprises. Macron n’a décidément rien inventé, même pas ça.

Il est d’ailleurs le pur produit de cette décennie 80, et a réussi à se faire élire en présentant comme moderne et quasi-révolutionnaire un programme et une idéologie qui ont pourtant le même âge que lui. Sauf que, contrairement à Fabius en 84, il le fait à un moment de l’Histoire où ce paradigme néolibéral est en crise, contesté parfois violemment pour ses conséquences sociales et plus récemment environnementales et climatiques.

De là à dire qu’il est sur le point de s’effondrer, il y a un monde malheureusement. On constate plutôt pour le moment un décalage vers la droite du pseudo affrontement gauche-droite né dans la décennie 80 et qui n’en était pas un, désormais remplacé par une mise en scène d’un affrontement droite-extrême droite, avec une dimension répressive qui s’est ajoutée dans beaucoup de pays à la violence des mesures économiques.

Partie 2/2 : la fin de la politique

La décennie 80 avec Cusset, Lordon et Halimi - Partie 2/2 : la fin de la politique © Les infiltrés

Cette deuxième partie couvre une variété de sujets qui ont pour fil conducteur le grand processus de dépolitisation qui a traversé cette décennie 80, et dont on subit encore les effets 30 ans plus tard.

On replonge avec délice (ou horreur) dans l’ambiance idéologique du milieu des années 80 avec des phares de la pensée intellectuelle comme Alain Minc et Jacques Attali, qui nous rappelaient déjà à l’époque que la France était en retard et qu’il était temps pour les français de faire les efforts que les autres pays avaient déjà fait. Les intervenants reviennent aussi sur la création de la Fondation Saint Simon en 1982, regroupant intellectuels, politiques et grands dirigeants, et qui se donnait comme objectif de réunir les « raisonnables » de gauche et de droite autour de la seule politique possible, le développement du libre marché. Pour Cusset, ce discours qui va se généraliser ensuite est une très mauvaise nouvelle pour la démocratie, puisque le seul critère pour départager des candidats est désormais l’expertise et la modernité. Il n’y a plus de critères de fond, plus d’affrontement projet contre projet, puisque désormais un seul projet est possible, la libéralisation générale, et l’important est d’élire les plus compétents pour le mettre en œuvre.

C’est très intéressant de le réécouter en 2019, parce que Macron est celui qui a enfin permis, 35 ans plus tard, de réaliser ce projet de la Fondation Saint Simon en constituant ce bloc bourgeois « progressiste » dont l’avènement était retardé par la mise en scène factice d’un pseudo-affrontement gauche-droite.

Dans le même ordre d’idée, Lordon revient sur les épisodes de relance de la construction européenne en 84 à Fontainebleau puis avec l’Acte Unique de 86, qui va contribuer à installer ce dépassement des clivages dans des structures et des traités, en donnant la primauté aux technocrates et aux experts plutôt qu’aux politiques, et en contribuant ainsi aux alternances sans alternatives que l’on a connu depuis le retour de Mitterrand en 88 jusqu’à aujourd’hui.

A travers les exemples de Kouchner au Vietnam, BHL et l’antiracisme ou le 1er Téléthon, on se replonge également dans une époque qui a vu naître une autre forme de contournement du politique, par le caritatif, l’humanitaire ou la morale.

Il est particulièrement intéressant de revenir aussi sur l’année 1989, qui couronne cette décennie en proclamant la fin de l’Histoire et de toute alternative au modèle néolibéral, ce dernier s’imposant définitivement après la chute du Mur de Berlin. En France, on célèbre le bicentenaire de la révolution la même année en rappelant à quelle point celle-ci a été une horreur et un bain de sang, et on prépare la population à accepter son sort une fois pour toutes. Francis Fukuyama viendra couronner le tout par son livre fameux « la Fin de l’Histoire » en 1992.

Conclusion des deux émissions 

Pour conclure, les intervenants se demandent quand est-ce que se sont terminées ces années 80 cauchemardesques, et une réponse possible serait de dire qu’on est toujours dedans, la parenthèse néolibérale ne s’est pas refermée, de même que les discours idéologiques qui l’accompagnent. Malgré tout, les premiers signes de retour du politique sont apparus dès 1992 avec la victoire très étriquée du Oui au référendum de Maastricht, malgré une coalition pour le Oui de l’ensemble des élites, des socialistes et de la droite, soutenus par une intense propagande médiatique. On redécouvre à cette occasion qu’il y a un peuple, qu’il ne partage pas forcément l’avis de ses dirigeants, et qu’il y a également des classes sociales, les ouvriers/employés ayant voté majoritairement Non, contrairement aux cadres sup et professions libérales. Pour Lordon, la chute du mur a également ouvert une période d’expérimentation en vraie grandeur de la transition vers le marché des économies post-socialistes, qui va conduire à une infirmation retentissante de la doctrine même du libéralisme, qu’on peut lire à l’aune de l’effondrement spectaculaire de l’espérance de vie en Russie. Le retour du politique et du peuple s’opère aussi avec le conflit social et les grèves de l’hiver 1995.

Deux décennies plus tard, le climat intellectuel  n’est plus du tout le même que dans les années 80, la critique de l’ordre néolibéral est beaucoup moins marginale. En même temps, le néolibéralisme s’est tellement installé dans les structures institutionnelles et économiques, que même sans être hégémonique au plan intellectuel, il parvient à continuer sa course. Pour Lordon, le travail d’imprégnation culturelle de la société par les valeurs du capitalisme, la cupidité et l’individualisme notamment, s’est poursuivi et produit toujours ses effets. La différence principale est qu’à l’époque, on pouvait vanter les charmes du modèle libéral et sa modernité tant qu’il n’avait pas produit ses effets réels. Désormais, on en voit les conséquences en vraie grandeur, et cela a changé le regard du salariat qui en bave tout en voyant prospérer une minorité.

Concernant l’avenir, Lordon estimait en 2007 que cette détérioration continue des conditions d’existence du plus grand nombre constituait une force de rappel qui devrait finir par produire son effet et permettre de renverser ce modèle néolibéral hégémonique, mais pour lui ce ne sera pas à court terme, et l’horizon n’est donc pas très rieur. Pour Cusset, les révolutions ou renversements sont toujours imprévisibles, et les choses peuvent bouger, peut être plus vite qu’on ne le croît, et notamment en France. Il estime en effet que le travail de greffe du modèle néolibéral sur la société française a été mal fait, peut-être parce que, bizarrerie de l’Histoire, il a été mené par la gauche, et du coup il n’a pris qu’à moitié, des barrières de sécurité existent encore, en tout cas beaucoup plus qu’aux Etats Unis par exemple où le travail d’individualisme de la société a été accompli. Halimi rappelle d’ailleurs que dans tous les sondages internationaux réalisés, les français sont ceux qui soutiennent le moins le modèle néolibéral…

Cette émission datant de 2007, il faudrait évidemment compléter ces analyses suite à la crise de 2008 qui a fait vaciller ce modèle mais pas suffisamment, puisqu’on assiste au contraire à des tentatives d’approfondissement dans plusieurs pays, dont la France depuis 2010 et encore plus sous Macron (comme détaillé par Romaric Godin dans son dernier livre).

Mais pour finir sur une note d’espoir, espérons que la période de lutte sociale que nous vivons en France, et qui fait écho à de nombreuses autres dans le monde, soit le prélude à un vrai renversement de ce modèle néolibéral.

L’Histoire se remet en marche, n’en déplaise à Macron.

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