Et on monte le son !

La fête était belle, tout le monde était great again. Jusqu'au bout, on s'est rêvé en guide de vie, libre et léger. En chef de meute invincible, de coup de bluff en coup de force. Hardcore. Mais la lumière crue s'est rallumée, la tête a bourdonné. Et le roi est nu. Et le roi est nulle part. C'est le moment de prendre les platines et de changer de set. Pour envoyer le son de grâce.

Des chiffres et des lettres

Il y avait des signaux en chiffres, les courbes, l’article informé de Tomas Pueyo, qui expliquait quelques principes épidémiologiques importants (la diffusion exponentielle, le nombre de cas réels, contagieux, très supérieur aux cas recensés, la dimension temporelle cruciale, qui se compte en jours). On savait la contagiosité globalement plus élevée, dès la contraction du virus, que les précédents épisodes épidémiques et surtout une absence de symptôme pendant plusieurs jours, l’absence de curatif, de vaccin. Et puis il y avait les alertes de l’OMS dès le 30 janvier sur l’urgence sanitaire, le cas de la Chine, certes lointain, puis celui de l’Italie, dont le chiffes étaient rapidement inquiétants et explicites.

Le Gouvernement a réagi trop tard, ce n’est plus un secret, même si ses membres le contesteront toujours plus fort, par aveuglement, par déni de la possibilité même d’une crise sanitaire d’ampleur dans notre pays si fort et si fier.

C’est ce déni, empli d’une foi aveugle en une vérité économique néolibérale, teinté de mépris, tellement croisé dans les ministères financiers, et dont sont imbibés le Président et la majorité de ses conseillers (pour certains désormais ministres), dans la réalité des situations sociales, de l’université, de la recherche, de la santé, des travailleuses et travailleurs pauvres, des sans-abris, … qui maintiennent ces mêmes situations dans un état catastrophique. Ce déni de réalité, si pratique pour boucler un tableau de chiffres d’un modèle économique presque parfait et rentrer chez soi avec le sentiment de devoir accompli. Ce même déni qui a mis à sac l’hôpital public, s’est acharné sur les chômeurs, les salariés, les malades même, les chercheurs… Le prisme bercylien, paternaliste et méprisant à souhait, le même qui anime une DRH de grand groupe face à des revendications syndicales, celui-là qui se tiendra encore plus ferme et stoïque que la vérité devient plus criante et insoutenable à accepter.

La fête du déni

Ce déni, c’est ce qui permet de tenir. De maintenir l’illusion pour les autres (et parfois pour soi, pour les cas les plus minables), que la voie est la bonne, que la situation s’améliore, que toutes les critiques sont infondées. C’est la figure de l’artiste incompris, de l’entrepreneur survolté qu’on peine à suivre, celui qui n’a plus peur de rien, qui s’autorise tout, qui ose tout – dirait Lino Ventura. La virulence des critiques, qui ne va que croissante depuis que le Président est en fonction, et qu’il tacle dès qu’il le peut, est au moins autant liée à son incontestable légèreté de bricoleur du dimanche en gestion de crise, qu’à – plus profondément – un rejet violent de sa politique qui n’a pas tari dans son expression publique depuis l’explosion de contestation sociale sortie dans les beaux quartiers à la fin 2018.

Ce déni devenu arrogance présidentielle, patriarcale, clanique, le pousse le 11 mars à défier l’ennemi-terroriste depuis la Tour Eiffel, en plein air, nous incitant à continuer de sortir en terrasse, comme il le faisait quelques jours plus tôt en nous invitant au théâtre malgré l’ennemi-virus. Face à ces ennemis, quels qu’ils soient, qui voudraient arrêter sa joie, sa fête, dans laquelle il vit et croit que nous vivons tous, il le rappelle : il n’y renoncera pas. Cette fête où l’agilité du startupper est reine, où il est assumé que le pouvoir se concentre méritocratiquement entre les mains des “premiers de cordée”, où la liberté permet de faire face au monde pour qui veut bien se donner la peine de simplement traverser la rue. Il se sentait fort, avec une France 6ème puissance mondiale et ses grandes entreprises, son leadership européen, son taux de chômage qui frétillait à l’horizontale descendante. Cette fête-là, il n’était pas question qu’on y touche : on y est bien, on plane. Donc la cure de désintox, très peu pour lui, ce sera pour les suivants.

Et on coupe le son ! 

Pourtant, d’un coup, la fête s’est arrêtée. On a coupé la musique. Sans prévenir, les corps souriants qui dansaient frénétiquement de réforme en ordonnances, ont été contraints de dessaouler plus tôt que prévu. Il y avait bien eu les Gilets Jaunes quand même, les contestations sur les retraites, qui commençaient à taper avec leur balai sur le plafond du dessous, mais ils n’y croyaient pas, ils tenaient bon, ils montaient le son.
Mais cette fois, personne contre qui hurler : pas de voisins d’à côté aigris par la fête qui dure un peu trop tard, même pas un flic un peu zélé qui débarquerait dans la nuit pour limiter les doses de ces junkies au nom de règles collectives, qu’il suffirait d’amadouer en le faisant participer à la fête.

Non, cette fois on ne leur a pas demandé de baisser le son, ce sont carrément les lumières blanches et crues qui se sont allumées nettes et qui désormais éclairent l’appartement ravagé par les excès de la fête.

Et au petit matin, le roi est nu. Vite, il faut produire du soin ! Où sont nos usines de production de masques, de gel, d’appareils respiratoires ? Délocalisées, sire. Où sont alors nos stocks ? Volatilisés : mauvais rapport coûts/bénéfices. Au moins des lits pour nos malades ? Bien moins qu’avant, il fallait bien serrer la ceinture publique pour que le gâteau puisse se vendre dans le privé. Et les soignants, majoritairement soignantes, qui pendant des années se sont faites mépriser, épuiser, humilier, récemment gazer même et ont été forcées par l’ordre public à aller travailler au milieu de la nuit contre leur volonté, afin de devenir bed manager missionnées pour diminuer la durée des séjours et donc le nombre de lits, ces soignantes qui deviennent subitement des héroïnes d’un jour, d’un mois, qui mettent leur vie en danger pour nous ? Surtout on les applaudit bien fort, en sirotant son mojito maison sur le balcon à l’heure de l’apéro ou en laissant flotter son regard amusé sur le poétique horizon des campagnes françaises.

Car maintenant, c’est la guerre ! Alors on se protège : chacun chez soi ! Ah oui, mais pas n’importe quel chacun. Le tertiaire parisien, le cadre mondialisé, celles et ceux qui peuvent télétravailler dans le vide et continuer à en produire, du vide, et pour cher de l’heure. Mais le travailleur de chantier, l’ouvrier, la factrice, la caissière de supermarché, ça non : il faut continuer à produire et maximiser du rendement. Pas de masques ? Pas de problèmes : au besoin, l’État ouvrira les vannes – enfin *des* vannes, puisque ce ne sont pas les siennes : arrêt maladies (Sécu), chômage partiel (Assedic), reports de loyers et de factures d’énergie (fournisseurs privés), un peu de pommade avec une prime de 1000 euros (décidée – ou pas – par le patron). Et gare à celui qui ne pense qu’à lui et qui voudrait frauder et protéger sa santé en restant chez lui sans qu’on l’y ait autorisé : culpabilisation présidentielle, puis affrontement patronal pour un droit de retrait, avec comme d’habitude sanction à la clef. Et si ça dure, on assouplira tranquillement un peu plus le droit du travail pour sauver quelques bénéfices de l’année. Et si *vraiment* c’était difficile, l’État pourrait même nationaliser les grandes entreprises en difficulté – pour les renflouer et les brader à nouveau un peu plus tard ? –. C’est plus noble que les banques en 2008, ça devrait passer. Et une fois la tempête éloignée, on remettra le couvert et on rallumera la musique, à nouveau, plus fort.

La suite

Sans le désir collectif et anesthésique de la consommation quotidienne, la force du mirage méritocratique, cloîtrés chez nous ou désormais explicitement forcés à produire contre notre gré, nous pouvons à loisir observer ce qui se passe : rien de nouveau en réalité, sinon la mise en lumière de ce même rapport social de production. Une classe de dominés est contrainte d’aller produire ce qu’ils ne veulent pas, par la force s’il le faut, pour obtenir un salaire qui leur donne le droit de vivre et surtout le devoir d’y retourner, produire, jusqu’à l’épuisement, de leurs ressources, de nos ressources, pour augmenter le rendement, toujours – et assurer notre compétitivité sans quoi nous péririons tous. Pourtant, ça y est, nous sommes – littéralement – en train de périr.

Quand cela va-t-il cesser ? Potentiellement jamais. Quand cela peut-il cesser ? Potentiellement maintenant. Ça craque, partout. Chaque annonce présidentielle ou ministérielle suscite son flot d’interrogations, d’incompréhension, maintenant de haine. Qui reste dupe de cette incompétence qui transpire l’intérêt de classe ? Le constat nous saute aux yeux chaque jour, les réseaux sociaux saturent d’insatisfaits, les discussions de café de classes bourgeoises s’inquiètent. Les analyses et critiques pleuvent, plus rien n’est à démontrer, il ne manque que l’étincelle et elle pourrait être ça : cette pandémie.

Dès lors, il faut penser, passer à la suite. Le droit d’inventaire, le procès ? Oui, nécessairement, le jour venu. Mais d’abord, pensons l’après. Il faut lire ? Si nous le pouvons, lisons. Mais surtout réclamons, avec force – car on ne nous laissera pas faire : socialisation de la décision publique et économique, réappropriation de nos outils de production, féminisme social, souveraineté monétaire et alimentaire, dé-financiarisation de l’économie, décroissance écologique, … en somme : fin du capitalisme.

A nous les platines !

 

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