Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

951 Billets

15 Éditions

Tribune 1 févr. 2021

#JusticepourJulie: quand la justice protège 20 pompiers accusés de viols sur mineure

Alors que des viols commis par 20 pompiers de Paris, subis par Julie entre 13 et 15 ans, ont été déqualifiés en atteinte sexuelle, un large ensemble de militant·e·s et de représentant·e·s d'associations féministes et de lutte contre la pédocriminalité dénoncent un grave « déni de justice ». Contre cette « justice patriarcale », elles et ils exigent que « les crimes perpétrés contre elle soient reconnus et que l'impunité dont jouissent ses agresseurs soit battue en brèche » et appellent à manifester dans toute la France le 7 février. 

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

Appelons-la Julie. Julie avait entre 13 et 15 ans au moment des « faits ». Les faits, ce sont les viols commis par 20 pompiers professionnels de Paris contre elle, suite à leurs interventions.

Une plainte est déposée fin août 2010. Pendant 6 mois, aucun pompier ne sera auditionné par la police. Trois d'entre eux sont enfin mis en examen en février 2011 pour viol en réunion sur mineur vulnérable de moins de 15 ans. Sur les 17 autres, 15 ont eu des « relations sexuelles » avec pénétration, ils ne seront pas poursuivis sous prétexte qu’ils ne connaissaient pas l'âge de la victime. Dans les fiches d'intervention que remplissent les pompiers, l'âge est pourtant évidemment stipulé.

Le policier de la brigade des mineurs demande à Julie, 15 ans, lors de sa première audition :

« Tu te laisses imposer une fellation », « Pourquoi tu ne lui as-tu pas dit non ? », « Tu aurais pu crier, gémir, le mordre, le pousser avec les bras avant qu’il mette son sexe dans la bouche ? » , « « Selon toi, une femme qui se fait violer, repousse beaucoup son violeur ou le repousse-t-elle un peu ? Pourquoi l’as-tu repoussé un peu et pas beaucoup ? »  « Je comprends mieux ce que tu m’expliques, vois-tu une différence entre ce qui s’est passé et un viol ? »

Le policier de la brigade des mineurs, au lieu de questionner la contrainte, constitutive du viol, exercée par des pompiers adultes sur une enfant, met en cause la victime, 14 ans au moment du premier viol en réunion, en état de sidération, pour ne pas s’être suffisamment débattue. C’est ce qu'on appelle la culture du viol. 

Quant aux pompiers, ils reconnaissent avoir menti : « Il était convenu de se couvrir tous les deux et de ne pas dire les faits qui s’étaient passés ». Les pompiers mentent, mais c’est Julie qu’on refuse de croire.

Police patriarcale !

L’expert psychiatrique, Paul Bensussan, déclare lui : « Le concept d’état de stress post-traumatique est né de la psychiatrie de guerre et des victimes de catastrophes : il semble donc assez mal adapté à la notion exacte d’acte sexuel imposé par un individu jusqu’ici familier, alors qu’on pourrait l’observer dans le cas d’un viol par un inconnu ». Il nie les conséquences psychotraumatiques d’un viol si celui-ci est perpétré par un homme qu’on connaît. Les victimes d’inceste et de viols pédocriminels, commis dans une immense majorité par des hommes de l’entourage, apprécieront ! C’est totalement faux selon la définition de l’état de stress post-traumatique du DSM 5 [le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux – ndlr]. 

L’expert psychiatrique Paul Bensussan fait par contre référence à l’ « hystérie » à la « Charcot », évoque même des états « de transe et de possession ». L’hystérie a été retirée du DSM 4 en 1952. Cette expertise est une honte !

Huit ans après l’ouverture de l’instruction, le juge n’avait toujours pas organisé de confrontation avec la plupart des pompiers. La famille demande la tenue de ces confrontations. Malgré l’état de fragilité psychologique de Julie qui avait fait une tentative de suicide par défenestration, le juge a organisé sept confrontations réparties sur une journée et demie. Cinq pompiers sur sept ne se présentent pas durant ces journées d'attente extrêmement éprouvantes. Le juge refuse de les réorganiser car elles « s’avéraient complexes à organiser, certains des pompiers, convoqués comme témoins, ne pouvant être localisés, eu égard aux délais écoulés »

Julie n'avait jamais été auditionnée par ce juge en charge de l'affaire depuis 3 ans. Pendant qu'elle attendait ces confrontations, elle demande à l'être. Le juge refuse. 

Le juge, peu de temps avant d'être muté, déqualifie ces viols en atteinte sexuelle.

Le 12 novembre 2020, après 10 ans de procédure, la Cour d'appel de Versailles confirme la déqualification des faits de viols en atteinte sexuelle sur mineure et seuls 3 pompiers sont renvoyés devant le Tribunal correctionnel. Les juges considèrent ainsi que Julie était “consentante”. 

Justice patriarcale !

La Cour de cassation est convoquée le 10 février pour demander la requalification en viols.

Le simple énoncé de ces faits nous montre comment se construit un déni de justice. L'enlisement temporel de la procédure judiciaire, le policier de la brigade des mineurs pétri de culture du viol, l'expert psychiatre masculiniste, tout concourt à ce déni de justice. Les institutions ne la croient pas. Elles croient la parole des pompiers qui avouent pourtant avoir menti dès le début de l’instruction et à plusieurs reprises.

La justice se situe ici totalement à rebours du bouleversement qui s'accomplit au sein de la société confrontée aux violences sexuelles perpétrées contre les enfants.

Le fait même qu'il soit nécessaire d'instaurer un seuil d'âge minimal au dessous duquel on ne puisse même pas évoquer le « consentement » d'un enfant à des relations sexuelles, que le législateur soit obligé d'encadrer la marge d'appréciation des juges, prouve la forte culture sexiste qui imprègne le monde judiciaire. La culture du viol.

Et cette culture croit toujours qu'un enfant peut « aguicher » des adultes et qu'au nom de sa sexualité d'enfant, il désirerait avoir des relations sexuelles bien réelles avec un adulte et même avec plusieurs à la fois. 

Julie veut que les crimes perpétrés contre elle soient reconnus, que l'impunité dont jouissent ses agresseurs soit battue en brèche et que justice lui soit rendue.

Nous la soutenons dans ce combat.

Appel à manifestations dans toute la France : à Paris, le 7 février à 14h30, Fontaine St Michel

Premières signataires :

Sarah ABITBOL, championne de patinage artistique et autrice d’Un si long silence
Isabelle ALONSO, écrivaine féministe
Sofia ANTOINE, activiste féministe FEMEN
Isabelle AUBRY, présidente de Face à l’Inceste
Clémentine AUTAIN, députée de la 11ème circonscription de Seine-Saint-Denis
Andréa BESCOND, réalisatrice et citoyenne
Matthieu BOLLE-REDDAT, secrétaire Général du Syndicat CGT des cheminots de Versailles
Julie BOURSIER, porte-parole du collectif Héroïnes95
Laurence COHEN, sénatrice du Val de Marne.
Laura CARPENTIER GOFFRE, Les Culottées du Bocal
Claire CHARLÈS, secrétaire générale des Effronté-es
Claudine CORDANI, autrice écoféministe et artiste
Eva DARLAN, comédienne et autrice
Sarah FRIKH, présidente de l’association “Réchauffons nos SDF”
Arnaud GALLAIS, porte-parole du collectif Prévenir et Protéger
Albane GAILLOT, députée du Val-de-Marne
Amélie HENNES, metteuse en scène de la Compagnie féministe et humaniste Les Attentives
Eugénie IZARD, présidente du Réseau Prof. pour la Protection de l’Enfance et l’adolescence
Tiziri KANDI, militante CGT des hôtels de prestige et économiques
Juliette KATZ, compte “Coucou les girls”
Mie KOHIYAMA, présidente de l’association MoiAussiAmnésie
Françoise LABORDE, journaliste, ancien membre du CSA
Corinne LERICHE, enseignante, mère de Julie
Gilles LAZIMI, Professeur associé en médecine générale à l'Université Pierre et Marie Curie
Ursula LE MENN, porte-parole d’Osez le féminisme
LIO, artiste
Lyes LOUFFOK, membre du Conseil National de la Protection de l’Enfance
Catherine LE MAGUERESSE, Doctoresse en droit, ancienne présidente de l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail (AVFT)
Benoît MARTIN,  secrétaire général de l’union départementale CGT paris
Nelly MARTIN, représentante de la Marche Mondiale des Femmes
Éric MÉTAYER, réalisateur et citoyen
Dora MOUTOT, autrice
Élisabeth NICOLI, co-présidente de l’Alliance des Femmes pour la Démocratie
Lorraine QUESTIAUX, avocate
Suzy ROJTMAN, porte-parole du Collectif national des droits des femmes
Laurence ROSSIGNOL, sénatrice PS
Muriel SALMONA, présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie
Azur SCHMITT, La Correctionnalisation du viol, négation d’un crime
Homayra SELLIER, présidente de l’association Innocence en Danger
Cassiopé SORCIÈRE, porte-parole du collectif Les Grenades
Marguerite STERN, créatrice des collages féminicides, autrice
Marjolaine VIGNOLA, avocate
Elsa WOLINSKI, journaliste

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Médias
La commission d’enquête parlementaire ménage Bernard Arnault…
L’audition du patron de LVMH par la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias s’est déroulée de manière aussi calamiteuse que celle de Vincent Bolloré. La plupart des dangers qui pèsent sur l’indépendance et l’honnêteté de la presse ont été passés sous silence.
par Laurent Mauduit
Journal — Médias
… après avoir tenu café du commerce avec Vincent Bolloré
Loin de bousculer Vincent Bolloré, la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias s’est montrée approximative et bavarde, mercredi, au lieu d’être rigoureuse et pugnace. L’homme d’affaires a pourtant tombé un peu le masque, laissant transparaître ses attaches nationalistes.
par Laurent Mauduit
Journal
Didier Fassin : « on est dans un basculement qui n'était pas imaginable il y a 5 ans »
Alors que l’état de crise semble être devenu la nouvelle normalité, quelles sont les perspectives pour notre société ? Didier Fassin, directeur d’études à l’EHESS qui publie « La société qui vient », est l’invité d’« À l’air libre ».
par à l’air libre
Journal — Extrême droite
Révélations sur les grands donateurs de la campagne d’Éric Zemmour
Grâce à des documents internes de la campagne d’Éric Zemmour, Mediapart a pu identifier 35 de ses grands donateurs. Parmi eux, Chantal Bolloré, la sœur du milliardaire Vincent Bolloré, qui siège au conseil d’administration du groupe. Premier volet de notre série sur les soutiens du candidat.
par Sébastien Bourdon, Ariane Lavrilleux et Marine Turchi

La sélection du Club

Billet de blog
On a mis Molière dans un atlas !
Un auteur de théâtre dans un atlas ? Certes, Molière est génial. Parce qu'il n'a laissé quasiment aucune correspondance, un trio éditorial imagine comment Jean-Baptiste Poquelin a enfanté "Molière" dans un atlas aussi génial que son objet. (Par Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Quoi de neuf ? Molière, insurpassable ! (1/2)
400e anniversaire de la naissance de Molière. La vie sociale est un jeu et il faut prendre le parti d’en rire. « Châtier les mœurs par le rire ». La comédie d’intrigue repose forcément sur le conflit entre la norme et l’aberration, la mesure et la démesure (pas de comique sans exagération), il reste problématique de lire une idéologie précise dans le rire du dramaturge le plus joué dans le monde.
par Ph. Pichon
Billet de blog
Molière et François Morel m’ont fait pleurer
En novembre 2012, François Morel et ses camarades de scène jouaient Le Bourgeois gentilhomme de Molière au théâtre Odyssud de Blagnac, près de Toulouse. Et j’ai pleuré – à chaudes larmes même.
par Alexandra Sippel
Billet de blog
Molière porte des oripeaux « arabes »
Le 15 janvier 2022, Molière aurait eu 400 ans. Ce grand auteur a conquis le monde, a été traduit et adapté partout. Molière n'est désormais plus français, dans les pays arabes, les auteurs de théâtre en ont fait leur "frère", il est joué partout. Une lecture
par Ahmed Chenikii