Après la pandémie, pas question de se rendormir!

Avant de mourir tragiquement en septembre 2020 à l'âge de 59 ans, l'anarchiste, anthropologue et activiste David Graeber a écrit cet essai dans lequel il refuse la perpétuation, après la pandémie, d'une société qui avilit la grande majorité d'entre nous pour assouvir les caprices d'une petite poignée de riches. Il est temps, selon lui, de « créer une "économie" qui nous permette de prendre réellement soin des personnes qui prennent soin de nous ».

Cet essai a initialement été publié par Jacobin Magazine

Tôt ou tard, au cours des prochains mois, la crise sera déclarée terminée et nous pourrons retourner à nos emplois « non essentiels ». Pour beaucoup, ce sera comme se réveiller d'un rêve.

Les médias et la classe politique nous encourageront sans aucun doute à penser de la sorte. C'est ainsi que cela s'était passé après le crash financier de 2008. Il y eut un bref moment de questionnement. (Mais d’ailleurs, qu'est-ce que la « finance » ? Ne s'agit-il pas tout bonnement de la dette des autres ? Et qu'est-ce que l'argent ? N'est-ce pas aussi de la dette ? Tiens, qu'est-ce qu'une dette ? N’est-ce pas simplement une promesse ? Mais alors, si l'argent et la dette ne sont qu'un tas de promesses que nous nous faisons les un·e·s aux autres, pourquoi ne pas s’en faire d’autres ?) La fenêtre fut presque instantanément fermée par ceux-là mêmes qui insistaient pour que nous la fermions : arrêtez de penser et remettez-vous au travail, enfin, commencez déjà par en chercher un !

La dernière fois, nous sommes presque tou·te·s tombé·e·s dans le piège. Cette fois-ci, il est crucial que cela n’arrive pas. Parce qu’en vérité, la crise que nous venons de vivre nous a tiré d'un rêve pour nous confronter à la réalité effective de la vie humaine : nous sommes des êtres fragiles qui prennent soin les un·e·s des autres ; et celles et ceux qui effectuent ce travail de soins qui nous maintient en vie sont surtaxé·es, sous-payé·e·s et humilié·e·s au quotidien tandis qu'une très grande partie de la population ne fait rien d’autre que de raconter des craques et soutirer des loyers, gênant plus généralement celles et ceux qui fabriquent, réparent, déplacent et transportent des choses ou répondent aux besoins d'autres êtres vivants. Il est impératif de ne pas revenir à une réalité où tout cela ferait inexplicablement sens, comme cela arrive souvent avec les choses absurdes qui ont cours dans les rêves.

Du coup : pourquoi n’arrêterions-nous pas plutôt de penser qu’il est tout à fait normal que plus un travail est utile aux autres, moins la personne qui s’en charge est susceptible d'être bien payée pour le faire ; ou que les marchés financiers sont le meilleur moyen d'orienter les investissements à long terme alors qu'ils nous poussent à détruire une grande partie des formes de vie sur Terre ?

Pourquoi, une fois que l’état d’urgence actuel sera déclaré terminé, ne pas plutôt nous rappeler ce que nous avons appris : si « l'économie » a un sens, c'est bien celui de la manière dont nous pourvoyons mutuellement à nos besoins pour être en vie (dans tous les sens du terme) ; et ce que nous appelons « le marché » n'est finalement qu'un moyen d’agréger comptablement les désirs des gens riches, dont la plupart sont pour le moins gentiment détraqués. D’ailleurs, les plus puissants d’entre eux étaient déjà en train de parfaire les plans de leurs bunkers, dans lesquels ils prévoient de s'échapper dans le cas où nous serions assez stupides pour continuer de croire aux conférences que donnent leurs larbins pour nous convaincre que nous sommes collectivement bien trop dépourvu·e·s de bon sens pour agir contre les catastrophes à venir.

Cette fois-ci, pouvons-nous, s’il vous plaît, juste arrêter de les écouter ?

La majorité du travail que nous réalisons actuellement consiste à rêver. Ce travail n'existe que pour lui-même, ou pour que les gens riches se sentent bien dans leur peau tandis que les gens pauvres se sentent mal dans la leur. Et si nous arrêtions tout simplement, il deviendrait alors possible de nous faire des promesses bien plus raisonnables : par exemple, celle de créer une « économie » qui nous permette de prendre réellement soin des personnes qui prennent soin de nous.

Traduction de l’anglais par Morgane Iserte et Nicolas Haeringer

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