Pédocriminalité - Ceux qui se moquent de nos luttes aujourd’hui seront la risée de demain

Des féministes reviennent sur les réactions suscitées par l'affaire Matzneff et exhortent « la France » à se regarder en face pour vaincre ses démons, et demandent l'instauration d'un âge minimum de présomption de non-consentement. «D'autres témoignages se feront sans doute entendre dans les prochaines années sur les violences pédocriminelles dans beaucoup de milieux (...) Il n’est plus possible de nier cette réalité.»

Suite à l’annonce de la sortie, en janvier 2020, du livre de Vanessa Springora, une des nombreuses victimes de l’écrivain Gabriel Matzneff, les faits criminels dont il s’est rendu coupable rejaillissent à la surface. Ils mettent en cause tout un système de protection qui a permis à ce prédateur de commettre ces nombreux crimes, de jouir de son impunité, et même d’en vivre.

Certains commentateurs, comme Guillaume Durand, osent protester sur twitter que «c’est toute forme de sexualité atypique que le puritanisme veut enterrer». Il s’agit pourtant ici, non pas de puritanisme, mais de protection de l'enfance contre un pédocriminel qui, non content de violer des enfants, s'est enrichi de ces viols en les racontant et en vendant ses écrits, avec la complicité et la promotion de certains. Les défenseur·ses des droits humains ont, de leur côté, toujours défendu ce qui était considéré comme des sexualités "atypiques" et injustement réprouvées, comme celles des lesbiennes, gays, bi, transgenres, et la libération sexuelle en général, tant qu’elle ne se fait pas aux dépends des plus vulnérables et contre leur consentement. 

D’autres, comme Bernard Pivot qui animait le plateau d'Apostrophes où M. Matzneff a été confronté aux très justes critiques de Denise Bombardier, ont plaidé "l’époque" où la littérature passait avant la morale. Or n’a jamais été dit par l’animateur, sur ce plateau, que les actes pédocriminels étaient interdits, répréhensibles, et que l’émission faisait le choix de parler plutôt de littérature. On y a bien parlé de ces actes condamnables, avec un animateur complaisant envers le coupable, et méprisant envers ses victimes, traitées de "minettes". 

Est-ce vraiment l’époque ? Non : En 2013, il y a à peine 6 ans, l’auteur recevait le Prix Renaudot pour Séraphin, c’est la fin, livre où sont évoqués à plusieurs reprises les viols qu’il a commis sur des enfants de 8 à 11 ans. 

Si la France veut vaincre ses démons, elle doit se regarder en face sur ces questions. 120 000 filles et 30 000 garçons y subissent chaque année des viols ou des tentatives de viols. 6% des Français·es déclarent avoir été victimes d’inceste. 81% des violences sexuelles sont commises avant l'âge de 18 ans, 51% avant l’âge de 11 ans, et 21% avant l’âge de 6 ans.

Le livre de Vanessa Springora a pour titre Le consentement. Il faudra le lire, le commenter, l’appréhender avec respect pour son autrice, et attention pour son contenu sur la notion de "consentement" qui sert de déguisement à l'emprise et à la stratégie de l'agresseur. Le lire nous aidera à comprendre ces mécanismes de prédation pour mieux les combattre dans les milieux enclins à les couvrir. Cette femme, aujourd'hui adulte, y parle avec lucidité et franchise de l'adolescente qu'elle était, tombée entre les griffes d'un prédateur qui s'amusait à collectionner ses jeunes proies puis à raconter sa version des faits dans ses livres ou dans les médias où il avait tout loisir de se victimiser et de romancer ses pratiques, encore plus décomplexées lorsqu'il s'agissait du “tourisme sexuel” auquel il se livrait sans scrupules pour violer des enfants. Comme Adèle Haenel, Vanessa Springora fait l’effort de politiser son propos. «J'espère apporter une petite pierre à l'édifice qu'on est en train de construire autour des questions de domination et de consentement».

D'autres témoignages se feront sans doute entendre dans les prochaines années sur les violences pédocriminelles dans beaucoup de milieux, le cinéma, le mannequinat, la littérature, l'église, la famille, la rue, les ONG. Il n’est plus possible de nier cette réalité. Ceux qui se moquent de nos luttes aujourd’hui seront la risée de demain, et devront encore une fois s’abriter derrière l’excuse de "l’époque". Or #MeToo a rendues audibles les voix de millions de femmes contre les violences sexuelles, souvent précoces. Il y a quelques jours, le hashtag #JaiEteViolee le faisait de nouveau. Mais les dispositions de la loi contre les violences sexuelles de 2018 sont hélas revenues sur l'annonce faite par Emmanuel Macron d'instaurer un âge minimum de non-consentement, et cela se ressent encore dans les tribunaux où ces affaires sont jugées. 

Qu’attendons-nous pour cesser de relativiser, de nous dérober, de faire le jeu des coupables, pour commencer à protéger les victimes ?

Signataires :

Fatima Benomar, membre de NousToutes

Claire Charlès, secrétaire générale des effronté-es

Madeline Da Silva, membre de NousToutes 

Annie Lahmer, militante écoféministe

Mathilde Larrère, historienne et militante féministe 

Gilles Lazimi, médecin et militant féministe

Anaïs Leleux, militante féministe

Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe d'EELV

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