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Tribune 2 nov. 2022

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La terre brûle, la COP se noie

Un ensemble d'organisations de lutte pour le climat, sous le nom de « No-Bullshit-Coalition », déplorant la lenteur de ce « ballet de tractations verbales codifiées » veulent « sauver les COPs du naufrage ». Afin que les citoyennes et citoyens prennent les choses en main, la coalition propose la mise en place d'une Convention Citoyenne Mondiale pour le climat, un nouvel organe « décisionnaire, inclusif et citoyen ».

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Après un été brûlant, on pourrait penser que la prochaine COP sera enfin celle de l'action, mais les négociations pataugent. Nous, jeunes observateurs et observatrices des négociations internationales sur le climat, vous révélons les coulisses désespérantes de la préparation de ce sommet. Il est urgent de réformer cette institution, qui demeure fondamentale dans la lutte contre le changement climatique. Nous proposons la mise en place d'une Convention Citoyenne Mondiale pour le climat.

Au retour de notre première expérience de négociations internationales pour le climat au campus des Nations Unies, à Bonn, le constat est amer. Si nous avons eu l'honneur de jouer le rôle des jeunes observateurs et observatrices lors de la 56ème session des négociations de « mise en œuvre » de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC, ou UNFCCC en anglais), nous avons aussi et surtout eu le regret d'assister à une mauvaise pièce de théâtre rassemblant 198 pays dénommés “les Parties”. De grandes salles aseptisées font office de scène et le programme y est toujours le même. La machine à (non)textes est lancée, alimentée par un ballet de tractations verbales strictement codifiées par la CCNUCC pour trouver des accords, présenter des objectifs et des plans d!action qui sont, sur le papier, toujours plus audacieux. Pour ce qui est de leur mise en œuvre, le Bilan Mondial prévu pour la COP28 devrait nous éclairer sur le niveau de retard des pays vis-à-vis de leurs objectifs.

Entre deux séances de « travail », un participant qui a commencé à se rendre aux événements de la CCNUCC dès la COP2 nous prévient : « Ça fait des années et des années que je n'assiste plus aux négociations. Elles ne mèneront jamais à du concret. Le plus intéressant à faire ici se passe hors des salles de travail. C'est la foire internationale du climat, un lieu inestimable pour trouver de nouveaux alliés et des projets porteurs pour tenter d'atténuer les dégâts ». En effet, ce qui se passe dans les salles de négociations est déconcertant. La volonté des Nations, qui peut se mesurer par la vitesse et la qualité des discussions, est inversement proportionnelle à l'urgence climatique. Certaines délégations, souvent bien fournies, des pays dits “développés” ou exportateurs d’énergies fossiles sabordent minutieusement des avancées qui pourraient les faire tenir leurs engagements pris en 2015 à Paris. Pendant ce temps, les pays moins riches et les plus vulnérables aux conséquences du changement climatique ne peuvent pas suivre toutes les négociations : équipes réduites faute de moyen, manque de négociateurs formés, difficultés liées à la maîtrise de l'anglais, langage onusien technique... À cela s'ajoutent des problèmes révoltants de visa qui empêchent des délégations, observateurs et communautés indigènes d!arriver à temps dans le pays des négociations. Difficile de négocier quand on ne peut se rendre dans le pays où se déroulent les discussions...

Nous questionnons également la lenteur des procédés onusiens. Les discussions s’éloignent très rapidement des sujets de fond pour s’écharper sur le déroulé de la négociation, le format du document, l’affichage ou non du texte discuté, l’emplacement de la ponctuation... Nous nous sommes donc trop souvent retrouvés face à des débats sur la forme d’un texte, vidé de sa substance initiale. Des passages entiers sont longuement discutés puis finalement exclus si jamais un consensus n'est pas trouvé. En effet, avec le principe d’unanimité qui règne dans ces lieux de négociation, dès qu’une Partie s’oppose à un terme, la machine se grippe. Ainsi, à plusieurs reprises, les Parties se mettent uniquement d’accord sur le fait qu’ils n’étaient pas d’accord.

Lors de rares séances de travail, nous avons le droit à la parole. Nous nous en sommes saisis pour dénoncer la volonté des Parties de transformer les terres, forêts et océans en actifs économiques. Par exemple, lors du premier “dialogue” sur les Océans et les changements climatiques où se sont enchaînées quatre heures de déclarations autosatisfaites des Parties, l’une des signataires de cette tribune a interpellé l’assemblée sur des sujets jusqu’ici évités : la surpêche et le chalutage en eau profonde. Cet appel, ainsi que celui sur la nécessité de développer des aires maritimes véritablement protégées, sans pêche industrielle, est resté sans réponse. En coulisse, un délégué venant d’un pays bénéficiant de ressources halieutiques importantes, pourtant silencieux pendant le dialogue, est venu saluer l’intervention à la fin de la session. Par ailleurs, la délégation d’un autre pays européen nous révélait son malaise face à la position inexistante de l’Union européenne sur ces sujets.  

Finalement, nous avons ressenti un conformisme, voire une apathie de certaines délégations face à nos questions parfois dérangeantes. Les demandes des pays souffrant dès aujourd’hui des conséquences du changement climatique sont souvent ignorées. Éléments de langage et pirouettes rhétoriques parsemées de justifications économiques et de solutionnisme technologique, sont autant de techniques empêchant des débats de fond et permettant de maintenir les positions choisies par les gouvernements. Ces discussions donnent le sentiment d’une profonde déconnexion du réel et montrent les effets délétères de la structure des négociations climatiques internationales sur les manières de penser et de répondre à des problèmes systémiques. 

Voilà nos inquiétantes observations. Hélas, c’est actuellement sur ce mode de fonctionnement que se repose en partie la communauté internationale pour inverser la courbe des émissions de gaz à effets de serre, de l’augmentation de la température moyenne sur Terre, du déclin de la biodiversité, de la désertification, de la pollution des sols et des eaux, de la destruction des forêts primaires, de la fréquence et de l’intensité des événements météorologiques extrêmes, de la montée des eaux, etc. Il est ainsi urgent de repenser les négociations environnementales, vitales pour affronter ensemble la crise climatique. Les jeunes et la plupart des ONG sont les seuls à pouvoir s’exprimer librement dans ces débats internationaux. À Bonn, des négociateurs et négociatrices nous ont encouragés à agir, alors que ce sont eux qui sont à la table des négociations. En réponse à cette invitation, la No Bullshit Coalition (NBC) s’est formée pour signer cette tribune. 

Au-delà de notre interpellation des Parties pour le respect de leurs promesses d’actions et de financements, voici notre recommandation novatrice pour transformer le fonctionnement de la CCNUCC et, pourquoi pas, tenter de sauver les COPs de la noyade.

Nous proposons la mise en place d’un nouvel organe au sein des processus de la CCNUCC, décisionnaire, inclusif et citoyen : la Convention Citoyenne Mondiale pour le Climat. Reprenant les principes de la Convention Citoyenne française pour le Climat, il rassemblerait les citoyens et citoyennes du monde de manière représentative, inclusive, par exemple vis-à-vis des représentants indigènes, ou bien des jeunes, trop souvent délaissés par leur État. Par ce projet, qui  se nourrira du débat pour évoluer et se préciser, nous imaginons alors que les personnes désignées pourraient être accompagnées par des organismes reconnus pour la sensibilisation et l’éducation aux enjeux des politiques climatiques.

Cet organe ne serait pas uniquement consultatif comme la “Global Assembly” qui rassemblait cent citoyens et citoyennes tirés au sort pour élaborer des propositions face aux crises climatiques et écologiques lors de la COP26. En effet, leur objectif serait d’adopter un calendrier d’adaptation et d’atténuation face aux changements climatiques qui soit contraignant pour les Parties. Ce nouvel organe fixerait les objectifs et priorités de la CCNUCC et choisirait la programmation des sessions de négociation. Pour se faire, la Convention Citoyenne Mondiale pour le Climat analyserait les politiques nationales et territoriales dans le cadre des textes internationaux existants et sur la base des contributions nationalement déterminées. La finalité serait une feuille de route globalement partagée contre les effets des changements climatiques, présentée et négociée lors des COPs. Les citoyens et citoyennes clôtureraient les négociations en validant les termes de chaque texte en ligne avec la feuille de route élaborée et validée lors des COPs.

La No-Bullshit-Coalition appelle aux idées et recommandations citoyennes dans le but de concrétiser cette proposition pour sauver les COPs du naufrage et épargner un maximum de populations et d’écosystèmes des effets des changements climatiques.

Si vous avez des idées pour enrichir et concrétiser cette idée, débattez avec #NBC. Parce que la classe politique et dirigeante a abandonné les négociations internationales sur le climat, il est temps que les citoyennes et citoyens prennent les choses en main.

Rédigée sous la direction de Lou Collin et Thomas Reboul, cette tribune a bénéficié des contributions cruciales d’Anna Antraygues.

Organisations signataires :

Youth Environment Europe

Avenir Climatique

NOISE - bureau de gouvernance et de coordination interécoles

NOISE - AgroParisTech

NOISE - ESSEC

NOISE - ESCP

Esp’r - HEC

Les Agros à la COP - Agro ParisTech

Dévelop’Ponts - Ponts ParisTech

PC Durable - ESPCI

Terre à Terre - ENS Saclay

ENvertS - ENS de Lyon

Make a difference (MAD) - Télécom Paris

Écosyst’aime - ENSTA

ISAE-SUPAERO

Esp’r - Supoptique

Eole - ESTP

Greensae – ENSAE

Les ENSGagés - ENSG

Assas Environnement

Pour suivre la coalition sur Telegram : https://t.me/NoBullshitCoalition

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