Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

1027 Billets

15 Éditions

Tribune 3 mars 2020

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

Le Grand Paris est un écocide

«Quel visage le Grand Paris présente-t-il de la métropolisation? Celui du chantier le plus ravageur de l’histoire de la capitale depuis le Second Empire». C'est contre ce «cauchemar métropolitain», contre l'urbanisation et l'industrialisation, que s'élève un collectif d'universitaires, de militants et des mondes de la culture en réponse à une tribune appelant seulement à «réguler» et «démocratiser» la métropolisation. Le Grand Paris «exploite jusqu’à la démesure l’économie néolibérale mondialisée».

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

En dépit des incantations quasi religieuses à les rendre douces, apaisées, durables, inclusives, égalitaires, créatives, citoyennes, démocratiques (liste non exhaustive), les métropoles sont de moins en moins acceptées par les populations. Sans doute est-ce ce refus populaire qui a incité un « collectif de personnalités », pour l’essentiel architectes et urbanistes, parisiens et de « gauche », à signer une tribune publiée dans Le Monde sous le titre « Avec le Grand Paris, le temps de la citoyenneté métropolitaine est venu » - notez le caractère affirmatif (19/02/2020).

Pourtant, quelques chiffres suffisent à prendre la mesure du cauchemar métropolitain. Le Grand Paris, ce ne sont pas moins de 40 milliards d’euros de coûts envisagés, 200 kilomètres de lignes de métro supplémentaires, 160 kilomètres de tunnels à percer, 68 gares à construire à l’horizon 2030, pour certaines éloignées de toute habitation, mais bien articulées aux pôles stratégiques dits « d’excellence et de compétitivité », où recherche et développement permettront au capitalisme devenu transnational de prospérer. Ce sont aussi des centaines d'opérations de promotion et de densification immobilière autour des gares du Grand Paris Express (80 000 logements / an), ainsi que tous les concours « inventer/réinventer » accélérant la dérégulation au profit de la financiarisation. Et au delà, c’est une vaste industrialisation et urbanisation de toute la vallée de la Seine et une intensification des pratiques de l’agriculture industrielle que dessine le Grand Paris.

En conséquence, ce seront près de 40 millions de tonnes de déblais à revaloriser dans d’autres chantiers d’artificialisation de l’environnement, des millions de mètres cubes de roches calcaires et de sables à prélever dans des carrières d’ores et déjà saturées en France, des milliers d’hectares de terres fertiles à stériliser par le bitume, ainsi qu’une biodiversité ravagée par la destruction des habitats écologiques, et, bien sûr, des émissions de CO2 et de particules fines qui vont encore exploser. Voilà ce qu'il s'agirait de démocratiser : le désastre.

Le propos défendu par les signataires de la tribune du Monde est le suivant : pour faire accepter les métropoles aux habitant·e·s, il conviendrait de lutter contre les injustices et exclusions croissantes, et, pour ce faire, de construire d’autres échelles d’intervention politique plus en phase avec la réalité métropolitaine. Mais une chose est d’appeler à de « nouvelles » formes de régulations, une autre est de dévoiler les causes structurelles des situations décriées. C’est là toute l'inconséquence de cette tribune. En réponse, tout ce que ces personnalités trouvent à dire, c’est qu’il nous faudrait encore étendre les périmètres de compétence des instances politiques et éduquer le peuple à d’autres citoyennetés. Bref, à transformer le poison en remède.

Le Grand Paris exploite jusqu’à la démesure l’économie néolibérale mondialisée pour construire à tour de bras et attirer entreprises, investisseurs, touristes et classes sociales à fort capital culturel ou financier. Contrairement à ce que laissent entendre les signataires de la tribune, le Grand Paris ne saurait en aucun cas offrir des « opportunités extraordinaires à ses habitants », si ce n’est à la petite bourgeoisie intellectuelle disposée à tirer le bénéfice de l’attractivité de la ville-monde. Par quel miracle l’éloignement proposé des cœurs de la décision par de nouveaux pouvoirs (inter)communaux produirait-il une puissance d’agir accrue pour des habitant·e·s déjà voué·e·s à l’impuissance en matière d’urbanisation et d’urbanisme et in fine de leur habiter même ? En fait de citoyenneté métropolitaine, on ne trouvera au mieux que des moments de « participation » après « montée en compétence » de citoyens-ingénieurs de leur environnement. Tout ceci n'est que du vent visant à renforcer les savoirs de gouvernement et ne sert en rien l’impératif d’auto-gouvernement des espaces de vie par leurs habitants.

Pour autant, ce vent masque mal la tempête qui gronde dans les plis ou en dehors des métropoles dont toutes obéissent au même projet, chez tous les exclus du plan qui refusent la cogestion métropolitaine. Aucun enseignement n’aurait-il été tiré de la colère des Gilets jaunes ? Car à l’éloge de l’attractivité, de l’excellence et de l’innovation énoncé par les premiers de cordée, répond la déshumanisation d’une vie quotidienne harassante et mutilée, et l'effondrement des espaces de vie que nous subissons.

Dans le vieux monde de l’urbanisme, la métropolisation reste l'unique horizon désirable de la condition humaine. C’est la grandeur d’un mythe productiviste toujours vif quia depuis quelques siècles déjà l’artificialisation de la planète comme emblème de civilisation, par concentration et polarisation, densification et bétonisation. Dès lors, contre le mot d’ordre de la démesure et la décadence urbaine qu’il engendre, celui du jour est indéniablement de désurbaniser. Et, à en juger par la pléthore de tribunes du monde vantant les mérites d’une métropolisation « régulée », commencer par démanteler l’idéologie technocratique et ses fétiches. D’autant qu’on assiste à la démultiplication des formes d’habiter à taille humaine, contrela métropole. Car il est simplement impossible de prendre soin du vivant entassé.e.s et compressé.e.s à ce point. Les gens préfèrent être vivants… en précipitant l’effondrement métropolitain, ne serait-ce, simplement, qu’en partant.

Signataires :

Paul Ariès, politologue, rédacteur en chef de la revue les Zindigné(e)s
Isabelle Attard, ex députée écologiste, anarchiste
Jérôme Baschet, historien
Marie-Luce Bonfanti,comédienne, auteure, traductrice, metteure en scène
Christophe Bonneuil,historien
Sylvaine Bulle, sociologue
Stany Cambot, architecte, leaderd’Echelle Inconnue
Thibaud Cavaillès, membre du Réseau des territorialistes
Barbara Chastanier, autrice, dramaturge
Alain Dordé, décroissant francilien
Fanny Ehl, designer dépaviste des trottoirs parisiens
Guillaume Faburel, géographe-urbaniste contre l’urbanisation barbare de la Terre
Patrick Farbiaz, gilet jaune Pour une Ecologie Populaire et Sociale (PEPS)
Loriane Ferreira, géographe engagée sans lunettes d’urbaphiles
Pascal Ferren, philosophe et urbaniste
Pauline Fousse, éditions le passager clandestin
Jean Gadrey, économiste
Jean-Pierre Garnier, sociologue à contre courant
Maële Giard, géographe militante pour une écologie radicale
Mathilde Girault, géographe engagée dans des luttes paysannes 
Anne Goudot, ethnographe
Fabien Granjon, sociologue des cultures rurales critiques
Didier Hanne, juriste
Raphaele Heliot, architecte
François Jarrige, historien
Marjorie Keters, gilets jaunes de Pantin
Christophe Laurens, architecte, paysagiste, alternatives urbaines
Stéphane Lavignotte, militant écologiste, pasteur en Seine-Saint-Denis
Willy Legatelois, anarchiste, Le Nouvel Essai 
Fabian Lévêque, géographe en rupture avec le fétiche métropolitain
Jacqueline Lorthiois, socio-économiste en lutte contre la bétonisation du Triangle de Gonesse
Edith Louvier, collectif Saclay citoyen
Josépha Mariotti, éditions le passager clandestin
Coline Merlo-Blanc, militante écopoétique et création littéraire
Lorenzo Papace, auteur compositeur contre la civilisation urbaine (Blog Floraisons)
Claudine Parayre, médecin, porte parole de la Coordination pour la solidarité des territoires en Ile de France et contre le Grand Paris
Jean-Luc Pasquinet, décroissance Ile-de-France
Richard Pereira de Moura, géographe
Sylvain Piron, historien et défenseur de la forêt de Romainville
Makan Rafatdjou, architecte-urbaniste
Floréal Roméro, promoteur de l’écologie sociale
Christian Sunt, objecteur de croissance
Tomjo, défenseur de la friche Saint-Sauveur à Lille etco-auteur La Société vivante fête la friche
Jean-Louis Tornatore, anthropologue
Jérôme Vautrin,décroissance Ile-de-France
Laure Vermeersch, cinéaste, Vacarme
Daphné Vialan-Cochet, engagée de l’Arche de Saint-Antoine
Jean-Baptiste Vidalou, philosophe - être forêts dansles brèches ensauvagées de la métropole
Sophie Wahnich, politiste, Union pour la promotion d'une raison sensible
Chris Younès, philosophe

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Lula se présente en apaiseur des années Bolsonaro
Dimanche 2 octobre, les Brésiliens choisissent entre Jair Bolsonaro et Lula da Silva. Après un mandat marqué par les violences et une politique favorable aux plus riches, l'ancien chef d’état affirme vouloir réconcilier le pays. Avec l’espoir de l’emporter dès le premier tour.
par François Bougon
Journal — Santé
En ville, à la mer et à la montagne : là où se trouvent les oasis médicaux
Cause sans cesse perdue, la lutte contre les déserts médicaux masque une autre réalité : les médecins libéraux s’installent toujours plus nombreux comme spécialistes dans quelques zones privilégiées. Ils sont aussi toujours plus nombreux à pratiquer des dépassements d’honoraires.
par Caroline Coq-Chodorge et Donatien Huet
Journal — France
Télémédecine : derrière « Sauv Life », le business contestable d’un médecin de l’AP-HP
Pour désengorger les urgences, le ministre de la santé pousse les « unités mobiles de télémédecine », officiellement opérées par une association, Sauv Life, qui envoie, via le 15, des infirmiers dotés de mallettes de télémédecine au chevet des patients. En coulisses, cette expérimentation soulève des questions sur le niveau du service rendu, le coût et les procédures de commande publique. Contre-enquête sur un chouchou des médias.
par Stéphanie Fontaine
Journal — Terrorisme
Une section informatique aveugle à ses propres alertes
Dans les deux années précédant la tuerie à la préfecture de police, les alertes se sont multipliées au sein de la « S21 », la section où travaillait Mickaël Harpon. Sans jamais que cela ne porte à conséquence pour le futur terroriste.
par Matthieu Suc

La sélection du Club

Billet de blog
Élections au Brésil - Décryptage et analyse
Lecteurs et lectrices des pages « International » de la presse francophone savent que le Brésil vit un moment crucial pour son destin des prochaines années. À moins d'une semaine du premier tour des élections présidentielles, le climat est tendu et les résultats imprévisibles sous de nombreux aspects.
par Cha Dafol
Billet de blog
Billet du Brésil #5 / Dimanche, un coup d’État est-il possible ?
S'accrochant au pouvoir, Jair Bolsonaro laisse planer le doute sur l'éventualité d'un coup d'Etat, en cas de défaite aux élections. Mais les conditions sont-elles vraiment réunies pour garantir son succès ?
par Timotinho
Billet de blog
Brésil : lettre ouverte aux membres du Tribunal Supérieur Électoral
En notre qualité d’avocats de Monsieur Lula nous avions interpellé sur l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques à l’origine des poursuites et de la détention arbitraires subies par notre client. Nous dénonçons les attaques ignominieuses de Monsieur Bolsonaro à l’encontre de Monsieur Lula et sa remise en cause systématique de décisions judiciaires l’ayant définitivement mis hors de cause. Par William Bourdon et Amélie Lefebvre.
par w.bourdon
Billet de blog
L'affrontement bolsonariste du « Bien » contre le « Mal » : erreur philosophique et faux antagonisme
[Rediffusion] Au Brésil, les fanatisés bolsonaristes se présentent en porteurs du bien. Si toute réalité humaine porte, mélangées ensemble, les dimensions de bien et de mal, lorsqu'un groupe fanatique et son chef optent pour la haine, l'esprit de vengeance, le mensonge, la violence, la magnification de la dictature et la torture à l'aide de fake news, ils ne peuvent pas prétendre « nous sommes des hommes bons ».
par Leonardo Boff