Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

1014 Billets

15 Éditions

Tribune 3 mars 2022

Tentons d’être à la hauteur de la résistance ukrainienne

« À gauche, aurions-nous oublié les grands rassemblements contre les guerres coloniales, du Viêt-Nam à l’Algérie ? » Pour un collectif d'universitaires, face aux chars de Poutine, « l’Europe devrait s’inspirer des résistants russes et ukrainiens qui démontrent concrètement ce que démocratie veut dire ». Ils et elles appellent au « sursaut collectif de toutes les populations attachées à la démocratie réelle » et à se mobiliser au quotidien par toutes formes d’aide à la résistance ukrainienne. 

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

Il n’est plus possible de fermer les yeux. Un trop grand nombre d’entre nous sont restés silencieux au moment du massacre de la population syrienne. Constater son impuissance, déplorer l’état du monde, se déclarer incapable d’agir à l’encontre de la guerre d’invasion du président Poutine en Ukraine avec sa menace nucléaire n’est plus tolérable. L’ombre de Sarajevo plane sur l’Europe actuelle. Une mobilisation collective est nécessaire pour arrêter la guerre et sauver ce qu’il reste de civilisation en Europe.

Beaucoup de barrières et d’interdits ont été levés, mais geler les avoirs des oligarques, intervenir auprès de la banque centrale, enrayer la circulation financière entre l’Europe occidentale et la Russie, ne suffit pas, les sanctions économiques à l’encontre de la Russie sont l’arme des pays riches. Or l’envoi de l’aide humanitaire est encore trop faible au regard de la demande des Ukrainiens. Malgré les efforts accomplis, ces mesures disent les capacités limitées des responsables politiques à répondre aux catastrophes. Certes, des armes défensives ont été livrées mais les armes ne peuvent régler à elles seules la question de la liberté des Ukrainiens. Encore eût-il fallu prendre une initiative plus courageuse en se rendant à Kyiv. Organiser, par exemple, un sommet de chefs d’Etat dans la capitale ukrainienne. Il est trop tard désormais. Mais démontrer ce que liberté veut dire supposerait aujourd’hui de réunir les responsables européens à Lviv, ville d’autant plus symbolique qu’elle fut en 1941, Lwov, alors polonaise, le lieu d’un des plus grand massacre de juifs. S’y rendre est encore possible, il y a urgence. Cette action serait à la hauteur des actes de résistance de la population ukrainienne.

Aujourd’hui, des jeunes partent en Ukraine, des chaines de solidarité s’organisent, des opposants russes prennent des risques, notamment des universitaires. Entre le peuple ukrainien et la population russe des liens historiques se sont tissés et sont indéfectibles. Leur fraternité s’affirme. Comme l’écrit le traducteur de Dostoïevski, André Markowicz, ce ne sont pas les russes qui attaquent l’Ukraine, ce sont les chars de Poutine. Aider les Ukrainiens à stopper l’avancée de l’armée russe, en même temps que l’opposition russe en leur fournissant tout ce dont ils ont besoin est l’urgence du moment.

Qu’on ne s’y trompe pas ! Aider l’Ukraine contre l’entrée de chars russes et l’usage des armes si proches de l’arme nucléaire comme à Kharkiv, n’est pas soutenir l’extrême droite nationaliste ou le racisme de certains ukrainiens qui se manifeste aux frontières de la Pologne et de l’Ukraine contre les réfugiés africains, c’est aider le mouvement indépendantiste, comme l’ont fait nos prédécesseurs en 1956 en luttant contre l’entrée des chars russes à Budapest.

Un sursaut collectif de toutes les populations attachées à la démocratie réelle devient urgent. D’autant qu’un mouvement de protestation massive est aujourd’hui nécessaire pour mettre un terme à l’ascension de l’autoritarisme grandissant en Europe. 100 000 personnes manifestaient ce 27 février à Berlin, 15 000 à Amsterdam, 10 000 à Copenhague et ailleurs dans le monde, partout l’indignation s’est fait entendre massivement. Où étaient les manifestants en France ? Certes il ne s’agissait plus de manifestations squelettiques telles que nous les avons vues en soutien aux opposants à El Assad, mais les mobilisations étaient encore bien faibles. Faut-il y voir les effets de la propagande zemmourienne ou lepéniste en faveur de la Russie de Poutine et des régimes autoritaires dont nous constatons l’ascension dans le monde ? À gauche aurions-nous oublié les grands rassemblements contre les guerres coloniales, du Viêt-Nam à l’Algérie ? Le souverainisme mâtiné de populisme conduirait-il à oublier les droits élémentaires des peuples à défendre leur liberté ? Le président Poutine et sa folie meurtrière, nostalgique du tsarisme, n’est-il pas l’héritier direct des tenants de la grande Russie et de ceux qui ont étranglé le mouvement émancipateur de Russie et de l’Ukraine qui se développa entre 1917 et 1920 ? Faudrait-il comme en 1950 choisir entre totalitarisme et impérialisme ?

Dans l’immédiat, nous attendons une réaction des responsables européens à la hauteur du courage des ukrainiens et du président Zelensky, lequel redonne sens au mot liberté tant galvaudé ces dernières semaines en France et ailleurs. L’Europe devrait s’inspirer des résistants russes et ukrainiens qui démontrent concrètement ce que démocratie veut dire, en repensant l’organisation européenne par une participation accrue des citoyens aux décisions. Dans l’immédiat, se mobiliser au quotidien par toutes formes d’aide à la résistance ukrainienne, c’est aider un peuple en train de perdre sa liberté en étant présents en grand nombre aux manifestations en faveur de la liberté de la population ukrainienne.

Signataires :

Michèle Riot-Sarcey, historienne,
Gisèle Berkman, écrivain,
Nicole Edelman, historienne,
Jean Louis Laville, sociologue,
Claudia Moatti, historienne,
Igor Mineo, historien (Palerme Italie) (tous membres du collectif critique) ;
Natacha Coquery historienne,
Laurent Colantonio historien,
Gilles Manceron, historien,
Olivier Le Trocquer, historien (tous quatre membres du CVUH)
Sophie Bessis, historienne, journaliste,
Claude Calame, anthropologue,
Eric Fassin sociologue,
Jean-Louis Fabiani, philosophe,
Zeynep Gambetti, chercheuse indépendante,
Véronique Naoum-Grappe, anthropologue,
Dominique Glayman, sociologue,
Albert Herszkowicz, médecin,
Gilles Lemaire, écologiste altermondialiste.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Fraude fiscale : la procédure opaque qui permet aux grandes entreprises de négocier
McDonald’s, Kering, Google, Amazon, L’Oréal… Le règlement d’ensemble est une procédure opaque, sans base légale, qui permet aux grandes entreprises de négocier avec le fisc leurs redressements. Un rapport exigé par le Parlement et que publie Mediapart permet de constater que l’an dernier, le rabais accordé en 2021 a dépassé le milliard d’euros.
par Pierre Januel
Journal
Cac 40 : les profiteurs de crises
Jamais les groupes du CAC 40 n’ont gagné autant d’argent. Au premier semestre, leurs résultats s’élèvent à 81,3 milliards d’euros, en hausse de 34 % sur un an. Les grands groupes, et pas seulement ceux du luxe, ont appris le bénéfice de la rareté et des positions dominantes pour imposer des hausses de prix spectaculaires. Le capitalisme de rente a de beaux jours devant lui.
par Martine Orange
Journal — Livres
Le dernier secret des manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline
Il y a un an, le critique de théâtre Jean-Pierre Thibaudat confirmait dans un billet de blog de Mediapart avoir été le destinataire de textes disparus de l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline. Aujourd’hui, toujours dans le Club de Mediapart, il revient sur cette histoire et le secret qui l’entourait encore. « Le temps est venu de dévoiler les choses pour permettre un apaisement général », estime-t-il, révélant que les documents lui avaient été remis par la famille du résistant Yvon Morandat, qui les avait conservés.
par Sabrina Kassa
Journal
Le député Sacha Houlié relance le débat sur le droit de vote des étrangers
Le député Renaissance (ex-LREM) a déposé, début août, une proposition de loi visant à accorder le droit de vote aux étrangers aux élections municipales. Un très « long serpent de mer », puisque le débat, ouvert en France il y a quarante ans, n’a jamais abouti.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
Le bon sens écologique brisé par le mur du çon - Lettre ouverte à Élisabeth Borne
On a jamais touché le fond de l'aberration incommensurable de la société dans laquelle nous vivons. Au contraire, nous allons de surprises en surprises. Est-ce possible ? Mais oui, mais oui, c'est possible. Espérons que notre indignation, sans cesse repoussée au-delà de ses limites, puisse toucher la « radicalité écologique » de madame Borne.
par Moïra
Billet d’édition
Canicula, étoile chien
Si la canicule n’a aucun rapport avec les canidés, ce mot vient du latin Canicula, petite chienne. Canicula, autre nom que les astronomes donnaient à Sirius, étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien. Pour les Grecs, le temps le plus chaud de l’année commençait au lever de Sirius, l’étoile chien qui, au solstice d’été, poursuit la course du soleil .
par vent d'autan
Billet de blog
L’eau dans une France bientôt subaride
La France subaride ? Nos ancêtres auraient évoqué l’Algérie. Aujourd’hui, le Sud de la France vit avec une aridité et des températures qui sont celles du Sahara. Heureusement, quelques jours par an. Mais demain ? Le gouvernement en fait-il assez ? (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Décret GPS, hypocrisie et renoncements d'une mesurette pour le climat
Au cœur d'un été marqué par une sécheresse, des chaleurs et des incendies historiques, le gouvernement publie un décret feignant de contraindre les entreprises du numérique dans la lutte contre le réchauffement climatique. Mais ce n'est là qu'une vaste hypocrisie cachant mal les renoncements à prendre des mesures contraignantes.
par Helloat Sylvain