Education nationale: une refondation à réactiver

Quel bilan faire de la refondation de l’Ecole, c’est l’objet de deux journées ministérielles (1). Nobles principes d’un côté, répression de l’autre des jeunes qui manifestent contre la loi du travail : de l’intérêt de sortir des contradictions.

Le début du quinquennat de François Hollande a suscité l’espoir d’une « refondation » de l’Ecole, du nom de la loi d’orientation et de programmation votée en 2013. La jeunesse était considérée comme un public prioritaire, 60000 postes devaient être débloqués, l'entrée dans le métier d'enseignant réhabilité, un Conseil supérieur des programmes indépendant créé, un enseignement moral et civique (EMC) mis en place…. Qu’en est-il quatre ans après ?

Pour une Ecole plus inclusive et équitable

Effectivement, malgré le contexte austéritaire, et à la différence d’autres secteurs tels ceux des Universités et de la Santé, des moyens matériels et humains ont été consentis. Par ailleurs, avec la création des Espé, nous sommes sortis de l’ère catastrophique qui vouait la formation enseignante à sa perte, en faisant des stagiaires des personnels corvéables à merci.

Si conséquente soit-elle, la gestion des moyens, structures et ressources humaines ne peut suffire, si elle n’est pas accompagnée d’une évolution qualitative de même envergure. Le contexte actuel de crise systémique nécessite que soient dégagées des ressources morales et philosophiques aptes à remotiver la corporation enseignante, les publics scolaires, l’opinion…

Un récent rapport de l'UNICEF sur les inégalités scolaires confirme sans fard la dure réalité qui prévaut en France : le pays est classé 35e sur 37e des pays de l'OCDE. En cause, le déficit de gestion des spécificités, notamment culturelles, des publics: « D’une manière générale, le rapport montre que les politiques publiques françaises laissent de côté les plus vulnérables, en ne prenant pas en compte les spécificités de ces populations. » 

C’est bien connu, échec scolaire et décrochage engendrent mal-être et violences, notamment dans des établissements des quartiers populaires. En réponse aux attentats terroristes de janvier 2015, la campagne sur « la mobilisation autour des valeurs de la République » répond–elle suffisamment aux enjeux de la période ? Il ne sert à rien de décliner les valeurs républicaines si elles ne sont pas actualisées au quotidien, dans la pratique socio-éducative. En plus d'être très coûteuse, la propension actuelle à valoriser l’outil technique (voir le "plan numérique") ne saurait-elle non plus constituer une solution suffisante aux difficultés des apprentissages. Sont symptomatiques d'une fuite en avant techno-économiste la récurrence de ces opérations ("10 000 micros, informatique pour tous, cartable électronique") et l'insuffisance des bilans effectués ainsi que de la formation continuée, qui jusqu'alors leur conférait un minimum de crédibilité.

En fait, en réponse à une actualité de crise et de mutation, l’Ecole doit contribuer à sortir des conflits sociaux et civilisationnels ; l’heure est,  en complément de l'héritage laïc, à la reconnaissance de la diversité culturelle constitutive de la nation, diversité héritée de l’histoire des régions et de l’immigration, dont les banlieues sont des creusets. L’EMC devrait être un vecteur privilégié de cette politique éducative d’ouverture, de même que les activités périscolaires dans le premier degré (5).

Un problème récurrent de gouvernance

D’une manière générale, incivilités et violences, tant à l’égard des personnels que des publics, constituent le quotidien de trop nombreux établissements, spécialement du secondaire. A ce phénomène, dans un contexte marqué par la "guerre contre le terrorisme" et la banalisation de l’état d‘urgence, s’ajoute une progression notable de l’autoritarisme administratif (6). Le manquement initial du ministère est de ne pas avoir véritablement impliqué les personnels dans la démarche de refondation, lors de la consultation nationale de l’été 2012 qui n’a concerné que leurs représentants.

La dégradation des conditions d’enseignement, qui s’ajoute à une insuffisante rétribution au regard des qualifications exigées, constitue un facteur d'affaiblissement de la vie citoyenne et du système démocratique. Cette situation explique la crise de recrutement dans des disciplines fondamentales telles le français et les mathématiques, ainsi que le taux élevé d’échecs et de démissions de stagiaires.

En fait, une meilleure gestion des ressources humaines ne coûterait pas cher au pays, seule la volonté politique est requise. La démocratisation de l’Education nationale est conditionnée à un contrôle accru des hiérarchies intermédiaires, à la libération des énergies créatrices à l’échelle des personnels, à un véritable dialogue social avec les syndicats et les représentants des personnels (7)… A défaut de quoi, des réformes telles celle des collèges sont mises en place dans le dissensus et la polémique.  

Enfin, il est inadmissible que des jeunes, lycéens ou étudiants, qui s’expriment relativement au projet de loi du travail, projet qui les concerne au premier chef, soient l’objet d’une répression policière et judiciaire (8). 

Une vision systémique à cultiver

De même que l’éthique républicaine doit être renforcée à tous les degrés de l’institution, de même c’est à une recomposition épistémologique qu’il faut s’atteler. Le clivage existant entre les approches disciplinaires et pédagogiques n’a que trop duré ; pour l’intérêt général, des synthèses opératoires sont à privilégier, à partir des Espé notamment. Ainsi, concernant la réforme des collèges, il reste à répondre aux attentes, toutes légitimes, qui concernent l’avenir des langues anciennes, régionales ou européennes ainsi que les libertés pédagogiques des enseignants². Concernant les travaux interdisciplinaires, il reste à leur octroyer un cadrage méthodologique et théorique acceptable, que seule une formation continue est apte à prodiguer. Certains aménagements actuels de la réforme, que ce soit en termes de réintégration au cas par cas des sections bi-langues ou  de préparation empirique des EPI (Enseignements pratiques interdisciplinaires) dans les seuls établissements, ne sauraient répondre à la demande d’égalité territoriale  et de respect des enseignements.

Pour conclure, il faut espérer que d’ici la présidentielle de 2017, les différents acteurs de l’Ecole, dont le ministère en premier lieu, prennent leurs responsabilités. Dans une période où le courant populiste et anti-intellectuel gagne du terrain, l’Education nationale a un rôle d’exemplarité à jouer, en réactivant le concept ambitieux et exigeant de « refondation ». A défaut de quoi le scénario-catastrophe de 2002 risque bel et bien de se reproduire (9).  

Les signataires :

Jean Agnès, professeur honoraire, chercheur en philosophie de l'éducation (Metz), Franck Bardou, professeur certifié d’occitan, poète bilingue (Toulouse); Martine Boudet, professeure agrégée de Lettres modernes, spécialiste d’anthropologie culturelle (Toulouse); Marc Chatellier enseignant-Chercheur (Nantes), Gérard Collet enseignant Espé, certifié de physique appliquée, docteur en sciences cognitives/sciences de l'éducation (Grenoble); Gilbert Dalgalian, psycholinguiste spécialiste des questions de diversité et essayiste (Var);Tosse Ekue, éducateur-animateur culturel (Toulouse), Georges Labouysse historien (Toulouse), Martial Peyrouny, professeur certifié d'occitan (Périgueux), porte-parole du collectif des Mespresats, Gérard Tautil, professeur de philosophie, essayiste (Var), Marie-France Winghardt, ancienne formatrice, conseillère syndicale FSU (Essonne).    

 


(1)http://www.education.gouv.fr/cid101462/journees-de-la-refondation-de-l-ecole-de-la-republique-l-ecole-change-avec-vous-lundi-2-et-mardi-3-mai-2016-a-paris.html

(2) 13e rapport de l’UNICEF (2016), Equité entre les enfants (tableau  de classement des inégalités de bien-être entre les enfants des pays riches)

(3) Pierre Cochet,  La Croix (14 avril 2016), Inégalités entre les enfants, la France pointée du doigt par l’Unicef

(4) Ministère de l’Education nationale, Onze mesures pour une grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République (janvier 2015)

(5) Voir la réforme des rythmes scolaires

(6) Défense et promotion de la condition enseignante : alerte citoyenne (Blog Refondation Ecole/Mediapart)

(7) Un axe de refondation, la démocratisation de l’Education nationale (Blog Refondation Ecole/Mediapart)

(8) Reconnaissez et condamnez les violences policières (Pétition)

(9) Le dissensus alimenté entre le ministre Claude Allègre et la corporation enseignante est l’une des raisons de l’échec de L Jospin à l’élection présidentielle de 2002. 

 

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