Lutte contre le terrorisme: Madame Le Pen ne propose et ne protège rien

Dans cette tribune, 23 spécialistes de l’islamisme démontent le programme de Marine Le Pen et démontrent qu'elle ne propose aucun projet sérieux pour lutter contre le terrorisme.

La candidate du Front National parle fort, et répète qu’elle veut protéger nos concitoyens, lutter contre le terrorisme et l’islamisme. Les formats courts du débat présidentiel lui permettent ainsi de marteler avec aplomb quelques idées vagues mais son projet en matière anti-terroriste est inquiétant.

Un projet peu sérieux pour lutter contre le terrorisme

Ses propositions pour « éradiquer le terrorisme et briser les réseaux fondamentalistes » (propositions 29 à 33 de son programme présidentiel) frappent par leur faiblesse. Elles ne traitent pas les causes du terrorisme, au contraire, elles risquent de fragiliser l’action de nos services de sécurité.

Comme tous les candidats, Mme Le Pen souhaite évidemment renforcer les moyens du renseignement, mais ne précise pas comment, ni avec quel budget. Alors que l’opération Sentinelle est devenue la cible d’attaque, elle exclut son adaptation, contrairement à M. Macron qui veut l’ajuster à l’évolution de la menace. 

Comme sur beaucoup de sujets, Mme Le Pen joue sur les peurs en ignorant volontairement la réalité et l’action actuelle de notre police. Elle propose l’expulsion des étrangers fichés S du territoire, alors même que 2 388 d’entre eux ont déjà été expulsés en 2016 et que la majorité des fichés S est de nationalité française. Par ailleurs, cette proposition traduit une méconnaissance de l’objectif de ce fichier S qui ne liste pas les terroristes mais cartographie des individus pouvant potentiellement devenir dangereux. C’est un outil d’anticipation pour les services de sécurité que le Front National instrumentalise sans en mesurer les conséquences.

Mme Le Pen souhaite la fermeture de « toutes les mosquées extrémistes », alors que 25 d’entre elles ont déjà été fermées depuis 2015 et que des surveillances sont en cours pour 120 autres selon le ministère de l'Intérieur. Mme Le Pen dit, comme beaucoup d’autres, vouloir interdire le financement étranger des lieux de cultes. Cela a du sens pour l’organisation du culte mais pas pour la lutte contre le terrorisme, ces financements sont en effet minoritaires et proviennent essentiellement de pays partenaires dans la lutte contre le terrorisme et défenseurs d’un Islam modéré comme le Maroc et l’Algérie.

Les obsessions du Front national sur la nationalité et la fermeture des frontières sont également dangereuses. Le rétablissement du contrôle des frontières et la suspension temporaire de Schengen décidés en novembre 2015 n’ont pas permis d’amélioration notable de la lutte contre le terrorisme. Il a en réalité été démontré que c’était l’amélioration des échanges d’information au niveau européen qui était indispensable pour lutter plus efficacement contre le terrorisme. Mme Le Pen propose cependant une sortie de l’Union européenne et refuse le renforcement de la défense européenne.

Le Front national entretient l’idée que les terroristes qui ont frappé la France étaient étrangers ou binationaux, ce qui est faux, la plupart étaient seulement français. Mme Le Pen recycle la proposition de la déchéance de nationalité à travers l’idée « d’indignité nationale » pour les terroristes, alors même que cette mesure est inefficace contre des gens déjà en rupture avec la Nation. Par ailleurs, elle est opposée à la « double-nationalité extra-européenne ». Quel message envoie-elle à nos compatriotes binationaux, ne serait-ce que ceux qui contribuent chaque jour à notre protection au sein de nos forces de police, de gendarmerie, dans nos armées et nos services de renseignements ?

Mme Le Pen veut « établir une liste » des « organisations suscitant des actes d’hostilité ou d’agression », semblant ignorer l’existence d’une liste des Nations unies, déclinée avec le concours de la France au niveau de l’Union européenne, et qui a permis la mise en place de sanctions internationales contre les groupes terroristes.

Enfin, elle propose la création d’une agence de renseignement unique sous l’autorité du Premier ministre. Le problème est que des structures de coordination du renseignement existent déjà auprès du Premier ministre (au sein du Secrétariat générale à la Défense et la sécurité nationale) et du Président de la République (à travers le Coordinateur national du Renseignement).  

Autrement dit, Mme Le Pen brandit comme propositions des mesures qui existent déjà ou qui ne sont pas de nature à lutter efficacement contre le terrorisme. Tout ceci est cohérent avec le fait que le Front national s’est abstenu de voter les lois anti-terroristes en France, de même qu’au Parlement européen.

Un projet politique qui affaiblira la France et amplifiera la menace terroriste en France et à l’étranger

Face au terrorisme, nous savons aussi que la réponse sécuritaire n’est pas suffisante. Il faut s’engager en France en luttant contre les idées qui peuvent conduire au terrorisme, comme certaines formes de salafisme. Or, Mme Le Pen ne semble pas faire de distinction dans la manière de lutter contre des adversaires violents et armés, les terroristes, et contre les idées avec lesquels ils recrutent. Il n’y a pas un mot dans son programme sur la prévention de la radicalisation. On ne lutte pourtant pas contre l’idéologie comme on lutte contre ses crimes. On luttera contre le salafisme et toutes les idées rigoristes en étant sur le terrain et en opposant la République: par l’école, l’égalité, la politique de la ville, et l'emploi.

Il faut aussi déployer la diplomatie dans les zones qui génèrent le terrorisme : Syrie, Irak, Yémen. Mme Le Pen a pour seule politique étrangère l’alignement sur Vladimir Poutine et Bachar Al Assad, alors que son régime a sciemment laissé le terrorisme se développer en Syrie pour s’en servir de repoussoir et survivre au pouvoir. Pour lutter contre le terrorisme, il nous faut au contraire des partenariats solides et exigeants avec des pays comme le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, avec lesquels les relations d’un gouvernement Front national seraient chaotiques.

Sur tous ces sujets, le programme de M. Macron est infiniment plus raisonnable que celui du Front national. La menace contre notre pays est bien réelle et ne doit pas être minimisée. La lutte est cependant plus efficace quand elle se fait sérieusement, pour neutraliser l'adversaire et non renforcer sa propagande. Un Président de la République ne se nourrit pas des menaces pour se donner de la stature, il les réduit en dirigeant efficacement les pouvoirs publics et en incarnant l’unité de la nation. Par son projet inconsistant et sa tentative de fracture de la société, Mme Le Pen donne ainsi raison à Daech sans lutter contre l’organisation terroriste.

Signataires :

Joseph BAHOUT, professeur à Sciences Po Paris; Mourad BENCHELLALI, Encadrant technique d'insertion; Nolwenn BERVAS, analyste spécialisée en terrorisme;Sabrina BOLZER, consultante en sécurité et en géostratégie; "Julien BREA", président du think tank Point d’aencrage; François BURGAT, politiste;

Guillaume FARDE, maître de conférence à Sciences Po Paris; Jean-Pierre FILIU, professeur des universités; "Bilad FRANSA", ingénieur et blogueur spécialisé;

Antoine GARAPON, magistrat, secrétaire de l'Institut des hautes études sur la justice; Michel GOYA, stratégiste et historien militaire;

Nicolas HENIN, journaliste et consultant; Joseph HENROTIN, rédacteur en chef DSI, DSI HS; François HEISBOURG, Président de l’Institut international d’études stratégiques (IISS); Jean-Vincent HOLEINDRE, Professeur de science politique à l’Université de Poitiers;

Salam KAWAKIBI, directeur-adjoint Arab reform initiative;

Jean-Marc LAFON, directeur-général d'Action résilience; Agnès LEVALLOIS, consultante, spécialiste du Moyen-Orient;

Cédric MAS, avocat;

Lémine OULD M. SALEM, journaliste et réalisateur;

Marie PELTIER, historienne;

Olivier SCHMITT, professeur de science-politique;

Bruno TERTRAIS, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique.

 

 

 

 

 

 

 

 

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