Pour que ParcourSup ne soit pas seulement un «cas d’école» de la science politique

Comment peut-on être contre la Loi ORE et sous quelle condition, sans se donner les moyens de la combattre? C'est la question que se posent des enseignants en science politique. Ils ont imaginé «de faire cela à la manière d'une petite leçon de science politique où, pour une fois, les étudiants livrent de nombreux enseignements à leurs enseignants».

L’affaire « ParcourSup » pourrait être du pain bénit pour les politistes. L’imposition de cet outil de régulation des entrées à l’université est l’un de ces objets « en or » qui mobilise nombre de sous-disciplines de la science politique : celles qui étudient le fonctionnement de la démocratie représentative, les transformations des politiques publiques, les instruments qui gouvernent et dépossèdent les agents d’exécution, les évolutions de l’ordre international académique soumis à des logiques de marchandisation et, bien sûr, les raisons d’agir d’une communauté, quand se concrétise le passage de la colère à l’action collective. 

La Loi ORE, et sa pièce maîtresse ParcourSup, sont à l’image du déclin et des écueils de la démocratie représentative en France. Une fois de plus, les professionnel·le·s de la représentation ont cru bon de faire sans les usagers ni les professionnel·le·s du service public de l’enseignement. L’idée, tant répandue dans les agences de communication publique, qu’il fallait frapper vite et fort au travers d’une loi « courageuse », avant que la contestation et, surtout, la « résistance au changement » n’adviennent, a été privilégiée au détriment de procédés plus participatifs, plus respectueux des compétences et des connaissances des personnels concernés.

Cette loi qui se paie de mots valises s’est assise sur toute consultation sérieuse au sein d’un corps de spécialistes dont, justement, les domaines de réflexion et d’expertise portent sur la pédagogie et les défis de la démocratisation scolaire. Elle a, de surcroît, été mise en œuvre plusieurs mois avant même d’avoir été discutée au Parlement, incarnant jusqu’à la caricature la logique exécutive d’une Vème République centrée sur le pilotage technocratique, la dévalorisation du débat parlementaire, et la faiblesse structurelle des contre-pouvoirs (cf. l’avis très prudent de la CNIL quant à l’usage des données personnelles dans les fichiers ParcourSup et le choix des critères de sélection). Cette inversion de l’ordre démocratique, pour ne pas dire ce déni du politique, n’a semble-t-il pas choqué les spécialistes patentés du renouvellement démocratique, celles et ceux en tout cas qui brandissaient cette revendication haut et fort au sein du nouveau parti En Marche. La Loi ORE, qui fait bien peu de cas de ce qu’est l’Etat de droit, est un aveu d’immaturité et d’inconséquence politiques des gouvernants, dans un contexte où les critiques et la défiance à l’encontre du personnel politique et des hauts fonctionnaires ont atteint un niveau inouï.

Constatant ce passage en force et le caractère inique de la réforme, des étudiant·e·s ont décidé de manifester leur opposition, et d’alerter sur les nombreux dangers de ParcourSup. Peu à peu, à force d’imagination politique, ils et elles ont construit une contre-expertise, des modes d’action et d’interpellation rebelles, et se sont élevé·e·s contre un gouvernement sourd face à l’expression de leur colère, piétinant leur indignation et maltraitant leur mouvement à coups d’interventions policières. C’était mal connaître les universités françaises que de croire possible un tel passage en force et d’espérer que, face à la marche forcée gouvernementale, l’apathie l’emporterait, quand on sait que les étudiant·e·s sont parmi les citoyen·ne·s les plus sensibles aux atteintes à l’égalité dans notre pays. Le sentiment de colère avait donc peu de chance de ne pas se transformer en protestation et en mobilisation, au sein d’un univers doté d’intellectuel·le·s critiques et de savoirs en sciences sociales et politiques dont l’un des horizons est de mettre au jour les ruses de la manipulation politique.

Nous avons pu constater combien nos étudiant·e·s n’ont pas seulement assisté aux cours d’une oreille distraite mais se les sont appropriés et leur ont insufflé une force mobilisatrice. Face à une stratégie gouvernementale et présidentielle de mise au pas, ils et elles ont su mobiliser des ressources particulièrement efficaces dans la conduite de l’action collective et dans l’accès aux médias, à Paris, Rennes, Lille, Bordeaux, Grenoble ou Montpellier. Ils et elles ont pris au sérieux et au mot les enseignements sur les impasses de la démocratie représentative, les écueils du new public management, la gestion politique de l’ordre public, les inégalités sociales et scolaires auxquelles l’Etat est si souvent aveugle, quand il ne participe pas à leur aggravation. Ils et elles ont peu à peu pris possession de l’espace public et braqué sur les gouvernants en place les arguments que les sciences sociales mettent à disposition de qui entend résister à l’apathie citoyenne.

Les étudiant·e·s se sont ainsi emparé des enseignements de sociologie de l’action publique qui mettent en garde contre la fascination pour l’innovation instrumentale. Ils et elles ont mis en pratique les analyses sur l’« Etat en action », qui alertent sur l’apparente neutralité technique des instruments et leur prétendue indépendance vis-à-vis des stratégies politiques. Les étudiant·e·s ont également retourné les mises en scandale de problèmes politiquement et médiatiquement construits – les affres d’APB et du « tirage au sort », le taux d’échec en licence – pour montrer avec quel cynisme le gouvernement manie les statistiques. Ils et elles ont vu clair dans les choix de politique publique imposés par la ministre sous couvert de lutte contre l’injustice, et se sont indigné·e·s qu’un gouvernement voie dans le manque criant de moyens humains et matériels de l’enseignement supérieur une opportunité politique de généralisation de la sélection comme modalité de régulation des flux étudiants. Les étudiant·e·s ont également fait leurs les enseignements sur le « sentiment de compétence politique » et l’« auto-déshabilitation », qui montrent déjà que ParcourSup contraindra les lycéens, et surtout les lycéennes, à l’autocensure. Comment ne pas démasquer le renforcement des inégalités sociales à l’œuvre derrière les exigences d’un dispositif qui ne veut pas entendre que les lycéen·ne·s ne sont pas égaux devant la rédaction d’une lettre de motivation qui valorise le style, le soutien parental à l’écriture, et des activités extra-scolaires socialement discriminantes ?

Au miroir de leurs cours sur l’Union européenne et les Relations internationales, les étudiant·e·s ont dénoncé les logiques non-dites de la mondialisation académique que ParcourSup révèle et annonce. La mise en perspective historique dévoile avec violence un champ universitaire au sein duquel de prétendus « modernisateurs » ont érigé la concurrence en norme absolue. Hier, le processus de Bologne visait à mettre en place un système européen « harmonisé » des parcours et des évaluations qui, tout en favorisant la circulation et les échanges d’étudiant·e·s et des personnels, préparait l’ouverture de l’enseignement supérieur à la concurrence. Aujourd’hui, la mise en conformité vis-à-vis d'un certain « modèle » international se poursuit, à travers la mise en compétition des établissements et des filières, le développement d’un secteur privé de l’enseignement supérieur (à destination des recalé·e·s de ParcourSup ?), et le sous-investissement des pays occidentaux dans l’enseignement et la recherche. Déjà apparaissent en France des frais d’inscription prohibitifs, qui ne tarderont pas à être généralisés. Derrière viendra la mise en dette, et peut-être une bulle de la dette étudiante, observée dans tant de pays déjà.

Armé·e·s des savoirs tirés des sciences sociales, les étudiant·e·s n’ont pas été dupes des tentatives multiples et grossières de stigmatisation de leurs pratiques militantes et de décrédibilisation de leur mobilisation, menées de concert par certains présidents d’université et des élites politiques. Nos enseignements montrent combien les entreprises de disqualification des mouvements sociaux visent à contenir leur ampleur, en dissuadant certains groupes de se mobiliser et en montant souvent les uns contre les autres. Ils décryptent et analysent la criminalisation des actions contestataires et la radicalisation de la répression des formes protestataires. Nos étudiant·e·s en ont vécu la triste mise en pratique et se voient désormais appelé·e·s à plancher, sur ces mêmes thèmes, lors d’examens universitaires encadrés par des CRS qui entendent en filtrer l’entrée.

Ce transfert de connaissances entre savoirs universitaires et savoir-faire citoyens, cet art de l’auto-défense que les étudiant·e·s mobilisé·e·s ont pratiqué, n’a pas connu les mêmes lois de transformation du côté de leurs enseignant·e·s, qui ont souvent donné l’impression d’observer la mise en place de la Loi ORE avec dépit, certes, mais non sans une certaine extériorité vis-à-vis des actions contestataires. Cette question de l’évitement sinon du politique, du moins de l’action politique chez les politistes, intrigue. Les politistes, quand ils sont agents de l’Etat, perdent-ils leur science face à leur employeur ? Les logiques de carrière ou, pourquoi pas, l’adhésion aux modèles universitaires sélectifs comme façon d’anoblir leurs filières et leurs statuts n’ont-elles pas engourdi leur indignation ? N’est-ce pas là en tout cas une leçon que, dans un salutaire renversement des rôles, des étudiant·e·s donnent à leurs propres enseignant·e·s ? Comprendre le monde pour le changer, une réflexion couramment dispensée du haut des estrades : voilà en quoi nos étudiant·e·s ont cru. Voilà ce que nos étudiant·e·s ont décidé de mettre en pratique, en refusant l’art de l’esquive d’une partie de leurs aîné·e·s.

 

Premier-es signataires :

Florence BRISSET-FOUCAULT,

Fabien DESAGE,

Anne-Cécile DOUILLET,

Julien FRETEL,

Daniel GAXIE,

Julie GERVAIS,

Loïc LE PAPE,  

Rémi LEFEBVRE,

Julien O’MIEL,

Johanna SIMEANT-GERMANOS,

Jérôme VALLUY,

Antoine VAUCHEZ

Toutes et tous enseignant·e·s en science politique

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.