Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

1046 Billets

15 Éditions

Tribune 3 sept. 2018

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

Viol de la fille aux tatouages : qui va sauver les femmes marocaines?

Dans le centre du pays, Khadija, 17 ans, a été séquestrée et torturée cet été. Après le viol collectif de la fille du bus en 2017 à Casablanca, et face au silence de l'Etat marocain, des écrivains et des personnalités civiles s'engagent en cosignant ce texte de l'écrivain Abdellah Taïa.

Les invités de Mediapart
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.

Ce texte a été publié initialement sur Liberation.fr ainsi que sur de nombreux sites d’information marocains: Ledesk.ma, Telquel.ma, Medias24.com, Huffpostmaghreb.com/maroc et Plurielle.ma. Retrouvez la version arabe de ce texte d'Abdellah Taïa, traduit par Ledesk.ma, par ici : «اغتصاب الفتاة الموشومة: من سينقذ المرأة المغربية؟». Cette tribune est cosignée par des écrivains, notamment Leïla Slimani, Tahar Ben Jelloun, et des personnalités civiles marocaines telles que Noureddine Ayouch, Aïcha Chenna et Chafiq Chraïbi.

L’horreur, encore une fois. Le viol banalisé des femmes marocaines, encore une fois. Khadija, 17 ans, dit avoir été séquestrée, abusée, torturée pendant des semaines par un groupe de garçons, cet été. Un scandale qui fait le buzz bien sûr, qui écœure bien sûr, qui depuis quelques jours alimente toutes les discussions au Maroc, bien sûr. Une affaire qui, malheureusement, risque d’être oubliée la semaine prochaine ou bien le mois prochain. On passera à autre chose. Une nouvelle source d’excitation collective. Rien ne sera fait. Le sujet ne sera même pas traité par la société. C’est ainsi. Ne vous étonnez pas. Ce n’est plus la vie, c’est la jungle. Et comme toujours, ce sont les femmes qui paient le prix fort de tous les dysfonctionnements d’une société qui ne veut toujours pas grandir.

Avec l’affaire du viol de la jeune Khadija du douar de Oulad Ayad (du côté de Béni Mellal, dans le centre du pays), on atteint un nouveau degré dans l’innommable. D’après ce qu’on sait (l’enquête suit son cours), et si on croit tout ce que la victime a dit à plusieurs reprises sur Internet, pendant deux mois, plusieurs hommes l’auraient kidnappée, droguée et violée à tour de rôle. Ils se la passaient entre eux. Une poupée. Un petit chien. Une esclave sexuelle. 

Et comme si cela n’était pas suffisant, ces violeurs n’ont vraiment pas peur de la loi, ils ont laissé sur tout le corps de Khadija des traces, des tatouages. La preuve irréfutable de leur culpabilité ? Oui. Mais à vrai dire, à partir de ce qui se révèle petit à petit, on n’en est plus là dans cette affaire. On est dans un scandale national qu’on pourrait interpréter ainsi: il s’agit de viols et de messages écrits sur le corps d’une femme destinés à tout le monde. Pas que le Maroc. Oui, on est des violeurs. Oui, cette femme n’a aucune valeur. Oui, nous sommes des sauvages. Oui, nous sommes des pauvres abandonnés dans notre propre pays et, à notre façon, nous nous vengeons de l’injustice qu’on nous impose. Oui, vous avez raison, nous sommes des criminels. Vous allez nous punir? Nous rééduquer? Nous jeter en prison? On recommencera, vous le savez très bien.

A lire aussi Au Maroc, «la femme dans la rue est une proie potentielle ou une bête à abattre»

Les parents de Khadija n’ont même pas voulu au départ porter plainte. A quoi bon s’infliger cette honte publique? C’est le mektoub. Ce qui est fait est fait. Nous ne sommes rien du tout. Des pauvres parmi les plus pauvres dans un bled dont personne ne se soucie. Cachons notre fille et continuons à vivre comme toujours: sans aucun soutien. Et puis, les autorités ne bougeront pas. De toute façon, la vie de Khadija est déjà finie. Ruinée. Personne ne voudra d’elle. Personne ne voudra s’approcher d’une pestiférée marquée à vie dans sa propre chair.

Ce sont les associations qui ont réussi à les convaincre d’aller au poste de gendarmerie et de médiatiser ce drame, cette tragédie qui aurait très bien pu aussi se passer dans une grande ville, Rabat, Marrakech, Tanger. Chez une riche et puissante famille de Fès, par exemple. L’été 2017 a été marqué par le viol collectif (et filmé) à Casablanca de la fille du bus. L’été 2018, l’héroïne s’appelle la fille aux tatouages. Et entre ces deux saisons, il y a eu d’autres histoires glauques, insoutenables, très commentées sur les réseaux sociaux et déjà complètement oubliées.

Vraiment, ne vous étonnez de rien. Certains disent que ce sont elles, ces deux filles dévergondées, qui l’ont cherché. D’autres affirment qu’elles étaient déjà déflorées, comme si cela justifiait ce qui leur est arrivé. Seul le premier viol compte. On le sait tous. A partir du deuxième, c’est autre chose. Ce n’est plus du viol. Non? C’est ce qu’ils clament. C’est ce que les violeurs pensent: à regarder les autres exhiber franchement sur Youtube, sur Facebook, sur Instagram, leurs richesses, leurs cérémonies de mariage, leurs anniversaires, leurs villas de vacances, leurs voitures, leurs caftans somptueux, leurs bijoux, leurs séances de massage, on a fini par perdre la tête nous aussi. Ayez un peu de cœur quand même. Nous voulons vivre nous aussi. Jouir nous aussi. Baiser nous aussi. Ne nous parlez pas d’éducation, de morale et de religion musulmane. Cela n’a rien à voir. Ne mélangez pas tout. Ne jetez pas sur nous vos condamnations électroniques. Votre arrogance. Votre regard sociologique. Votre racisme même. Ce n’est pas ça qui va résoudra quoi que ce soit. Cette Khadija n’est qu’une femme. Il ne faut pas exagérer. Juste une femme. On a voulu goûter au paradis. C’est tout. Et, dans quelques mois, nous irons faire notre service militaire obligatoire pour apprendre à défendre ce pays qui ne nous donne rien. Vous comprenez la logique? Ouvrez vos yeux. Nous aussi, les hommes des classes inférieures sans instruction et sans boulot, on a besoin d’être défendus. Pas seulement Khadija.

Avant qu’il ne soit trop tard, que faire pour résoudre le problème? Comment aider pour de vrai Khadija, ses sœurs et aussi, il ne faut pas les oublier, ses frères? Il est plus qu’urgent de sortir des déclarations politiques de circonstances. Sortir de ce vide terrifiant. Sortir de cette maladie collective qui se répand en nous et nous rend insensibles. Durs les uns avec les autres. Aveugles. Egoïstes. Extrêmement violents. Il est plus qu’urgent que l’Etat sorte de nouvelles lois qui protègent réellement les individus marocains. Qu’on leur donne leurs droits. Leurs droits. Et qu’on leur explique ce que cela signifie. Qu’on les éduque. Qu’on les implique. Qu’on s’intéresse réellement à leur sort.

Il est plus qu’urgent de repenser le contrat social qui nous unit. On ne doit pas s’en laver les mains, de l’affaire de Khadija. C’est sûr, il y en a, des Khadijas, au Maroc. On ne doit pas continuer dans la politique de l’autruche, comme le Maroc l’a fait avec le cas du chanteur Saad Lamjarred, accusé à plusieurs reprises de viol. Circulez, il n’y a plus rien à voir. On ne doit pas s’accrocher à des valeurs obsolètes qui tuent nos enfants. Nous tuent tou·te·s. Trop c’est trop. Si le pouvoir ne fait pas son travail d’éducation, à nous de le faire à sa place. Etre un homme c’est avoir un cœur. C’est tendre la main. Aider l’autre. Et non pas jouir du spectacle de son interminable chute. La chute d’un homme c’est la chute de tout un pays.

Nous sommes tou·te·s Khadija.

Signataires :  

Noureddine Ayouch, publicitaire

Tahar Ben Jelloun, écrivain

Mahi Binebine, artiste

Chafiq Chraïbi, gynécologue obstétricien

Miriam Douiri, libraire

Sanaa El Aïji, sociologue

Nawal Hakam, secrétaire générale de la Maison d’enfants Akkari

Yasmina Naji, galeriste et éditrice

Leïla Slimani, écrivain

Mehdi Qotbi, artiste peintre

Aïcha Chenna, présidente de l'association Solidarité Féminine

Soumia Amrani, présidente du collectif Autisme Maroc, militante des droits des personnes en situation de handicap.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Justice
Affaire « Paul Bismuth » : Sarkozy prend ses distances avec les autres prévenus
L’ancien président conteste avoir commis la moindre infraction, malgré des enregistrements diffusés par la cour d’appel de Paris indiquant le contraire. À l’entendre, il n’était « pas passionné de procédure pénale », à l’inverse de Thierry Herzog, son ami avocat, et de l’ex-magistrat Gilbert Azibert.
par Michel Deléan
Journal — International
Opération « Sauver Sarko » : un diplomate libyen rattrapé par la justice
Un diplomate libyen en lien avec les services secrets français a été mis en examen pour « corruption de personnels judiciaires étrangers ». Il a reconnu avoir servi d’intermédiaire pour essayer d’obtenir la libération d’un des fils de l’ancien dictateur libyen Mouammar Kadhafi dans le but de servir les intérêts de Nicolas Sarkozy.
par Fabrice Arfi, Karl Laske et Antton Rouget
Journal
Drones, « exosquelettes » et nouvelles brigades : comment Darmanin va dépenser ses milliards
Les députés ont adopté mardi la version sans doute définitive de la Lopmi, ce texte qui fixe les objectifs et moyens des forces de l’ordre pour les cinq prochaines années. Elle prévoit une augmentation de leur budget de 15 milliards d’euros, dont la moitié sera consacrée à la numérisation de l’ensemble de leurs activités.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Éducation et enseignement supérieur
Prof harcelée par l’extrême droite : « Maintenant, il faut une protection policière pour réfléchir sur la fraternité ? »
Sophie Djigo, enseignante de philosophie en classe préparatoire à Valenciennes, a été la cible d’une campagne en ligne parce qu’elle organisait une sortie pédagogique auprès d’une association d’aide aux migrants à Calais. Dans un entretien à Mediapart, elle demande à l’Éducation nationale de « protéger les collègues ».
par Célia Mebroukine

La sélection du Club

Billet de blog
L’art nous empêche-t-il de construire un monde meilleur ?
L'art peut-il être un outil politique pour surmonter les crises environnementales et sociales que nos sociétés traversent ? A-t-il vraiment le pouvoir de créer de nouveaux récits pour amener une mutation profonde et nécessaire ? Non. Car dans un monde profondément individualiste, l'art est fondamentalement du côté des forces réactionnaires.
par Sébastien Piquemal
Billet de blog
Avec Francesca Woodman et Vivian Maier, « Traverser l’invisible »
Chacune à sa façon, les deux photographes, comme l'écrit Marion Grébert, « ont mené leur existence en échappant à la moindre possibilité d’être saisies. »
par Jean-Claude Leroy
Billet de blog
Sans couronne se relever
Au cours de sa formation théâtrale, Suzanne de Baecque répond à un travail d’immersion en s’inscrivant au concours de Miss Poitou-Charentes. Avec Raphaëlle Rousseau pour complice, elle narre son expérience à partir des coulisses, observant ses concurrentes, les racontant pour mieux donner naissance à « Tenir debout », docu-fiction entre rire et larmes, premier spectacle magnifique.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Dominique Blanc porte haut « La douleur » de Marguerite Duras
L’actrice dit vouloir jouer encore et encore ce spectacle, « jusqu’ au bout ». Elle a raison. Ce qu’elle fait, seule en scène, est indescriptible. Thierry Thieû Niang l’accompagne dans ce texte extrême de Marguerite Duras créé sous le direction de Patrice Chéreau il y a bientôt dix ans.
par jean-pierre thibaudat