Il faut défendre l’enseignement supérieur et la recherche contre l’austérité

Dans le cadre des débats actuels sur les conditions de la rentrée universitaire et les perspectives budgétaires pour l'Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR), Jean-Louis Bothurel, Hendrik Davi et Raphaëlle Témios de l'équipe d'animation du livret ESR de la France Insoumise publient leur point de vue et appellent à une mobilisation contre cette politique d'austérité.

Le 26 et le 27 septembre, une série d’annonces sur le financement de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) ont été faites par le gouvernement dans le cadre de la présentation du « Grand Plan d’Investissement » et du Projet de Loi de Finance 2018. La lecture détaillée des documents produits par le gouvernement révèle toutefois que derrière  les jeux d’écriture, les choix budgétaires effectués ne sont absolument pas à la hauteur des enjeux, mais surtout aggravent des dynamiques délétères entretenues depuis la loi Pécresse il y a dix ans.

Le projet de loi de finances (PLF) 2018 annonce une hausse du budget de l’ESR de 700 millions € à périmètre constant par rapport au PLF 2017 (200 M€ pour l’enseignement supérieur et 500 M€ pour la recherche). Mais ce chiffre est trompeur, puisque le budget voté fin 2016 était supérieur de 300 M€ au PLF initial : la hausse réelle n’est que de 400 M€. De fait, la prolixité de Bercy sur la hausse du budget de l’Agence Nationale de la Recherche, dont le système d’appels ne génère que de la bureaucratie, de la précarité et des coûts cachés, contraste avec le flou entretenu sur tous les autres volets. Voilà qui en dit long sur les priorités du gouvernement, aux antipodes des attentes de la communauté scientifique, qui demande des crédits pérennes.

Pour l’enseignement supérieur, le seul chiffre annoncé, celui de la prise en charge du glissement vieillesse technicité estimé à 50 M€, est quatre fois inférieur aux estimations syndicales. Le coût de la mise en œuvre de mesures salariales relevant du protocole PPCR (Parcours professionnels, carrières et rémunérations) signé l’an dernier et qui entrera finalement en vigueur en 2018 n’est pas donné. Quant à la hausse de la CSG (Contribution Social Généralisé) et à son éventuelle compensation, le ministère confesse lui-même ne pas avoir encore rendu le moindre arbitrage ! Soit ces mesures feront l’objet d’un financement additionnel ultérieur, auquel cas le PLF est déjà caduc, soit leur coût est censé être inclus dans l’enveloppe actuellement prévue, auquel cas les 200 M€ promis par le ministère, même s’ils devaient correspondre à la réalité, ne suffiront pas. En tout état de cause, à raison de 45 000 étudiants de plus attendus en septembre 2018, cette somme de 200 M€ n’empêcherait pas une septième année de baisse consécutive de la dépense par étudiants en France. On ne peut que rester pantois devant tant d’acharnement à saboter le seul « investissement d’avenir » qui vaille, celui dans la formation de la jeunesse.

Les universités devenues autonomes et au bord de la faillite doivent gérer la pénurie en transférant notamment des dépenses de personnel en dépenses de fonctionnement. On peut donc d’ores et déjà prédire une nouvelle baisse des recrutements de personnels d’administration, d’enseignement et de recherche dans les universités cette année, à la veille d’une rentrée qui verra l’arrivée dans le supérieur des enfants du baby-boom de l’an 2000. Les bugs du logiciel Admission Post Bac (APB) permettent d'éluder les vrais problèmes !

Plus généralement, le flou dans les chiffres n’est jamais bon signe. Ces trois dernières années, le budget de l’ESR a systématiquement fait l’objet d’un rabotage au printemps ou à l’été. Plus le gouvernement tardera à s’engager sur des chiffres précis, plus le soupçon grandira qu’il anticipe déjà un plan de coupes en cours d’année.

Mardi 26 septembre, le gouvernement a dévoilé un « Grand Plan Public d’Investissement ». Pour son volet ESRI, ce plan est en fait une reprise du troisième Programme d’Investissements d’Avenir (PIA3) annoncé l’an dernier par François Hollande et dont les crédits ont été votés dans le budget 2017 sous la mandature précédente. Il s’agit simplement de reventiler quelques millions et de réviser le rythme d’ouverture des tranches de financement. Le plus intéressant est peut-être l’annonce qu’à l’avenir, les sommes concernées seront imputées au budget de chaque ministère de référence… sans pour autant que celui-ci n’ait de contrôle sur leur utilisation, qui resterait la chasse gardée d’un « secrétariat à l’investissement » auprès du Premier Ministre : autant dire que chaque année jusqu’à la fin de la mandature, les ministres se gargariseront d’augmentations de budget correspondant en fait à des sommes votées en 2016 et sur lesquelles ils n’ont pas la main ! Mais il y a pire : jusqu’à présent, les PIA ont surtout fait la preuve de leur nocivité pour la liberté de la recherche, la démocratie universitaire et l’égalité des chances. L’obsession de l’excellence, l'accroissement de la bureaucratie, l’injonction quasi-religieuse à une « innovation » jamais définie et surtout l’inégalité de la répartition des enveloppes entre établissements, font du PIA le symbole d’un nouveau régime inégalitaire et inefficace de l’ESR.

L’austérité imposée est d’autant plus condamnable qu’elle contraste avec le déplafonnement du Crédit Impôt Recherche, qui coûtait pourtant déjà 6 milliards d’euros à la Nation en pure perte, comme cela a déjà été montré par l’enquête de la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin. Le sabotage du service public et la vénération de l’« économie de la connaissance » reposent sur la précarité des étudiants, des chercheurs et des enseignants et la remise en cause de l’autonomie et de la collégialité de la recherche, c’est-à-dire des principes au fondement de la science moderne. La réforme de l’organisation territoriale de l’ESR par ordonnances, prévue pour 2018, va venir parachever cette entreprise.

Il est temps de se mettre en mouvement pour défendre une science émancipée de toutes les tutelles particulières et qui soit au service de l’intérêt général des citoyens, associée à un système d’enseignement supérieur ouvert et démocratique, avec des personnels mieux traités et des étudiants mieux accueillis tout au long de leur vie. L’augmentation des moyens pérennes de l’enseignement supérieur et de la recherche et la démocratisation de leur répartition sont les préalables à toute volonté de refaire du progrès humain et de l’émancipation par le savoir des objectifs de notre société. Cette volonté n’est pas celle du gouvernement. Elle doit être la nôtre.

L'équipe d'animation du livret ESR de la France Insoumise:

Jean-Louis Bothurel, maître de conférences en études germaniques;
Hendrik Davi, chargé de recherche en écologie forestière;
Raphaëlle Témios, maîtresse de conférences en géophysique.

 

 

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