Pourquoi le 11 Mars 2004 en Espagne n’est pas devenu un autre 11 Septembre?

Pourquoi après les attentats d'Atocha, la peur, le racisme et la logique sécuritaire n'ont-ils pas pris le dessus en Espagne, comme cela a pu se passer après le 11 septembre aux Etats-Unis ? L'éditeur Amador Fernández-Savater y répond, en décrivant les liens entre les mouvements pacifistes de 2004 et le mouvement indigné de 2011, à l'origine d'une « nouvelle politisation ».

Le lendemain des massacres d’Atocha, El Pozo, Santa Eugenia et Téllez, le vide de la perte engloutit le sens de la vie quotidienne. Le gouvernement appelle à manifester sous le slogan « Avec les victimes, avec la Constitution, pour la défaite du terrorisme ». La population se mobilise massivement, bien que beaucoup soient en désaccord avec l’appel : mentionner la Constitution dans ce contexte signifie désigner l’ETA pour responsable. Durant les 24 heures qui suivirent les attentats, qui semblèrent des semaines, le gouvernement tenta de se fondre dans la société, tout en autorisant une interprétation unique de l'événement, et en taxant de « menteur empoisonneur » quiconque osait mettre en doute publiquement l'attribution immédiate de la responsabilité des faits à l'ETA. Le gouvernement décide de se servir de la mortde 192 personnes, à des fins de propagande électorale quatre jours avant les élections législatives.

L’ambiance de la manifestation du 12 était très étrange, très ambigüe. Il s’avérait impossible de prédire si la réponse à ce que nous étions en train de vivre serait un quelconque lynchage organisé ou quelque forme de révolte collective. Les doutes quant aux responsables des attentats rendaient le sens de la manifestation difficile à partager. Nous étions tous là ensemble, mais séparés. Au cours de la journée s’étaient tenues des conversations enflammées dans les rues sur les diverses interprétations, la manipulation des faits, etc. Remémorations furtives de l’affrontement civil vécu entre « les deux Espagne[1] ». L’une d’entre elles cause la mort d’un homme, abattu par balles à Pampelune. Le slogan qui suscita la plus forte unanimité durant la manifestation, majoritairement silencieuse, fut: « Nous étions tous dans ce train ». A la fin de la manifestation, la rangée de politiciens qui ouvrait la marche dut abandonner précipitamment la rue, poursuivie par des gens anonymes demandant à grands cris : « Qui était-ce ? » («¿Quién fue? », ou encore: qui est le responsable?, ndlr)

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Le jour suivant, journée de réflexion, une concentration de milliers de personnes rassemblées de leur propre chef, de manière horizontale et spontanée au moyen des téléphones portables et d’Internet, se poste en face des bureaux du Parti Populaire (PP, droite, au pouvoir à l'époque, ndlr), rompant l’état de siège informatif, dénonçant la manipulation, rappelant que la société espagnole s’était massivement mobilisée contre la guerre en Irak, revendiquant le droit au doute, au questionnement et au désaccord. Sans dirigeants ni porte-paroles, les gens anonymes - et non plus simplement les militants politiques ou les activistes de mouvements sociaux - circulent dans le centre de Madrid durant des heures, évitant toute confrontation avec les forces de l’ordre, alternant slogans et minutes de silences, faisant la sourde oreille aux voix médiatiques qui parlent de « piquets putschistes préparant le coup d’Etat téléguidés » par le PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol). Sans s’émietter cette fois, comme cela avait eu lieu la veille, en partageant la douleur, certes, mais sans en élaborer son sens.

Au moment même où l’État (le consensus de tous les partis au premier rang de la manifestation du 12) cherchait à se fondre dans le social au moyen de la peur, une réponse imprévisible de courage collectif le maintint à distance, réactualisant d’autres actions de rupture comme le « Non à la guerre » (les mouvements de 2003 contre l’intervention des États-Unis en Irak, ndlr). Le Parti Populaire ne put se servir de la mort de 192 personnes comme propagande électorale ni comme support de gouvernance. Ce jour-là mit fin à de nombreux consensus d’État, comme la suite allait le démontrer.

Crise de la culture consensuelle

Pourquoi après le 11-M (11 Mars 2014) la peur, le racisme et la logique sécuritaire ne prirent-ils pas le dessus en Espagne, comme cela a pu se passer après le 11-S (11-Septembre) aux États-Unis ? La réponse se trouve sans doute dans la réaction sociale aux attentats. Les citoyens descendirent dans la rue pour exprimer leur deuil, leur colère et leurs désirs, sans laisser la peur organiser l’action. L’état de siège informatif ne fonctionna pas, le racisme ne prit pas, la logique sécuritaire ne s’imposa pas et la ligne de partage ami/ennemi s’estompa. La répartition autoritaire de lieux et de fonctions de la « culture consensuelle » (qu'on nomme en Espagne « Culture de la Transition ») fut anéantie de manière fulgurante : les hommes et femmes politiques perdirent leur pouvoir de représentation, la rue ne resta pas muette, les moyens de communication ne parvinrent pas à construire « l’opinion publique », les affects ne restèrent pas relégués au domaine du privé. L'espace d'un instant, la société ne fut pas définie en premier lieu par le « sauve qui peut », mais par la manière d'être affecté par ce que nous avons en commun.

Face au monopole de la parole, une prise de parole massive s’affirma. Des paroles de deuil, des paroles de soutien, des paroles de dénonciation. Des consignes, des poèmes, des messages écrits sur tous les supports, lieux et dans toutes les langues imaginables. Dans les sanctuaires improvisés, dans la rue, sur le Net. En castillan, en arabe, en roumain. Parole vivante, incarnée, pleine de sens. Mélangée aux silences, embrassades, larmes, cris, bruits de casseroles. Parole hétérogène, délocalisée, dispersée. Qui déborda les cases, les voies, et les paroles-fétiche de la représentation (en haut on parlait d’« Espagne », en bas on disait « Nous sommes tous Madrid » ; en haut on parlait de « lutte contre le terrorisme », en bas on affirmait « paix »). Une multiplicité de paroles dissonantes qui ne s’organisèrent pas non plus sous les formes traditionnelles du collectif : syndicat, parti, association de quartier ou mouvement social.

Face au monopole des thèmes, les réponses automatiques furent remises en question. De nouvelles interrogations furent soulevées depuis en bas (« ¿Quién fue? »). Tout à coup, le type de cohésion sans cesse revendiqué par la culture consensuelle se révéla dans toute son évidence : ce n’est rien d’autre que la fusion à travers la peur d’une masse obéissante, et qui délègue toutes ses capacités (de pensée, d’expression, de communication et d’action) au souverain, qui se charge alors d’administrer la panique et de pointer du doigt l’ennemi. Mais l’ennemi s’estompa, avec le 11-M. S’agissait-il de l’ETA, d’Al-Qaïda, du nationalisme basque, de l’islamisme radical, des arabes en général ? Il se trouve qu’il y avait une guerre (« illégale et illégitime ») en Irak. Il se trouve que le gouvernement espagnol l’avait soutenue et y avait envoyé des troupes. Il se trouve qu’il avait menti effrontément sur les raisons de cette guerre. Il se trouve que parmi les victimes de l’attentat, près de la moitié étaient des immigrés et bon nombre d’entre eux, des arabes. Trop d’éléments sont venus brouiller les oppositions binaires dont se sert la culture consensuelle pour gouverner : démocrates/violents, nous/eux, Occident/barbarie, etc. Ce qui avait éclaté à Madrid, c’était une guerre globale, réduisant en lambeaux les frontières de l’État-Nation en tant que coordonnées d’intelligibilité du monde (la consigne « pour la Constitution » avait-elle encore un sens appliquée à Al-Qaïda ?). Lorsque la rue clamait : « L’ennemi, c’est la guerre », « Madrid = Bagdad », c'est la désignation de l'ennemi qui se déplaçait fortement.

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Face au monopole du souvenir, mille sanctuaires sauvages furent improvisés partout, en même temps que les minutes de silence officielles se vidaient. Personne ne se laissa imposer ce qu’il devait ressentir, ni où il devait l’exprimer. Comme l’affirment les conclusions du projet Archive du deuil, qui récolta et analysa les offrandes déposées à la station d’Atocha, les sanctuaires sauvages servirent non seulement à exprimer le deuil, mais aussi à communiquer et à débattre. Les colonnes de la station d’Atocha étaient comme un palimpseste constitué de diverses couches de dialogue et de discussions sur la signification de ce qui s’était passé. Tout ceci parle très clairement de la nécessité, ressentie profondément et massivement durant ces jours, d’espaces ouverts de communication et d’échange sans filtres politiques ni médiatiques, sans la médiation de la culture consensuelle de la Transition (1975-1982, après la mort de Franco, ndlr).

Le 14-M, le Parti Populaire fut délogé du pouvoir par un vote tactique et massif de milliers de personnes qui n’ont habituellement pas recours au vote et qui ce jour-là usèrent ainsi d’une sorte d’autodéfense collective. C'était le début de l’ère Zapatero.

Nouvelle politisation

Mais le plus intéressant a lieu en-deçà de la « macropolitique ». Ce qui se passa durant ces quatre jours de 2004 nous parle de nouvelles formes de politisation qui, entre le 11-M 2004 et le 15-M 2011 (date de naissance du « mouvement des indignés », ndlr), ont totalement altéré le paysage de la politique espagnole. Certaines de leurs caractéristiques les plus notables sont :

- Elles ne tirent pas leur force d’un programme ou d’une idéologie, mais d'une manière singulière d'être affecté par ce qui se déroule. Cette manière d'être affecté à la première personne, quelle est-elle? C'est en premier lieu sentir que ta vie ne peut pas continuer ainsi, que quelque chose se passe et que tu dois faire quelque chose de ce qui est en train d’arriver et de t’arriver. C’est la secousse qui traverse l’existence, suspend et déséquilibre la normalité, fait émerger des questions sur le sens de la vie que nous menons, fait que la vie des autres importe réellement car ce n’est qu’avec eux que nous pouvons trouver des réponses, tire la passion et la vérité de la banalité ambiante, exige de nous une élaboration créative de sens.

- C’est pourquoi, elles ne tirent pas non plus leur sens de la dichotomie gauche/droite. Au contraire, la polarisation gauche/droite fonctionne bien souvent comme un mécanisme de désactivation de ses potentialités. D’un côté, cette polarisation propose une carte du monde a priori (l’idéologie) et enraye ainsi la nécessité de créer une nouvelle carte et des savoirs propres à partir précisément de la rupture subjective inhérente à cette manière singulière d'être affecté. D’un autre côté, elle restreint la capacité d’interpellation du déplacement de ceux quis’identifient à l’un des camps en conflit (gauche/droite), faisant ainsi échouer la possibilité d’une situation ouverte qui s’adresse à tout le monde et qui convoque quiconque, autrement dit la force de l’universel.

- Si la culture consensuelle prétend maintenir la « cohésion » à tout prix, ces nouvelles formes de politisation cherchent bien plutôt à recréer quelque chose de tout à fait différent, « le commun » : non pas un bloc homogène englué par la peur, mais un « nous » ouvert et inclusif. C’est le sens le plus profond de ce « Nous sommes tous Madrid » qui fut répété le 11-M : une identification hétérogène avec une identité semi-fictive où nous avions tous une place, l’exact opposé de ce que provoquait l’énoncé « Espagne ». Dans les faits, ce « nous » rompt avec l’alternative qui étouffe l’imagination politique dans l’actualité : soit le consensus autour de la démocratie-marchande comme unique forme de vie en commun, soit la guerre d’ethnies, de religions, d’identités et de tous contre tous. L'acteur principal de ce nous est le « quiconque », ce quiconque qui est mon semblable bien que je ne le connaisse pas, qui est mon semblable bien qu’aucun prédicat identitaire commun ne nous unisse excepté celui d’être également humains, ce semblable auquel nous faisions allusion en disant « Nous étions tous dans ce train » ou « Cela aurait pu arriver à n’importe qui ». Il ne s’agit pas de la figure abstraite du « citoyen » défini par son appartenance à l’ordre de la Loi et de L’État, mais d’un autre à la fois inconnu et concret, anonyme et de chair et d’os.

- Elles n’annoncent pas d’autre monde possible, mais s’activent pour que le seul monde existant ne s’effondre pas. Ce sont des déplacements qui favorisent le social et transforment le possible, mais qui ne cherchent pas nécessairement à détruire le système, à construire un pôle politique visible ou à s’enfuir vers un dehors utopique. C'est pourquoi faire un usage tactique des ressorts à portée de main ne leur pose pas non plus de problème majeur, comme lors du vote des élections du 14 mars. Cela définit-il une position purement défensive ou conservatrice ? En aucune manière, car lutter pour que le monde ne s’effondre pas implique aujourd’hui de recréer le commun, de recréer notre lien avec le réel, bien que ce ne soit plus dans la perspective d’un autre monde possible, ni d’une alternative globale de société.

© Amador Fernández-Savater. Traduction: Meritxell Martínez. La version originale du texte est à retrouver ici. Ce texte peut être copié et distribué librement, à des fins commerciales ou non, avec ou sans œuvres dérivées, tant que cette note y figure.

Amador Fernández-Savater est éditeur d'Acuarela Libros, activiste basé à Madrid et chercheur indépendant. On peut le joindre à cette adresse: amador@sindominio.net


[1] « Les deux Espagne » : expression employée par le poète Antonio Machado en référence à la confrontation politique gauche-droite qui allait conduire à la Guerre civile espagnole. Dans Campos de Castilla, Proverbios y Cantares, LIII (Champs de Castille, Proverbes et chansons, LIII)

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