Le navire Paris 8 demande l’autorisation d’accoster

Alors que l'on s'indignait du sort réservé à l'Aquarius, celles et ceux qui avaient investi le bâtiment A de l'Université Paris 8, ont été chassés le 26 juin, à l'abri des regards. Ecoeurés par «la criminalisation et l’encampement systématique» des exilé·e·s, Patrick Chamoiseau, Alice Diop, Elsa Dorlin, Odile Henry, Marielle Macé, Achille Mbembe et Paul Preciado tirent la sonnette d'alarme. Si nous restons passifs «alors, oui, nous aussi nous sommes définitivement en train de sombrer.»    

À l’heure où l’on s’émeut, s’indigne, ou on s’élève contre le sort réservé au navire Aquarius, aux centaines d’hommes et de femmes à son bord qui ont dérivé durant des jours avant qu’un pays européen ne daigne respecter a minima le code de la mer et remplisse son devoir élémentaire d’assistance à personnes en danger ; nous voulons rappeler ici, qu’un autre navire a divagué à quelques rues, quelques kilomètres, quelques heures de "chez nous". Ce navire était le bâtiment A de l’Université Paris 8 Vincennes/Saint-Denis, où depuis des mois des exilé·e·s ont mené une lutte pour survivre ; puisque la vie elle-même est désormais le seul droit que peuvent encore revendiquer ceux et celles que la France destituent jour après jour à la condition de sans-droit.

Le bâtiment A de l’Université Paris 8 de Saint-Denis était occupé depuis presque cinq mois par une centaine de personnes exilées. Une communauté étudiante et enseignante, rejoint par des réseaux militants engagés contre les politiques d’immigration française, s’est mobilisée pour leur apporter son soutien et aider au quotidien de l’occupation, parce que des hommes et des femmes ont convergé vers ce lieu pour s’y abriter et s’y reposer quelques heures à l’abri, se nourrir et se laver, fuyant la police et les violences d’une vie traquée.

Contre la politique de l’ennemi, de l’envahisseur, du resquilleur – nouvelle version de la politique d’intégration française –, les exilé·e·s ont mené une lutte face à cette politique que le gouvernement leur/nous impose en notre nom :  pour avoir le droit de communiquer et de s’exprimer dans leur langue, d’être traduit et écouté, celui de se déplacer, de s’organiser, de manifester, y compris pour obtenir une aide sociale, juridique, administrative, et être confronté·e·s à l’impossibilité d’exercer ainsi le peu de droits qu’on leur octroie officiellement (demande d’aide d’urgence, d’autorisation administrative provisoire, d’asile). Les occupants de Paris 8 ont participé à la vie de notre université : ils et elles sont venu·e·s aux cours et séminaires, aux AG des étudiantes et enseignantes qui se sont tenues tout au long du printemps dans la mobilisation contre Parcoursup qui touche de plein fouet la Seine-Saint-Denis. Ils et elles n’ont pas pris et reçu : ils et elles ont donné de leur temps, de leur énergie, de leur parole pour partager leur expérience, leur réflexion.

Plutôt que de se sentir encore davantage stigmatisée comme une université délabrée de "pauvres", de "banlieue", de "gauchistes", l’Université Paris 8 Vincennes/Saint-Denis aurait dû s’engager plus avant et même s’honorer d’avoir été ce territoire inédit où des savoirs "théoriques" se sont fondus pour un temps dans la contemporanéité tragique de leur mise en récit incarné ; où les savoirs critiques que sont les sciences humaines et sociales ne s’en sont pas tenus aux contenus livresques délivrés dans des cours magistraux mais ont résonné, pour nous, comme une nécessité de produire du sens en se tenant au cœur du tumulte du monde.  

Après des mois, la lutte des exilé·e·s de Paris 8 paraissait désespérée. En incitant la présidence de l’Université à œuvrer pour que les occupant·e·s du Bâtiment A déposent des dossiers nominatifs et donnent des informations sur leur parcours migratoire, en encourageant un climat conflictogène comme le pourrissement de la situation (laissant se dégrader à l’extrême les conditions sanitaires), la préfecture n’avait de fait que la volonté de se faciliter la tâche : identifier pour expulser sans autre forme de procès ces hommes et ces femmes, anticipant par là même ce que la politique du gouvernement d’Edouard Philippe est en passe de légitimer définitivement par la loi et ce que l’Europe promet en guise de « devoir humanitaire » : la criminalisation et l’encampement systématique. Il y a quelques jours, l’annonce officielle est tombée : l’évacuation par les forces de l’ordre du Bâtiment A était imminente, elle s’est passée mardi 26 juin à l’aube et à l’abri des regards.

L’hospitalité est devenue un mot vide de sens dans lequel se drape encore quelques émissaires européens ; un bon mot lancé dans les médias ou les dîners mondains à l’encontre d’Emmanuel Macron et de ses promesses de campagne non tenues auxquelles certain·e·s ont cru. Pour nous, il n’est pas question d’hospitalité, les exilé·e·s de Paris 8 ont tout autant accueilli qu’ils ont été accueilli·e·s à Paris 8.

Nous n’en pouvons plus d’assister "à l’abri", "chez nous", "au chaud" à ces naufrages ; à celui qui s’est déroulé sous nos yeux, sous nos fenêtres, dans cette université où nous étudions, travaillons, dans laquelle nous pensons ou sommes invité·e·s. Si parmi nous, il y en a qui se sont élevé·e·s aux côtés des exilé·e·s, quand la police est arrivée au petit matin, ce n’était pas pour les "sauver", c’était pour nous sauver tous ensemble, en-commun. Car si "nous", nous pensons pouvoir être épargné·e·s parce que nous avons des papiers, des droits de nationaux qui nous protègent encore, un toit sous lequel dormir, se laver, un foyer où manger et vivre avec les nôtres ; si nous restons derrière nos écrans à regarder les images du "rétablissement de l’Etat de droit" (de qui, de quoi ?) – ces images de cadavres, de proies, de déportés – préservé·e·s de la peur au ventre que ce gouvernement distille à coups de matraque et de lacrymogène, alors, oui, nous aussi nous sommes définitivement en train de sombrer.     

Signatures :

Patrick Chamoiseau, écrivain ; Alice Diop, réalisatrice ; Elsa Dorlin, philosophe ; Odile Henry, sociologue; Marielle Macé, écrivaine ; Achille Mbembe, politiste et Paul Preciado, philosophe.

 

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