Europacity ou la nécropole annoncée: manifeste pour la convergence des alternatives

Guillaume Faburel, professeur à l'université Lyon 2 et à l'IEP de Lyon, travaillant sur la question des grands projets et l'évolution des villes, a participé au débat public sur le projet d'Europacity. Il nous livre un manifeste pour dénoncer le porteur du projet qui n'a pas attendu la fin du délai légal de 3 mois après rendu de l'avis de la Commission (9 septembre) et pour dire qu'il sera aux cotés des collectifs contre le projet pour proposer des alternatives possibles à ce projet. 

Parmi les grands projets dits structurants de l’aménagement de nos territoires, parmi les équipements censés nous prodiguer le remède fétiche (le fameux point de croissance du PIB), il en est un qui détone : Europacity.

Ni un grand équipement de transport pour toujours plus accélérer : aéroport (ex : Notre Dame des Landes), TGV (ex : Lyon – Turin) ou autoroute (A45). Ni un grand aménagement récréatif pour toujours plus se divertir : village vacances (ex : Center Parcs), village sportif (ex : Oxylane) ou encore grand stade (ex : OL Land). Ni même une ferme-usine de l’agriculture intensive (ex : 1000 vaches) pour continuer à manger pareil, ou un champ expérimental d’énergies dites alternatives (ex : Forêt d’éoliennes à Lanouée, dans le Morbihan).

Non, Europacity, c'est tout à la fois. All Inclusive. Vous voulez des emplois et de quoi vous détendre. Il y en aura. Vous voulez de la culture pour tous et des fragments accessibles de nature. C’est annoncé. Des dessertes rapides de transport et des compensations écologiques : elles sont anticipées… Tout est programmé, stylisé à horizon de 2024. Un rêve éveillé, qui a ouvert son propre ciel… toujours bleu et immaculé.

Il est vrai que, pour ses grands concepteurs privés (Immochan) et ses larges soutiens politiques, ce projet vient combler un vide historique de l’action publique. Il est positionné à 10 kms de Paris, dans le triangle de Gonesse, véritable Triangle des Bermudes des politiques territoriales. A la frontière des espaces les plus pauvres et socialement durablement délaissés du Val d’Oise et de la Seine Saint Denis, il offre un foncier encore largement disponible et un potentiel économique encore inexploité : entre deux aéroports (dont l’un premier national et second européen), sur les dernières terres encore agricoles à cette distance de notre capitale, à quelques encablures de la manne touristique de la ville lumière.

Tout ceci est alors présenté comme investissement social et écologique de plus de 3 milliards d’euros, avec près de 12 000 emplois annoncés à brève échéance, 150 000 m2 dédiés aux loisirs, 50 000 m2 d’espaces culturels, 2 700 chambres d’hôtels… et 230 000 m2 de commerces.

Mais, quel est le problème si une entreprise privée veut faire notre bonheur, avec des commerces à perte d’horizon et des pistes de ski pour fanion ?

Bien sûr, les septiques diront que 40 % des grands centres commerciaux à travers le monde sont à ce jour en crise (Dead malls). Cela traduirait notamment, au delà de la seule mutation des pratiques de consommation, une inquiétude sociale croissante sur les filières de production voire la qualité écologique des produits. Et, les mêmes diront que l’offre commerciale dans le périmètre est déjà plus qu’abondante, voire saturée (2 centres commerciaux d’envergure nationale à moins de 10 kms). Que nenni. Immochan retourne l’argument par des centres commerciaux appelés 2ème et 3ème génération. Accélérons.

Les chagrins diront que les emplois créés sont à plus de 80 % des bullshit jobs. Et alors. L’Est du Val d’Oise et le Nord de la Seine Saint Denis se meurent du chômage de masse, avec pourtant un corridor aéroportuaire de rang mondial. Il n’y a qu’à se pencher. Gonesse sera alors le nouvel eldorado : emplois déqualifiés de la restauration et de l’hôtellerie, de la livraison et de la sécurité, du commerce de masse et de l’entretien…Visitez à l’occasion de votre tourisme d’affaires le chantier du gigantesque Robot Land (Incheon International Airport, premier aéroport sud coréen). Déambulez dans l’Airport City d’Amsterdam Schiphol avec ses galeries d’art du mécénat privé. Vous serez certainement conquis-e.

Enfin, les terreux tiqueront sur le sacrifice de terres fertiles à l’ère des circuits courts et de la nécessaire autonomie alimentaire des villes. Les bobos moralistes s’étonneront d’un tel projet au moment de la COP 21, et plus prosaïquement des canicules annoncées, des décès par milliers et des réfugiés climatiques estimés à des centaines de millions par l’ONU à horizon de 2050. Rien à faire. On continuera à importer au péril de la désertification et du mur climatique. Tout ceci par une évidente cohérence.

Mais, par delà ces contradictions (et il y en a) qui pourraient être apportées aux chiffres avancés, et souvent eux-mêmes exagérés par les porteurs de projet (la mystification scientifique est de bonne guerre : 12 000 emplois annoncés !), le problème posé est politiquement bien plus ample, à la (dé)mesure de ce projet démiurgique.

Ce dernier traduit des orientations économiques claires, celles de la globalisation et de son équivalent urbain, la métropolisation : festivaliser et divertir (créer du désir) pour toujours plus de touristes en visite, bucoliser et végétaliser (créer du plaisir) pour toujours plus de de bien-être personnel, informatiser et surveiller (créer de la sécurité) pour la ville 2.0, ses smart grids et ses big data… Bref, convertir nos espaces en décorum attractifs, et conditionner nos vies en marchandise solvable.

Tout ceci dans un déni démocratique assourdissant, déni par lequel les volontés développementalistes des pouvoirs économiques et de leurs soutiens publics (partis dits de gouvernement en quête de reconnaissance et « grands » élus en quête d’existence) prennent le pas sur le courage politique et le débat citoyen.

Europacity est, en fait, une véritable cathédrale des temps modernes. Un vestige du monumentalisme dont les villes mères (i.e. métropoles) eurent le secret, au péril de leur vie. Pas simplement un centre commercial nouvelle génération, pas uniquement une parc d’attraction offrant les dérivés des blockbusters… Il est une « ville » aux portes de Paris, avec aussi ses rues et vitrines, ses cafés standardisées et son belvédère sur la capitale, son Central Park et ses aires de jeu… All inclusive on vous dit. On n’est pas loin des villes nouvelles de l’âge d’or de l’aménagement du territoire, avec la convivialité, la soutenabilité et l’urbanité qu’ont leur connait.

Surtout, la réalité marketée sur papier glacé, les esquisses des architectes internationaux libéraux… jouent la carte d’un imaginaire poussiéreux de la modernité et d’une vision éculée du progrès, berçant de leurs illusions surannées les habitants. La fiction d’un développement qui, trait pour trait, est justement à l’origine de l’effondrement annoncé, par le cumul des crises qu’il a lui-même engendrées : sociales et politiques, écologiques et climatiques. Le nord de l’Ile-de-France souffre historiquement d’un manque d’identité et de fierté. Qu’à cela ne tienne, Europacity va y remédier en fictionnant le réel pour qu’il soit pensé (Jacques Rancière) : l’appartenance au vaste monde de la consommation planétaire.

Mais, qui sans cynisme peut juger sérieux, en plein réchauffement climatique, d’installer des pistes de ski à 180 mètres d’altitudes ! Lorsque, dans le même temps, des friches, partout dans le monde, y compris près de nous (cf. Berlin), sont données en partage aux populations pour travailler, cultiver, penser des modes de vie plus respectueux des terres. Sur la question de ces terres justement, qui peut croire avec décence que bétonner 80 ha, et plus encore aménager toutes les dessertes, préservent un écosystème et œuvre à la sécurité et à la qualité alimentaires ?

Qui peut sérieusement imaginer que des emplois sous-payés répondent avec respect à des nécessités sociales criantes, et ne soient pas du coup une prise en otage de la misère que les gouvernements successifs n’ont jamais eu le cran de traiter dignement ? Qui peut penser qu’un projet dénué de logements répond aux besoins existentiels premiers de quartiers assez largement délabrés et de populations stigmatisées ? Qui peut non moins dignement estimer que 230 000 m2 de zone commerciale vont aider le commerce de proximité, qui lui se meurt…

On pourrait développer ces chimères à l’excès. Toutes manifestent une fuite en avant : celle du productivisme ambiant. Toutes contredisent la nécessité de ralentir pour ménager le vivant, les terres et nos vies avec. Ce projet est simplement irresponsable pour notre devenir écologique et humain à tou-te-s. Contre nature, à la fois écologique et humaine. Hors sol (mondialisé) et en dehors du temps (anachronique).

Or, si ce choc des visions est ce qui est globalement ressorti du Débat Public officiel (tenu du 15 mars au 13 juillet 2016), si des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent contre ce délire à ciel ouvert, si les médias commencent, enfin, à relayer quelques doutes sur la vision proposée et la véracité des chiffres annoncés, Immochan indiquait le 9 septembre dernier, à peine l’avis de la Commission rendu, vouloir poursuivre, voire même accélérer. Rien n’est en fait trop beau pour attirer les investisseurs chinois et pour être vu de Shangaï, d’Abu Dhabi ou de New-York. Plus c’est gros, plus cela passe.

A moins que l’empressement traduise quelques craintes.

Il est vrai que, même si n’ayant pas toujours la même démesure, les grands équipements et aménagements qui ne cessent d’éclore partout en France au nom de la quête du rebond productif, se voient opposés toujours plus de mobilisations courageuses (ex : Zones à Défendre) et de convergences remarquées (ex : GPII). Surtout, sur celui d’Europacity, les collectifs les plus anciennement engagés d’associations ne désarment pas, au contraire (CPTG, Costif…), des élus commencent à se réveiller (cf. cahiers d’acteurs), des partis ont décidé d’entrer dans la danse, des mouvements ont choisi de s’y intéresser… de près.

Puisque Immochan accélère, il est temps qu’Europacity devienne, par la magnificence de la totalité proposée pour nos vies (du travail et du jeu, de la culture et de la nature…), the place to be pour tous les mouvements alternatifs, le point de convergence de tous les courants de pensée et modes d’actions qui défendent d’autres visions de l’à venir et d’autres principes pour la démocratie. Tout ceci à quelques mois d’une élection présidentielle et de ses législatives.

Le 8 novembre, à 18h30, salle Jean Dame – Mairie du 2ème arrondissement deParis, plusieurs collectifs et mouvements appellent au rassemblement de toutes ces forces lors d’un meeting, pour débattre de ce projet et pour mettre à profit, loin des cénacles d’experts, toutes les alternatives déjà imaginées pour le Triangle de Gonesse, et plus largement pour le grand territoire du Nord Francilien.

D’autres politiques économiques, sociales et écologiques sont, bien sûr, plus que possibles. A condition de faire entendre raison à cette vision néo-productiviste de notre devenir commun, à cette logique de firme de la pensée par lego, à cette conception métropolitaine des villes mondialisées, socialement excluantes, écologiquement prédatrices.

 


 

 

 

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