Précarisation, libertés académiques: stop à la destruction de la recherche universitaire

Un collectif de jeunes chercheurs précaires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche réagit aux propos de Jean-Michel Blanquer et apporte son soutien aux « collègues minorisé·es et aux groupes marginalisés ». « Nous rejetons les accusations indignes faites à l’université supposément de connivence avec le terrorisme, et les dénonçons pour ce qu’elles sont : la tentative pour une administration en échec de trouver un bouc émissaire, et de lutter de manière institutionnelle contre la recherche sur le racisme ».

L'assassinat de Samuel Paty a provoqué l’effroi parmi nous, jeunes chercheur·euses, enseignant·es et précaires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Nos condoléances vont à la famille de la victime, à ses élèves et ses collègues. 

Cet événement tragique a déclenché une vague de commentaires et de mesures politiques visant tout particulièrement la communauté musulmane, poussant M. Darmanin à qualifier le collectif contre l'islamophobie en France comme une association « ennemie de la République ».

Parmi ces réactions, une en particulier nous interpelle : la dénonciation d’un prétendu « islamo-gauchisme » rampant au sein de l’université par le ministre J.-M. Blanquer.

Selon lui, une partie non-négligeable des sciences humaines et sociales serait le « terreau d’une fragmentation de notre société et d’une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes ». Il y aurait au sein des universités une double dynamique à cette « gangrène », celles et ceux qui feraient cela consciemment et les « idiots utiles », face à des président·es impuissant·es.

La rhétorique qu’il utilise est proche du complotisme, évoquant comme une menace la provenance états-unienne des concepts (dont on sait qu'ils ont en partie été forgés en France puis importés aux États-Unis sous le nom de French Theory, ce qui invalide d'autant plus un argument déjà peu recevable) et demandant qu’on apporte des éléments capables de réfuter son argument, renversant ce qu’on appelle « la charge de la preuve ».

Cette description du monde académique, auquel nous appartenons, est très éloignée de notre réalité.

Nous rejetons entièrement l’analyse faite par le ministre, qui n’est appuyée par aucun élément empirique solide, contrairement aux revendications longtemps défendues et si peu entendues, notamment en ce qui concerne notre opposition soutenue à la LPPR. Nous sommes attaché·es à l’autonomie du champ scientifique, pour le progrès de la science et pour éviter des dérives autoritaires ainsi que des formes d’oppression contre les minorités et les précaires de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Nous, jeunes chercheur·euses, force vive d'une grande partie du travail de recherche effectué, sommes bien plus préoccupé·es au quotidien par des conditions matérielles, rendues difficiles pour certain·es doctorant·es et post-doctorant·es par la crise sanitaire et, plus globalement, la raréfaction des postes. La précarisation de l’enseignement supérieur et de la recherche pèse en effet bien plus sur les libertés académiques et sur le débat rationnel.

Or il nous semble que la compréhension du fait social qu’est le terrorisme (sous toutes ses formes) doit passer avant tout par la raison, et requiert l’établissement des conditions sociales et matérielles la rendant possible.

C’est aussi pourquoi, selon nous, les accusations portées par le ministre, en contribuant à délégitimer tout un pan de recherches en sciences sociales, sont en réalité largement contre-productives.

Soucieux·ses de la réalité des atteintes à la liberté de mener travaux et discussions scientifiques en toute transparence et dans l'intérêt commun, nous voulons ainsi alerter sur une tendance délétère, qui est illustrée par les propos de J.-M. Blanquer et par des tribunes d’universitaires le soutenant. Il nous semble important de rappeler que tous les sujets ne sont pas aussi facilement traités, certains rencontrant des résistances qui ne sont pas justifiées scientifiquement.

Ce sont finalement celles et ceux qui se plaignent de la prétendue « cancel culture » qui font planer une menace sur l’autonomie de la production scientifique, pourtant garante de sa qualité.

Que de telles attaques soient menées au nom du principe de liberté académique et de liberté d'expression ne réduit pas leur réalité. Ces mêmes attaques se sont d’ailleurs multipliées ces dernières années : annulations de colloques, appels à refuser que certaines thématiques soient abordées, pressions diverses sur nos collègues du fait de travaux décrits comme « militants », campagnes de presse ne donnant pas un réel droit de réponse aux enseignant·es et chercheur·euses, et désormais franches accusations d’« islamo-gauchisme » de la part d’un ministre hors de ses fonctions, et, pire encore, d’une part bien établie de l’université.

Le cas récent du renvoi d’Alice Coffin, enseignante vacataire comme beaucoup d’entre nous, ayant perdu son emploi non pas pour des raisons liées à la qualité de son travail, mais à la vindicte de la presse et des réseaux sociaux, éclaire la menace réelle qui pèse sur nos métiers, et pousse à la censure et à l’autocensure. Que cette affaire n’ait pas davantage alerté confirme le climat délétère contre lequel nous protestons.

Il est particulièrement alarmant qu’un groupe de « représentant·es » autoproclamé·es du monde de la recherche emploie les positions dominantes de ses membres, notamment garanties par des statuts de titulaires dont l’austérité nous prive, ainsi que l’autorité mandarinale que leur confère leur titre, pour obtenir un accès privilégié à la presse en vue de régler ses comptes face à des étudiant·es, doctorant·es et sans-postes, maintenant avec un soutien ministériel. En effet, la réaction de Mme Vidal, pourtant directement concernée, a été à notre sens particulièrement faible, semblant même parfois appuyer tacitement les accusations de M. Blanquer.

Dans un tel contexte, il est impossible de ne pas insister sur le fait que c'est lorsque sont abordés des sujets touchant aux minorités de genre et sexuelles (avec naguère la panique de la "théorie du genre") et aujourd'hui aux minorités racisées (avec les attaques contre des « indigénisme », « décolonialisme », et « racialisme » qui sont autant de boîtes noires permettant de mettre en cause à peu de frais la légitimité de travaux scientifiques qui le sont), que de telles campagnes se déploient, aussi bien en-dehors de l'université qu'à l'intérieur de celle-ci.

Il est également impossible de ne pas constater que de telles campagnes font d'autant plus rage quand les accusé·es de « déviance » sont issu·es de ces mêmes minorités. Ces attaques, qui prennent les atours d'une bataille contre un supposé complot visant à « verrouiller » les universités, montrent aujourd'hui leur vrai visage : celui d'une science d'État, d'une science en service commandé, dont les débats n'ont plus à être tranchés par l'argumentation et la raison, mais par l'intervention politique et par voie de presse.

Le vote par le Sénat avec le soutien du gouvernement d’un amendement à la LPPR conditionnant au « respect des valeurs de la République » les libertés académiques va dans ce sens. La sénatrice porteuse de cet amendement a même explicité, pour qui ne saisirait pas le sous-texte, qu’il s’agissait de s’en prendre aux travaux se penchant sur le racisme, sous couvert de « laïcité ».

Une fois enclenchée une telle dynamique, on peine à voir ce qui découragera n’importe quel gouvernement d’employer le prétexte des « valeurs de la République » pour interdire tous les travaux n’allant pas dans le sens de sa communication, en sciences sociales comme en sciences naturelles.

La recherche scientifique ne doit pas devenir une mission de propagande qui étoufferait la recherche universitaire dès lors qu’elle bouscule l’ordre établi.

Par exemple, le fait qu’aujourd’hui le gouvernement se fasse le relais des forces conservatrices pour accuser les sciences sociales d’alimenter des idéologies radicalisantes est une stratégie politique assumée pour faire taire les innovations théoriques hétérodoxes souvent portées par les personnes les plus marginalisées de la recherche universitaire.

Cette tentative de canaliser les recherches sur le racisme en France est une manifestation de l’institutionnalisation même de ce racisme, qui démontre comment le monde universitaire, avec le soutien d’un certain nombre de titulaires et l’aval de l’État, peut contribuer à étouffer la voix des racisé·es, tant au sein de l’université qu’à l’extérieur.

Aujourd’hui, une telle mise au pas de la recherche en sciences sociales serait désastreuse, et créerait un précédent dangereux dont les forces au service du climatoscepticisme ou du créationnisme ne manqueraient pas de s'emparer demain.

Nous (ne) nous étonnons (pas) d’ailleurs de ne voir dans ces discours aucune référence de travaux universitaires sur la question. Les anathèmes sont jetés sur des concepts jamais définis, qui auraient des effets performatifs non-démontrés, comme si étudier les rapports sociaux de race créaient le racisme. Pourtant, la richesse critique et empirique de ces concepts, lorsqu’on les comprend et prend au sérieux, est indéniable. Nous faisons par exemple référence au récent numéro de la revue Travail, genre et sociétés.

Pour toutes ces raisons, nous, précaires de l’université, apportons notre soutien à nos collègues minorisé·es et aux groupes marginalisés en général, tirons la sonnette d’alarme sur la mise en péril des libertés académiques, directement et via la précarisation de nos métiers, dénonçons particulièrement la conduite de telles attaques au nom d’une conception hypocrite de la liberté de débattre, et en appelons au respect des principes de recherche et de débats autonomes à l’université, y compris sur des sujets mettant à mal la communication gouvernementale.

Nous rejetons en bloc les accusations indignes faites à l’université supposément de connivence avec le terrorisme, et les dénonçons pour ce qu’elles sont : la tentative pour une administration en échec de trouver un bouc émissaire, et de lutter de manière institutionnelle contre la recherche sur le racisme dans notre société.

Nous invitons tou·tes ceux et celles qui se reconnaissent dans ce discours à s’y joindre, à le diffuser, et à porter cette parole dans les organisations auxquelles ils et elles participent.

Pour signer la tribune :  https://framaforms.org/tribune-des-precaires-de-lesr-contre-les-propos-de-j-m-blanquer-1604418639

Signataires :

Adrien Huyart, doctorant droit du travail CIFRE, enseignant vacataire, Université Paris Nanterre
Akhésa Moummi, doctorante et chargée de cours
Alban Mocquin, doctorant, ATER
Alex Mahoudeau, postdoctorant, enseignant vacataire
Annelise Gavoille, doctorante et chargée de cours
Anonyme, doctorant·e, ATER en géographie
Antoine Larribeau, doctorant et enseignant vacataire
Aure Lebreton, doctorante
Baptiste Besse-Patin, postdoctorant, enseignant vacataire
Basile Garcia, doctorant
Chakib Khelifi, doctorant
Charif Elalaoui, doctorant, enseignant vacataire
Charles Hours, doctorant
Charlotte Barbier, doctorante
Charlotte Peluchon, doctorante et enseignante vacataire
Clément Msika, Doctorant contractuel - Psychologie
Corentin Sire, doctorant
Elena Dimitriadis Bermejo, doctorante et Attachée Temporaire d’Enseignement et de Recherche
Eléonore Crunchant, doctorante
Elie Dougé, doctorant
Élodie Boin Zanchi, chercheuse indépendante
Erwin Haye, doctorant et enseignant vacataire
Etienne Lamarche, doctorant et chargé d’enseignement
Fériel Boustil doctorante
Florent Figon, docteur et ingénieur de recherche contractuel
Gabriel Pallarès, postdoctorant, enseignant vacataire
Irène Courtin, doctorante et assistante d'enseignement
Isabella Tomassi, doctorante et enseignante vacataire
Ivan Recio, doctorant en philosophie.
Juliette Lancel, chercheuse indépendante, enseignante vacataire
Kévin De Checchi, doctorant
Léna Dormeau, chercheuse indépendante en Philosophie, enseignante vacataire
Loréna Clément, doctorante et enseignante contractuelle
Ludivine Demol, doctorante et enseignante vacataire
Maëlle Mallent, doctorante
Marianne Girier-Timsit, doctorante
Marina Vidal-Naquet, doctorante
Maureen Lepers, docteure et enseignante vacataire
Morgane Esnault, doctorante et chargée d’enseignement
Nathalie Cau, post-doctorante et enseignante vacataire
Nathanael Jeune, doctorant
Omar El Hamoui, doctorant et enseignant contractuel
Paul Guille-Escuret, doctorant
Pauline Tucoulet, doctorante et enseignante vacataire
Pierre-Antoine Bourquin, doctorant
Quentin Gervasoni, doctorant et chargé d’enseignement
Quentin Rioual, docteure, enseignant vacataire en école d’art
Raphael Porcherot, doctorant
Romain Legé, doctorant
Sami Beaumont, doctorant
Samy Chikhi, doctorant
Sarah Dinelli, doctorante et enseignante vacataire
Saskia Meroueh, doctorante
Sylvain Lavau, postdoctorant
Thomas Crespo, doctorant
Tristan Dominguez, doctorant et enseignant vacataire
Victor Faingnaert, doctorant

Collectif 

Collectif des précaires l’Université de Caen - Normandie

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