Pour un féminisme inclusif envers les femmes transgenres

« Dénigrer, nier le vécu, ridiculiser [...] c'est de la transphobie ». Depuis deux semaines, un débat très virulent anime les militant·e·s féministes et transactivistes sur les réseaux sociaux. En réponse à Marguerite Stern, la fondatrice du mouvement « Collage féminicides », un collectif de militantes souhaite mettre ses arguments dans le débat quant à leur désaccord de fond et les conséquences de tels propos sur les femmes transgenres.

Depuis deux semaines environ, un débat très virulent anime les militant-es féministes et transactivistes sur les réseaux sociaux. Marguerite Stern, fondatrice du mouvement « Collage féminicides », a publié une série de tweets le 22 janvier à l'encontre des militant-es pour les droits des personnes transgenres, les accusant d'être « une nouvelle tentative masculine pour empêcher les femmes de s’exprimer », ciblant plus particulièrement la façon de s'habiller et de se maquiller des femmes transgenres selon elle, les mégenrant sciemment en disant que ce sont des hommes, et affirmant : « Nous sommes des femmes parce que nous avons des vulves ». Plusieurs de ses anciennes compagnes de lutte se sont désolidarisées de ses propos. En revanche, une tribune de Charlie Hebdo a été publiée en relayant ses arguments, de même qu'un article du Monde que nous avons jugé peu équilibré. Nous souhaitons donc par cette tribune mettre nos arguments dans le débat quant à notre désaccord de fond et les conséquences de tels propos sur les femmes transgenres, notamment.

Une femme transgenre est une femme. En le niant, Marguerite Stern oublie que des femmes transgenres ont participé à coller contre les féminicides, pour la simple raison qu’elles sont personnellement concernées par les violences sexistes.

Pourquoi ? Parce que les femmes transgenres subissent, elles aussi, le patriarcat dans toutes les violences qu’il contient, en plus de la transphobie qui les discrimine sur tous les plans : accès au travail, au logement, aux soins, peuvent se voir refuser la garde de leurs enfants, et sont exposées aux agressions physiques ou sexuelles, aux violences conjugales, au viol, aux situations de danger, au harcèlement, et au féminicide.

Cet état de fait pousse les plus vulnérables à la dépression ou au suicide. Mais ce n’est pas l’identité de genre qui rend une personne malheureuse, c’est le sexisme et la transphobie environnante, c’est la haine et les préjugés. La transphobie tue ! D’où les « TDoR », journées commémorant la mémoire des personnes trans assassinées.

Quand vous écrivez, Mme Stern, que « les hommes qui veulent être des femmes, se mettent soudainement à se maquiller, à porter des robes et des talons (...) Portez des robes, des talons et des perruques, maquillez vous, si vous voulez. Je n'irai pas crier à l'appropriation culturelle, mais ne venez pas dire que vous êtes des femmes. De la même façon que je n'aurais jamais l'indécence de brunir ma peau en déclarant que je suis noire. » Cette généralisation et cette comparaison avec le blackface sont intolérables. Il ne s’agit pas d’hommes qui se déguisent en femmes, ce ne sont pas des clowns, et toutes les femmes transgenres ne portent pas des robes et des talons, ne sont pas maquillées « à outrance » comme vous semblez le prétendre. Cette description est caricaturale et sexiste. Ensuite, les femmes transgenres ne s’habillent pas « en femme » le temps d’une soirée pour se moquer d’elles, les rabaisser, les dominer, comme le font ceux qui se livrent à un blackface occasionnel. D’ailleurs, vous ne reprochez jamais aux militantes cis (nées assignées femmes) de « renforcer les stéréotypes » quand elles s’épilent, se maquillent, mettent des talons hauts ou des faux cils. Seules les femmes transgenres doivent être irréprochables et montrer pattes blanches. De la définition de la transphobie.

Quant à votre conception ultrabiologisante de l’appartenance à la catégorie femmes, rappelons que la science biologique n’existe pas en dehors de la société. Les chercheur·ses sont soumi·ses aux mêmes croyances collectives que les autres agents sociaux. La référence au biologique est l’étendard des conservateurs qui veulent calquer l’ordre social sur l’ordre biologique, plaquant sur la complexité du réel une norme bicatégorielle, car le corps est un marqueur sexuel, racial, social, et qu’au travers de son contrôle, on maintient l’ordre social, le patriarcat, et on légitime les rapports d’exploitation, les violences, ou la pathologisation des minorités. La réalité biologique est complexe, plurielle, et les deux catégories du genre insuffisantes pour en rendre compte. Les indicateurs qui permettent toute classification sont construits, discutés et évoluent avec l’histoire. Quelle est la proportion acceptable de testostérone chez une femme pour que sa féminité ne soit pas remise en question, comme on l’a vu lors de polémiques sportives ? Que faire des chromosomes XXY, ou XX chez des personnes dotées d’un pénis ? L’avenir continuera à nous éclairer sur ces zones pas aussi claires que vous le prétendez.

Depuis vos publications défendant l'idée d’exclure les femmes transgenres, les traitant « d'agresseurs infiltrés », la parole transphobe s’est laissée pousser des ailes. Nous condamnons les insultes et les menaces que vous avez reçues, et vous, Mme Stern, n’oubliez pas les violences, les menaces de mort, les insultes, les humiliations, qui ne sont pas pour les femmes transgenres que le fait d’un cyberharcèlement, mais leur quotidien. Elles ne sont pas de la chair à polémique sur Twitter. Comment réagiriez-vous, si un jour vous aviez une fille transgenre ? La rejetterriez-vous, ou l'accompagneriez vous et l'aideriez-vous dans sa transition et son plein épanouissement dans sa vie de femme ?

La transidentité n’est pas une nouvelle lubie, un phénomène apparu comme par magie il y a dix ans. C’est juste devenu un peu moins tabou en Occident, grâce aux luttes des premier·es concerné·es. Les murs de la ville sont à toutes celles qui sont obligées de les raser de peur de rencontrer les violences masculines du fait de notre genre réel, supposé, de notre identité de genre ou de notre ambiguïté de genre. Ne pas accueillir que les sœurs dont les sorts nous ressemblent totalement, c'est aussi ça, l’effort de sororité.

Nous sommes pour la liberté d'expression. Mais dénigrer, nier le vécu, ridiculiser, déchainer sur les réseaux sociaux une séquence infernale d’humiliations, de procès d’intention, de mégenrages assumés et amusés, d’accusations graves, de suspicion sur leurs intentions, afficher une femme trans sur Instagram en lui reprochant d’avoir une apparence dite « masculine » alors que vous reprochez par ailleurs aux femmes trans de se maquiller ou d’arborer des tenues ou des accessoires dits « féminins », c’est de la transphobie.

Signataires :

Fatima Benomar, membre de #NousToutes ;

Florence Jacquet, fondatrice présidente de Alternatif World ;

Pierrette Pyram, présidente et porte-parole de DIIVINESLGBTQI + ;

Manon, militante transféministe et LGBTI+ ; Pierrette Pyram, Présidente et porte-parole de DIIVINESLGBTQI +

Magalie Tiraboschi, membre #Noustoutes, membre du groupe discriminations de l'URI CFDT IDF ;

Sasha, femme trans anarchiste et féministe.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.