La République versaillaise en marche

En 1871, avec la Commune, «la France avait le choix entre deux chemins différents: celui d’une République sociale ou celui d’un régime de l’ordre social». Le préfet Didier Lallement et le Président de la République, estiment Michèle Audin et Raphaël Meyssan, s'inscrivent dans l'héritage «d’un régime qui a fait la guerre à sa propre population. Celui d’un camp qui marche sur un autre».

Une dangereuse référence historique est choisie. Le président de la République et ses soutiens revendiquent l’héritage d’un épisode sanglant de notre histoire : la répression de la Commune de Paris par le gouvernement versaillais, en 1871. 

Emmanuel Macron a affirmé : « Versailles, c’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée. » L’éditorialiste Christophe Barbier a explicité la référence : « Il y a vraiment une filiation directe entre Emmanuel Macron et Adolphe Thiers. Adolphe Thiers, premier ministre de Louis-Philippe, très jeune comme Macron, et qui revient en 1870 pour installer et conforter la République. En massacrant les communards, il sauve la République. » Définissant le rôle que lui a confié le Président, le préfet de police de Paris Didier Lallement se donne aujourd’hui pour modèle l’un des officiers les plus compromis dans le massacre des communards : « Pour se prendre pour Jules Vallès, il faut avoir son Galliffet. »

Rappelons quelques éléments de cette histoire vieille de cent quarante-neuf ans…

Le 18 mars 1871, Adolphe Thiers et son gouvernement — et non la République — ont fui à Versailles. Ils ont rejoint une Assemblée nationale non pas républicaine, mais très majoritairement royaliste. Ils se sont appuyés sur une armée certainement pas républicaine, mais façonnée par deux décennies d’un Second Empire qui venait de s’effondrer à Sedan, six mois plus tôt.

Dans Paris, les défenseurs de la République — qu’ils voulaient démocratique et sociale — ont choisi de consulter la population et ont mis en place la Commune de Paris, une assemblée communale régulièrement élue. La Commune décida la séparation de l’Église et de l’État, l’instruction publique laïque et obligatoire, l’égalité de traitement entre enfants naturels et « légitimes », ainsi que de considérables réformes sociales, au cours d’un grand moment démocratique où la population prit la parole et fut entendue.

En 1871, la France avait le choix entre deux chemins différents : celui d’une République sociale ou celui d’un régime de l’ordre social. Pendant soixante-douze jours, la Commune s’est engagée dans le premier chemin. Versailles l’a brutalement arrêtée. Du 21 au 28 mai 1871, le gouvernement d’Adolphe Thiers a pris Paris, quartier par quartier, lors de ce qu’on appela la Semaine sanglante. Environ vingt mille Parisiens furent massacrés. Nous ne parlons pas de combattants morts l’arme à la main, mais d’hommes, de femmes et même d’enfants exécutés de sang-froid, alors que les combats étaient terminés et que la ville était occupée militairement.

À Versailles, on tenta une restauration monarchique qui échoua. Puis, en 1875, les lois constitutionnelles de la Troisième République furent votées… par les mêmes députés monarchistes. Ce régime mis en place à Versailles n’est pas la République sociale dont rêvaient les communards, mais une République de l’ordre social : la République versaillaise.

L’héritage choisi par Emmanuel Macron et ses soutiens n’est pas la République. C’est celui d’un régime qui a fait la guerre à sa propre population. Celui d’un camp qui marche sur un autre. Le préfet de police l’a confirmé à une manifestante : « Nous ne sommes pas dans le même camp ! »

Signataires :

Michèle Audin, auteure du roman Comme une rivière bleue (L’arbalète/Gallimard, 2017)

Raphaël Meyssan, auteur du roman graphique Damnés de la Commune (Delcourt, 2017-2019)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.