Le féminisme est aussi une affaire d’édition

Pour un collectif d'éditrices féministes et engagées, face à la mainmise grandissante de maisons d’édition massives – dont on peut questionner les engagements féministes – sur le féminisme pour « diversifier » leur catalogue à peu de frais, « il est temps que nous prenions acte du pouvoir qui est le nôtre » : « Face à ceux qui fossoieront nos luttes, il est fondamental que nous poursuivions nos engagements et que nous construisions collectivement notre histoire. Celle-ci a toujours été écrite par et pour nous : continuons ! »

Depuis peu, le féminisme a bonne presse, et nous venons d’assister à une nouvelle rentrée littéraire marquée par une augmentation conséquente du nombre d’ouvrages féministes. Nous y voyons le signe clair d’une victoire des mouvements féministes qui, depuis plus d’un siècle, militent pour mettre la lutte contre le système patriarcal à l’agenda. Des grandes maisons d’édition françaises proposent désormais des textes féministes dans leur catalogue.

Si le féminisme est évidemment traversé par différents courants, et que nous pouvons avoir des désaccords, nous pensons qu’il y a tout de même matière à se réjouir de cette visibilité accrue. Mais la mainmise grandissante de maisons d’édition – dont on peut légitimement questionner les engagements féministes – sur les apports au féminisme lui-même nous interpelle : quel(s) intérêt(s) trouvent ces grandes structures a soudainement publier des ouvrages qu’elles ignoraient jusqu’ici ? Sous quelles conditions proposent-elles la publication de ces textes ? Aux côtés de quels autres ouvrages apparaissent-ils dans les catalogues ? Quand c’est aux côtés d’hommes ou de femmes qui n’ont de cesse d’attaquer le féminisme, ses idées et celles qui les défendent, cela ne devrait-il pas nous mettre en alerte ?

Tout comme nous nous questionnons sur ce qu’il adviendra quand le féminisme sera « passé de mode » pour ces groupes éditoriaux : quelles seront les conséquences pour celles qui éditent le féminisme non pas par intérêt économique mais par conviction ?

Nous défendons l’édition féministe avec et au sein de nos maisons d’édition : en élaborant nos lignes éditoriales en interaction avec les mouvements et débats féministes qui traversent notre société, mais aussi en questionnant nos pratiques, nos structures, pour les mettre toujours plus en adéquation avec ce que les auteur·rices que nous publions défendent.

Peu d’entre nous réussissent à en vivre, nombreuses sont celles qui cumulent à un autre travail celui d’éditer, et nous savons combien la précarité et les inégalités du milieu nous rendent toutes plus susceptibles de subir des agressions. Il nous semble donc essentiel de développer nos propres outils et de continuer de proposer des espaces à même de soutenir le féminisme à long terme.

L’édition féministe et l’apport féministe à l’édition ouvrent un champ riche et infini de questionnements et d’évolution de nos pratiques : depuis la façon dont nous accompagnons les auteur·rices, jusqu’à la forme de nos structures et des relations qui s’y nouent.

Éditer en féministe, c’est évidemment être nous-mêmes engagées dans cette lutte. C'est se poser en premier lieu la question de ce que l’on publie, de qui l’on publie. Et si l’on ne publie pas que du féminisme, cela implique encore de se questionner sur les interactions entre nos textes. Peut-on, dès lors, sciemment continuer à publier aux côtés des auteur·rices féministes ceux et celles qui les attaquent ? Les violeurs, les agresseurs et ceux qui les défendent ?

Outre la ligne éditoriale, l’édition recouvre aussi un ensemble de questions politiques que le féminisme ne peut laisser de côté : les droits des auteur·rices, l’indépendance des structures éditoriales, l’accessibilité des textes, les apports matériels et la visibilité qui peut être donnée à des paroles ou personnes jusque-là invisibilisées ou encore la question de la distribution.

Comment, par exemple, soutenir l’autonomie du monde éditorial féministe vis-à-vis de la plateforme de vente en ligne Amazon quand on connaît le modèle social qui soutient cette multinationale ? Comment soutenir cette même autonomie quand on sait que certaines grandes maisons d’édition appartiennent à des groupes dirigés par Bolloré, Lagardère et consorts ? 

Éditer est un acte aussi politique que celui d’écrire. Éditrices féministes et engagées, nous pensons qu’il est temps que nous prenions acte du pouvoir qui est le nôtre : comment agir face à des maisons d’édition massives qui voient dans le féminisme une façon de « diversifier » leur catalogue à peu de frais, alors qu’elles ne changeront par ailleurs rien à leurs pratiques et pourront s’enrichir sur les pensées et les engagements de celles et ceux qu’elles publient ?

Comment penser les enjeux matériels et de visibilité dans ce que nous proposons aux auteur·rices face aux moyens dont disposent ces groupes éditoriaux ? Face à ceux qui tôt ou tard fossoieront nos luttes, il est fondamental qu’ensemble – autrices, éditrices, représentantes, libraires, lectrices, féministes – nous poursuivions nos engagements autour de ces questions et que nous construisions collectivement notre histoire. Celle-ci a toujours été écrite par et pour nous : continuons !

Signataires : 

Paula Anacaona, éditions Anacaona
Solène Derrien et Karima Neggad, Editions Blast
Juliette Rousseau, Editions du Commun 
Marina Garrisi, Communard.e.s 
Juliette Dimet et Coline Charpentier, Editions Daronnes 
Clara Laspalas et Marina Simonin, éditions La Dispute
Rachel Viné Krupa, Hobo Diffusion
Maud Leroy, éditions des Lisières
Lucie Berson, Pauline Fousse, Josepha Mariotti, éditions Le Passager Clandestin
Rachel Bédard, Anne Minier-Maurin, éditions Remue-Ménage
Camille Gamel, éditions de l'ENS Lyon
Elodie Petit, Éditions Douteuses
Editions Hystériques et associé.e.s.

 

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