Connecter le monde ne suffit pas

Pour la 7e année, la Social Good Week réunira les acteurs du web social et solidaire, du 7 au 14 mars, dans une quinzaine de villes de France. L'occasion pour des acteurs du web d'exprimer une critique du rôle d'internet et de ses GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon).

Il y a près de cinq siècles l’invention de l’imprimerie bouleversait notre manière de communiquer et permettait aux peuples d’échanger leur savoir, aux idées de circuler. Une innovation qui allait peu à peu transformer les rapports de pouvoir, et installer durablement l’idée de la démocratie représentative et de la souveraineté du peuple.

Nous vivons aujourd’hui une autre étape décisive qui a en commun avec sa lointaine parente de redistribuer les cartes du pouvoir et de faire de la connaissance son élément central. Grâce au numérique, l’information n’a jamais été aussi diffuse. Pour autant, elle n’a jamais été aussi monopolisée. 88% du marché du référencement publicitaire payant est capté par un seul acteur. Plus de trois quarts du trafic mobile sur les réseaux sociaux se fait sur des plateformes détenues par un autre géant ; tandis que près de 8 livres achetés en ligne sur 10 le sont sur un seul et même site. Ils disposent de plus d’informations sur nous que n’importe quel Etat dans le passé. Ces monopoles s’appellent Google, Facebook ou Amazon. Du triomphe du partage de la connaissance aux monopoles de l’information, des citoyens élus aux plateformes, le pouvoir a changé de camp. Et il est maintenant aux mains d’une poignée d’acteurs.

Si ces plateformes ont pris le pouvoir, c’est avec notre consentement, voire notre aide. Nous avons permis à une certaine conception de l’innovation promue par la Silicon Valley de s’installer. Une innovation qui serait émancipatrice et au service de tous car elle nous rendrait la vie plus pratique. Une innovation qui serait humaniste, car en nous connectant les uns aux autres, elle nous donnerait le pouvoir ultime : accéder à n’importe quelle information et la partager, gratuitement.

Cette innovation n’est ni l’un, ni l’autre. Nous utilisons ses services – certes commodes – en l’échange d’un accès total à notre vie : nos données, notre adresse, nos goûts et opinions, nos voyages, nos images et nos souvenirs. Et à chaque acceptation des conditions générales d’utilisation de ces plateformes, nous nous résignons à quelque chose d’inquiétant : le pouvoir, sans responsabilité.

Au cœur du mandat des représentants élus existe une formule connue de tous : «with great power comes great responsability». C’est à nos élus qu’est toujours revenu le rôle de donner à la circulation de l’information et à la liberté d’informer un cadre réglementaire pour les garantir. Celui de mieux connaître leur population, son évolution démographique, sa répartition sur le territoire, ses préoccupations et son avis par le biais de recensements et de consultations régulières. A eux aussi le rôle de garantir l’intérêt général. 

Plus que jamais, les Etats doivent demeurer des garde-fous face aux géants du web et veiller à ne pas leur céder de terrain. Malheureusement, l’élection de Donald Trump ou le Brexit confirment qu’il est désormais possible de tordre la vérité impunément ; les notifications et alertes font baisser la capacité de concentration de notre cerveau sans que cela ne devienne un enjeu de santé publique, et nombreuses sont les voix qui s’élèvent sur le futur du travail, aux prémices de la robotisation de tâches de plus en plus complexes. Ce ne sont là que quelques exemples.Il est temps de réaliser que la vision de l’innovation à laquelle les géants du Net nous demandent d’adhérer n’est pas motivée par l’intérêt général, mais par celui des investisseurs. Il est temps de réaliser que pour résoudre les défis qui sont ceux de notre monde moderne, connecter le monde ne suffit pas. Que l’innovation réelle se mesure à l’impact social qu’elle a, et que le pouvoir éclairé implique la responsabilité.

C’est le projet que se fixe la centaine de structures associatives, institutionnelles, entrepreneuriales, coopératives qui organisent chaque année la Social Good Week. Un projet qui concerne chaque citoyen car il s’agit là de mettre la technologie au service de notre plus petit dénominateur commun : l’humain. Un projet qui réunit des milliers d’initiatives dans le monde qui ont déjà testé des dynamiques collectives et mesuré leur impact social. 

Ils n’ont pas inventé ni même créé Internet, et pourtant les géants du net doivent aujourd’hui prendre conscience de la responsabilité qui est la leur. Que cette responsabilité leur intime de questionner leurs pratiques, leurs choix, leurs politiques, leurs modes de gouvernance.
En attendant, ne restons jamais passifs et à la merci du changement dicté par quelques uns. Inspirons-nous de l’agriculture biologique qui est passée en 30 ans d’un mouvement de résistance à une réelle alternative présente dans chaque supermarché. Nous n’avons pas autant de temps pour construire un web inclusif, humain, attentif au partage de la valeur.

Cela passe par un sursaut global et l’action de chacun. Ce sont nos actions qui creusent cet autre sillon et qui font bouger les lignes. Nos voix portent un peu plus chaque jour. Et ensemble, elles appellent à redémarrer internet. 

Les signataires :


Léa THOMASSIN & Ismaël LE MOUEL, co-fondateurs de HelloAsso et la Social Good
Week
Antoine DULIN, Vice-président du Conseil économique,social et environnemental
Samuel GRZYBOWSKI, fondateur de Coexister
Nicolas THERY, Président de la Confédération Nationale du Crédit Mutuel
Pascal DURAND, Directeur Général de la Confédération du Crédit Mutuel
Catherine COUPET, Présidente Directrice Générale du Groupe UP
Thibault GUILLUY, Directeur Général d’ARES et animateur de FrenchImpact
Hugues SIBILLE, Président du Labo de l’ESS
Jonathan JEREMIASZ, Président du Mouvement des entrepreneurs sociaux
Caroline NEYRON, Déléguée Générale du Mouvement des entrepreneurs sociaux
Pierre-Yves GOSSET, Délégué Général de Framasoft
Bruno HUMBERT, Président de la Ruche
Maud SARDA, Co-fondatrice et Directrice du Label Emmaüs
Jérémy LACHAL, Directeur Général de Bibliothèques Sans Frontières
Frédéric BARDEAU, Co-fondateur de Simplon.co
Eric SCHERER, Directeur de l’innovation et de la prospective à France Télévisions et codirecteur du département de recherche Humanisme et Technologie au Collège des Bernardins
Patrick BERTRAND, Président Fondateur de Passerelles & Compétences
Samir ABDELKRIM, Consultant et entrepreuneur, fondateur de Startup BRICS
Guillaume CAPELLE, Fondateur et directeur international de SINGA
Nicolas CELIER, Administrateur de France Digitale
Alizée LOZAC’HMEUR, cofondatrice de MakeSense
Jean-Loïc GAUDIN, Directeur Général du Crédit Mutuel MABN
Vincent FAUVET, Président de Investir&+
Charlie TRONCHE, Directeur de la communication et des partenariats de HelloAsso
Jean-Marc GANCILLE, Co-fondateur de Darwin
Mathilde AGLIETTA, Directrice de ShareIT.io
Romain DICHAMPT, Co-fondateur de ShareIT.io
Steven BERTAL, Directeur associé et cofondateur de Génération 2 Conseil
Jeanne BRETECHER, Directrice associé, Présidente et cofondatrice de Génération 2 Conseil
Eloi CHOPLIN, Fondateur de l’Agence Triple C
Sylvain LEPAINTEUR, Président - Co-Fondateur de Monkey Monk - Simplon Bordeaux
Laurent COLMAGRO, Directeur Général - Co-Fondateur de Monkey Monk - Simplon Bordeaux
Bastien SIBILLE, Président de Covoiturage-Libre.fr

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