Changement de gouvernement ? C'est un changement de politique qui est nécessaire

Jean-Philippe Magnen, vice-président de la Région Pays de la Loire, et Mickaël Marie, conseiller régional de Basse-Normandie et ancien trésorier d'Europe Ecologie-Les Verts (EELV), estiment que « seule une coalition de gouvernement rose-verte est possible » pour mener à bien le programme initial de François Hollande. Mais cette coalition « est pourtant, puisque rien ne change, devenue insoutenable ».

Jean-Philippe Magnen, vice-président de la Région Pays de la Loire, et Mickaël Marie, conseiller régional de Basse-Normandie et ancien trésorier d'Europe Ecologie-Les Verts (EELV), estiment que « seule une coalition de gouvernement rose-verte est possible » pour mener à bien le programme initial de François Hollande. Mais cette coalition « est pourtant, puisque rien ne change, devenue insoutenable ».

Moment bousculé pour les écologistes. Le refus d'entrer au gouvernement agite acteurs et commentateurs, certains considérant qu'une telle décision sape la crédibilité du mouvement, et réduit sa capacité à être entendu. Nous formulons, précisément, l'hypothèse inverse. Disons d'abord d'où nous parlons : engagés de longue date dans le mouvement écologiste, favorables à la participation des écologistes à toutes les institutions de la République, en coopération – fut-elle conflictuelle – avec la gauche traditionnelle, nous avons soutenu, depuis 2012, la participation de ministres écologistes au gouvernement.

Et pourtant : nous ne considérons pas, surtout pas, que la décision prise par Europe Écologie Les Verts soit le signe ni d'une régression protestataire ni l'annonce d'un renversement d'alliances. Au contraire. Au regard de la situation réelle de notre pays, elle ouvre même une double possibilité : d'abord,  faire entendre pleinement ce qu'il faut changer pour que notre pays aille mieux – et en quoi les solutions écologistes sont utiles pour ça. Ensuite, ouvrir le débat sur ce que porte, en profondeur, le choc radical des élections municipales, illustration parmi tant d'autres du mal-vivre qui ronge la société française et des déceptions du « peuple de gauche ». Ouvrir ce débat, tant il est impossible d'imaginer apporter des réponses sérieuses à un désastre qu'on refuse de regarder dans toute son ampleur.

Il est une chose dont nous ne doutons pas : pour réformer notre pays dans le sens espéré par celles et ceux qui ont porté, en mai 2012, François Hollande à la présidence de la République, seule une coalition de gouvernement rose-verte est possible. Elle est pourtant, puisque rien ne change, devenue insoutenable.

Pendant près de deux ans, les écologistes ont dû s'accommoder d'une orientation politique générale qu'ils désapprouvaient, et qui leur semblait contrevenir à l'esprit des engagements pris lors de la campagne présidentielle. Aucune naïveté là dedans : qu'il faille réduire des déficits publics devenus si lourds qu'ils privent notre pays de marges de manœuvre, personne ne le conteste ; qu'il soit urgent d'en finir avec la folle logique de l'endettement comme moteur artificiel de l'économie, les écologistes le disent depuis longtemps. Rien pourtant ne justifie le sacrifice, sous ce prétexte, de l'exigence de justice – qui veut que les efforts soient équitablement répartis – du souci de l'efficacité – qui suggère de ne pas aggraver les difficultés qu'on prétend combattre – et de l'ambition du long terme – qui suppose qu'on trace le cap vers un changement de modèle, plutôt que se borner à replâtrer encore celui qui s'effondre.

Pendant près de deux ans, les écologistes, partenaires loyaux mais exigeants de la majorité, ont défendu l'urgence d'un changement de cap. D'autres, au sein même du Parti socialiste, l'ont dit également. La très lourde défaite des élections municipales imposait de revoir des orientations économiques qui sont d'ailleurs également contestées dans – et par – plusieurs États membres de l'Union européenne. La déclaration du Président de la République, dès le lendemain du second tour, a fermé cette porte avant même qu'elle soit entrouverte. Clairement et sans ambiguïté.

La participation des écologistes à un nouveau gouvernement, dès lors, devenait impossible. Décision difficile ? Évidemment. De telles décisions le sont toujours. On eût pu, parait-il, tenter le jeu. Mettre le Premier Ministre au défi de ses propres mots, et voir ensuite. Sans assurance, bien sûr, mais après tout la politique n'a rien à voir avec le confort. Tenter, quitte à sortir, forcément avec fracas, dans quelques semaines ou quelques mois. Deux raisons majeures, pourtant, l'empêchaient.

L'expérience, en premier lieu, de cette première période du quinquennat, et le constat sévère de ce que la transition énergétique, la mutation vers un modèle productif plus sobre, le changement progressif des modes de production... sont autant de questions jusqu'ici jugées périphériques par nos partenaires, qui persistent à ne les penser qu'en tant que concessions obligées aux écologistes pour éviter les crises de nerfs au sein de la majorité. Là où il est question de l'avenir du pays, de son économie et de la vie de ses habitants, on jauge le sujet comme le produit de subtils équilibres de partis. Au prix de ratages et d'énervements dont le pays est plus que fatigué.

Seconde raison : l'échec était (est) assuré. On peine à le dire, tant cela sonne Cassandre. Mais est-il vraiment raisonnable de prétendre que l'on va conduire, en même temps, l'austérité budgétaire et la transition énergétique ? Est-il vraiment sérieux de penser que c'est en asséchant les collectivités locales qu'on leur permettra de construire, au plus près de nos concitoyens, les changements attendus ? Est-ce vraiment faire preuve de maturité d'imaginer qu'on pourra redonner à notre pays suffisamment d'espérance en son propre avenir si on ne lui promet, tout en ne le disant même pas franchement, que purges et sanctions ? Encore une fois, les annonces du Président de la République et du Premier Ministre ont été claires : le décor et la vitrine sont autorisées au changement, à condition qu'on ne touche pas à l'arrière-boutique.

Il fallait donc renoncer. Un crève-cœur, évidemment, quand on s'est biberonnés à l'idée, pour reprendre la formule d'un ami syndicaliste, que la moitié de quelque chose vaut toujours mieux que la totalité de rien. Mais une nécessité, si l'on veut remettre au cœur de l'exercice du pouvoir la cohérence entre les mots et les actes, et la double exigence de réalisme dans l'analyse et de sincérité dans les choix, qui veut qu'on s'abstienne de mettre en œuvre des orientations qu'on rejette. Du reste, on peine à douter que celles et ceux qui reprochent aux écologistes leur fermeté eussent été les mêmes qui, s'ils avaient rejoint le gouvernement, auraient glosé sur leur inconstance et leur opportunisme.

La décision des écologistes, « appuyée » par le geste de cent députés socialistes réclamant elles et eux aussi du changement dans les objectifs et dans la manière de les réaliser, doit être un point d'appui. Notre pays est travaillé par une colère, une exigence et une lucidité. La colère est connue, si l'on veut bien prêter l'oreille. L'exigence est de répondre en premier lieu à l'immense besoin de justice qui saisit un pays où le chômeur est plus maltraité que le fraudeur fiscal, où les salariés modestes sont appelés, depuis trente ans, à faire plus d'efforts que l'élite très restreinte qui y appelle aussi sûrement qu'elle s'y soustrait elle-même.

La lucidité ? Personne ne pense, si fatigué, si anxieux ou si révolté qu'il soit, que ce sera facile. C'est le point sur lequel, du reste, ceux qui font profession de « réalisme » ont raison : les citoyens ne demandent pas le grand soir, ils savent la difficulté des mutations, ils savent le poids des contraintes, et n'ignorent pas que le modèle sur lequel nous avons tant vécu s'épuise. Le point sur lequel les mêmes « réalistes » ont tort tient en une maxime : ce n'est pas parce que les choses sont difficiles qu'il faut renoncer. Ce n'est pas parce que ces contraintes exigent de nous, pour les desserrer, plus de temps, de patience et d'efforts qu'il faut les laisser gouverner à notre place. Ni fatalisme gestionnaire ni désespérance protestataire. L'exigence de faire, de tenter, d'innover et de créer. Ça prend plus de temps, mais ca créé plus de possibilités.

On a beaucoup moqué, dans notre pays, les longues discussions qui ont eu lieu en Allemagne pour constituer le nouveau gouvernement de Mme Merkel. Aussi étonnant que cela puisse paraître dans notre pays, où le cynisme est présenté comme une qualité cardinale pour qui veut mener une carrière politique solide, les engagements consignés dans l'accord passé entre le SPD et la CDU sont écrits pour être tenus. Rien de tout cela ici : soumis à la dictature de l'urgence, alimentée par le temps continu des chaînes d'information et des sondages en presque temps réel, les acteurs politiques sont sommés de répondre en quelques heures à une déflagration dont, pourtant, chacun disait le caractère historique un jour avant. L'entrée d'écologistes au gouvernement eut été possible sur la base, précisément, d'un contrat renouvelé. Sans doute les discussions auraient-elles été longues et âpres. Sans doute auraient-elles été regardées de haut par ceux qui carburent à l'urgence. Mais elles auraient été plus utiles à notre pays qu'un changement passager de gouvernement, qui ne change la forme que pour préserver à toute force le fond.

Il n'est pas dit que, demain, des discussions plus sérieuses ne puissent pas enfin s'ouvrir. Quand ce moment sera là, les écologistes y répondront. Pour faire ce qu'ils veulent et savent faire : agir. Dans les conditions du réel, sans rien ignorer des contraintes. Mais certains que, sans diagnostic sérieux ni volonté claire, rien n'est possible. L'un et l'autre ont jusqu'ici manqué. C'est cela qui doit changer.

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Jean-Philippe Magnen, vice-président de la Région Pays de la Loire, ancien porte-parole national d'Europe Ecologie Les Verts

Mickaël Marie, conseiller régional de Basse-Normandie, ancien directeur de cabinet de Pascal Durand, secrétaire national d'Europe Ecologie Les Verts en 2012-2013

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