Crise des gouvernances

« Le compromis n'est pas une reculade mais le résultat d'une volonté d'avancer ensemble dans le respect d'une respiration collective qui doit permettre d'éviter l'infarctus social » rappelle Daniel Keller, Grand Maître du Grand Orient de France. En France, en Europe et au plan mondial, la crise des gouvernances « n'est pas une fatalité. Elle est essentiellement la conséquence du renoncement », insiste-t-il .

De quelque côté que l'on regarde, un constat s’impose : le monde n'est plus gouverné. A l'heure de la société globalisée, celui-ci est devenu une nouvelle jungle qui a ressuscité la guerre de tous contre tous. Plus près de nous, la construction tant vantée de l'Europe n'est en fait qu'un rassemblement d'Etats en désaccord sur tout et sur le plan intérieur la crainte du chaos gagne chaque jour du terrain.

L'exaspération sera à son comble si l'on croit qu'il en est ainsi parce que les sociétés seraient devenues ingouvernables. Dans une telle perspective, la crise généralisée des gouvernances serait l'expression d'une nouvelle ruse de l'histoire. Celle-ci serait parvenue à déposséder l'humanité de la maîtrise de son destin sous couvert de la globalisation des sociétés. Les apparences accréditent cette thèse mais comme toujours les apparences sont trompeuses. La fatalité en effet est moins le reflet de l'impuissance que celui du renoncement.

Au plan mondial, l'idéologie de la déréglementation impose sa loi avec cynisme. Les discussions en cours sur le traité transatlantique de libre échange en sont une démonstration à grande échelle. Conduites dans une opacité rarement égalée, elles sont un affront aux règles de vie démocratiques. Sur le fond, elles vantent le mirage d'un grand marché de 800 millions d'habitants en ignorant la réalité des conditions de vie de ces mêmes personnes trop souvent réduites au fantôme de consommateurs virtuels.

Les Etats donnent aussi le sentiment de faire preuve d'une négligence bienveillante face à l'annonce de leur probable démantèlement. Le projet de traité fait l'apologie d'un monde où les entreprises pourraient assigner ces derniers en justice, au motif que les normes sanitaires, sociales ou environnementales seraient des obstacles. Quel progrès ! Ces mêmes entreprises devraient pouvoir pour leur part échapper aux juridictions nationales sur la base de procédures d'arbitrage jugées plus souples. La main invisible d'Adam Smith est de retour mais pour tordre le bras des Etats au motif qu'ils seraient l'origine du problème et le principal obstacle à l'avènement d'une société dans laquelle les intérêts particuliers auraient vocation à enterrer la notion d'intérêt général, définitivement renvoyé au magasin des accessoires inutiles.

En Europe, dans l'attente du choix britannique et sans savoir si l'une ou l'autre solution provoquera l'électrochoc sans lequel l'Europe s'effondrera comme les Empires des siècles passés, on ne peut que s'étonner de l'incapacité des Etats à s'affranchir des règles en vigueur pour poser les bases d'une Europe politique, seul moyen pour chacun d'entre eux de retrouver une souveraineté qui ne soit pas une souveraineté du repli et du retrait. Les sujets ne manquent pas depuis la mise en place de politiques communes au plan budgétaire, fiscal, social, migratoire et sécurité jusqu'à l'instauration d'un parlement européen réellement souverain et la création d'une Europe de la défense. Seule une Europe politique sauvera l'Europe du désastre. Celle-ci doit être le fruit de la volonté des peuples qui la constituent et non le subtil échafaudage d’une administration lointaine et sans légitimité.

En France, au moment où la politique se fait chaque jour un peu plus dans la rue et un peu moins autour de la table, il convient aussi de rappeler que le dialogue n'est ni une incantation ni un vœu pieux mais le produit d'une construction patiente qui fait le pari de la confiance. Le compromis n'est pas une reculade mais le résultat d'une volonté d'avancer ensemble dans le respect d'une respiration collective qui doit permettre d'éviter l'infarctus social. Le choix n'est pas entre le goût de la réforme et la tentation de la révolte mais entre la fédération autour d'un projet collectif et le bricolage d'accords catégoriels.

Non, la crise des gouvernances n'est pas une fatalité. Elle est essentiellement la conséquence du renoncement, d'un manque de vision à long terme et d'un sens de l'écoute insuffisant.

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