L’écologie politique, une pensée singulière

Quatre écologistes engagés (Damien Deville, Vincent Dubail, Théo Garcia-Badin et Eva Sas) défendent un point de vue sur les refondations politiques de l'écologie. Il s'ancre dans un espace de réflexion qui est actuellement « à couteaux tirés » dans le cadre des européennes à venir.

Si les combats écologiques peuvent rejoindre ceux de la gauche, son héritage, ses pratiques politiques et son cadre de pensée sont singuliers et ne peuvent se réduire au supplément d’âme d’une social-démocratie en mal d’avenir. L’écologie s’invente chaque jour par des liens renouvelés entre humains et non humains. Penser ces liens demande de faire un pas de côté, et de sortir d’un positionnement politique limitant : face au danger d’une dissolution de l’écologie dans les partis politiques existants ou d’une banalisation par pâle copie, nous proposons de repenser le progrès sur les fondements de l’écologie politique, et de remobiliser autour d’un projet écologiste renouvelé.

Repenser les coexistences : le Combat parmi les combats

Par-delà les frontières de l’humain, il existe des mondes, il existe des « âmes ». Les humains ne sont en effet pas les seuls à pouvoir fabriquer des territoires, tous les êtres vivants aménagent leurs habitats, y prélèvent des ressources tout en y apportant de nouvelles. Ce faisant chaque organisme a le pouvoir de changer le monde des autres. En ressort un récit entrelacé entre les êtres vivants. Ces relations sont arrivées à un point de rupture : la nature, elle-même considérée comme un simple objet technique a été exploitée et standardisée à des fins de développement marchand, limitant l’expression des façons de vivre et de penser, la diversité paysagère et alimentaire, la pluralité culturelle et naturelle. L’écologie propose des réflexions afin de sortir des rapports de domination existants entre les êtres humains et la nature, et entre êtres humains.

Pour cela, il convient de placer au cœur des démarches de développement, des politiques qui créent des relations pacifiées entre les humains et les non humains et de repenser les continuités entre nature et culture.

Repenser le progrès par des concepts nouveaux

Il nous faut reconstruire l’histoire du progrès à l’aune des réalités vécues. A une pensée qui place le progrès au cœur des trajectoires industrielles, nous proposons une lecture critique des dogmes subis. A chacun de se positionner en connaissance de cause face aux problématiques du monde. Pour que chacun puisse réfléchir sur ce qu’apporte et ce que détruit le « progrès ».

Le progrès, tel qu’il est pensé aujourd’hui, porte des trajectoires irréversibles, emportant dans son rythme effréné d’autres types de temporalités : les sociétés traditionnelles, les minorités, les villes petites et moyennes, les espaces géographiques vulnérables et les espèces fragiles pâtissent de ce schéma de développement.

De manière complètement antinomique, se déploient des espaces où la vie est plus lente, des trajectoires qui donnent à l’humanité une diversité et une poésie qui peuvent davantage enrichir les sensibilités. En revalorisant ce qui pendant trop longtemps a été ignoré et saccagé, l’écologie politique permet à toutes et tous de remodeler les vies et les paysages. Dans ce cadre il devient nécessaire d’injecter, dans notre façon de voir le progrès, des concepts inclusifs issus de l’histoire de l’écologie. Les nouveaux indicateurs de richesses, les communs, l’autonomie, le bien vivre, les tiers espaces, la liberté des constructions individuelles et collectives, sont autant de notions qui traduisent un ré-enchantement écologique du monde.

L’écologie, une pratique, une pensée

L’écologie s’invente par une volonté politique d’agir à l’échelle locale comme à l’échelle globale face à la vulnérabilité des individus et des espaces. Elle propose une nouvelle forme d’universalité : dans un monde aux ressources limitées, l’écologie est la pensée de la solidarité entre les individus et entre les peuples. Il s’agit d’une expérience vécue d’une situation de précarité devenue commune. Partager nos destins rapproche nos humanités.

L’enjeu pour l’écologie politique n’est plus aujourd’hui de démontrer la justesse de ses combats, mais de convaincre de la nécessité d’un projet politique écologiste global et cohérent et de l’aptitude des écologistes à traiter de l’ensemble des enjeux de la société. Sur les territoires, l’écologie propose des projets concrets qui renouvellent le vivre ensemble entre les humains d’abord et avec les non humains ensuite. Et dans le débat public, le parti de l’écologie est celui du renouvellement de la pensée une fabrique de concepts et de propositions novatrices qui bousculent r les idées reçues et les paradigmes dominants. Il est une utopie réaliste, un horizon social et environnemental qui est en mesure d’irriguer un imaginaire collectif et fédérateur dont chaque citoyen se doit d’être le gardien. Il est cet espoir, de rassembler un jour tous les militants de l’écologie, tant à l’intérieur des institutions qu’en dehors, autour de l’émergence d’un corps de penseurs et de praticiens qui serait en mesure de brandir l'emblème d’une fierté renouvelée : celui « des lumières de l’écologie ».

Les signataires : 

Damien Deville, anthropologue de la nature et coprésident de l’association AYYA

Vincent Dubail, ingénieur des Travaux Publics de l’Etat et écologiste engagé

Théo Garcia-Badin, militant écologiste

Eva Sas, ancienne députée

 

 

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