Le naufrage annoncé du grand plan pour l’hôpital

Hôtels hospitaliers, partenariats public-privé, «fond de partage»... Les solutions envisagées par Emmanuel Macron pour l'hôpital, en pleine pandémie, sont placées sous le signe de la rentabilité et du néolibéralisme, «à l’heure où l’hôpital public mérite qu’on lui consacre des moyens». Un collectif de psychiatres, médecins et chercheurs alertent: l'idée des navires-hôpitaux «pourrait faire sourire si la situation n’était pas aussi dramatique».

C’est un document qui fait froid dans le dos. Tout se passe comme si ses auteurs étaient parvenus à passer plus d’un an sous cloche, à l’abri des alertes retentissantes des soignants et soignantes à bout de force. Dans un article paru mercredi 1er avril dans Mediapart, nous avons découvert ce que semblent être les premières pistes de la Caisse des Dépôts pour l’hôpital, cet hôpital dont Emmanuel Macron a dit le 25 mars qu’il allait bénéficier d’un « plan massif d’investissement et de revalorisation des carrières ».

Les pistes avancées marquent à la fois le refus de prendre en compte ce que de nombreux collectifs (Interurgences, Interhôpitaux, Printemps de la Psychiatrie, etc.) demandent depuis plus d’un an et l’étrange volonté de mettre sur la table des propositions sans intérêt aucun pour l’avenir de l’hôpital public. Les solutions financières apportées, qu’il s’agisse de la restructuration de la dette, du développement de lignes de prêt ou encore de la création d’un « fond de partage » ne suffiront pas à régler les problèmes de sous-financement chronique. Ce qui est nécessaire est désormais connu depuis longtemps : une augmentation substantielle de l’Objectif national des dépenses d’assurance maladie. La proposition de Partenariats Public-Privé apparaît quant à elle à rebours du bon sens et semble faire fi des erreurs du passé, celles qui ont tant coûté à l’hôpital. C’est incompréhensible.

Le recours foisonnant à des structures privées pour l’organisation interne de l’hôpital ne résoudra pas non plus les difficultés de l’hôpital public, il les aggravera. Le numérique peut être bénéfique. Il ne peut en revanche tout résoudre, les travaux parlementaires sur la télémédecine en EHPAD l’ont par exemple montré : il faut des personnes pour assurer l’avant et l’après-consultation. Des structures privées peuvent être animées de bonnes volontés, nous ne discutons pas cela. Elles ont quoiqu’on en dise une contrainte et un objectif : la rentabilité. Cette rentabilité passe nécessairement par l’extraction de la valeur. Autrement dit, une partie de l’argent mis par les citoyen·ne·s, les complémentaires, l’assurance maladie dans l’hôpital sera captée par des start-up et des entreprises privées lucratives. À l’heure où l’hôpital public mérite qu’on lui consacre des moyens, ce n’est pas non plus une bonne piste.

L’exemple des hôtels hospitaliers est emblématique, s’ils peuvent appartenir à l’établissement, ils peuvent aussi être la propriété de grands groupes. À l’heure où nous constatons que nous avons besoin de lits, de matériel de base, de soignant·e·s, la solution viendrait en fait… de l’hôtellerie. Et que dire de l’idée d’un « navire hôpital » quand on sait que l’armée elle-même reconnaît qu’elle n’a pas les capacités à se substituer à une offre de soin pérenne.

Enfin, comment ne pas bondir devant la sémantique moralisatrice des auteurs considérant qu’il faut une éducation « civique » à la santé, que les professionnel·les et les patient·e·s doivent être incité·es à moins utiliser les structures de soin via des « Contrats à Impact Social » ? Pensons-nous sérieusement que les soignants et soignantes ont besoin d’un « contrat » pour avoir un « impact social » ?  

L’exécutif et le ministère de la Santé doit rapidement se positionner sur ce qu’est ce document. Une orientation parmi d’autres et qui sera rejetée en bloc ? C’est ce que nous demandons. Le coup du navire-hôpital pourrait faire sourire si la situation n’était pas aussi dramatique. Il offre a minima la possibilité d’imager ce que serait ce plan s’il suivait ces recommandations : un naufrage annoncé.

Signataires :

Mathieu Bellahsen, psychiatre, Printemps de la Psychiatrie ;
Maxime Gautier, médecin urgentiste, Lariboisière ;
Anne Gervais, médecin, membre du Collectif Interhôpitaux ; 
Hugo Huon, infirmier, membre du Collectif Interurgences ; 
Pierre-André Juven, sociologue, CNRS ;
Dominique Méda, sociologue, Paris Dauphine ;
Fanny Vincent, sociologue, INSERM.

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