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Tribune 8 juin 2020

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Silence, on discrimine: quand l’Université de Lille interdit l’accès à des étudiantes voilées

En septembre 2019, une étudiante en histoire portant un hijab avait été refusée, comme trois autres, en cours de sport par un enseignant de l’université de Lille. Un collectif de salariés de cette université déplore les prétextes et les confusions qui prévalent à cette discrimination islamophobe. Ils exhortent à se nourrir des sciences sociales pour « affiner la connaissance de ces réalités complexes et nourrir une action publique et des politiques universitaires plus égalitaires ».

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À la rentrée de septembre 2019, une étudiante en troisième année d’histoire qui porte un très discret hijab est refusée, comme trois autres, en cours de sport par un enseignant titulaire de l’université de Lille.

L’affaire remonte jusqu’à la référente « racisme et antisémitisme » de l’université, saisie par cette étudiante sérieuse, consciente que l’interdiction du port de signes ou de tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse, votée en 2004, ne s’applique qu’au secondaire, et pas à l’université. À sa grande surprise, la médiation organisée par la référente, une collègue enseignante-chercheuse, est pourtant infructueuse. Pis : les deux entretiens avec la juriste du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) dépêchée de Paris sont un fiasco. La référente campe fermement sur ses positions, en justifiant cette interdiction illégale d’accès au cours de sport. L’entretien soigneusement enregistré fait même apparaître quelques justifications surprenantes : la référente affirme ainsi à l’étudiante que son voile est un « signe politique ». Est-ce à dire que, même si tel était le cas, les signes politiques n’ont pas leur place à l’université chez les étudiants ? Que, par conséquent, porter un T-Shirt « Free Tibet » ou une casquette CGT y serait proscrit ? Il est également dit à l’étudiante que le voile « vient d’Iran », une interprétation erronée qui remonte à 1989, et au premier scandale public autour du port du voile dans un collège de Creil. L’utilisation constante à l’époque du terme « tchador » par médias et politiques de tous bords permettait des raccourcis faciles avec l’ayatollah Khomeiny, au moment même où il avait lancé sa fatwa mortifère contre l’écrivain Salman Rushdie. 

Certains collègues alertés en interne – dont quelques auteurs de ce texte – s’enquièrent d’informations, et se voient rétorquer que le port de ce voile poserait « un problème de sécurité et d’hygiène ». Que des jeunes femmes portant un jilbab des pieds à la tête pose un problème pour faire de la lutte, soit. Mais qu’en est-il du port d’un simple hijab quand on joue au badminton ? L’enseignant de sport a dit et répété qu’il n’a jamais accepté d’étudiante portant un voile, quel qu’il soit, depuis 15-20 ans, et qu’il ne l’accepterait jamais.

Une des trois étudiantes qui accompagne l’étudiante en histoire qui a souhaité médiatiser l’affaire n’a jamais pu assister à un cours de sport avec cet enseignant depuis 2018. La raison pour laquelle cette situation a perduré est notamment liée à l’absence d’évaluation dans le cadre d’un examen. Ces cours ne sont en effet pas validés par une quelconque note, ce qui a permis à cet enseignant de sport de refuser, illégalement, les étudiantes voilées « depuis toujours ». Cette année, ces quatre étudiantes voilées n’ont donc pu participer à la moindre séance de sport, sans que cela se sache.

Cadre légal, cadre institutionnel, cadre scientifique 

De cette affaire lamentable, qui a conduit à exclure et à blesser plusieurs de nos étudiantes, découlent trois types d’interrogations, juridiques, institutionnelles et intellectuelles.

De toute évidence, le cadre légal n’était pas connu au départ par la référente de l’université, laquelle, une fois placée devant l’illégalité de la décision, a toujours campé sur ses positions. Il ne s’est pas agi d’interpréter de manière très personnelle un texte de loi aux contours subjectifs, mais bien de s’arroger le monopole d’un véritable élargissement de la portée de la loi et de la circulaire de 2004, lesquelles, on le répète, ne portent que sur l’enseignement secondaire (ce qui tient notamment au statut de mineures des élèves, contrairement à cette étudiante). De cette manière, cette décision s’inscrit dans une conception de la laïcité très française, qui tend à proscrire l’appartenance religieuse (et notamment à l’Islam) dans l’espace public, ce que les spécialistes de la laïcité considèrent comme une dérive par rapport à la loi de 1905. George Frêche, ancien élu et professeur de droit à l’université de Montpellier, s’enorgueillissait ainsi, dans les années 1990, d’interdire les étudiantes voilées dans ses cours magistraux. Il était pourtant historien du droit. Quant à la juriste du CCIF, elle s’est trouvée, pendant sa tentative de médiation, dans cette situation cocasse où, en tant que salariée d’une association, elle a été amenée à rappeler, à une fonctionnaire de la République française, le contenu de la législation républicaine.

Le cadre institutionnel est, quant à lui, plus complexe à analyser, car les prises de position individuelles et collectives relevant de ce qu’on appelle parfois la « laïcité de combat », illégales en la matière, constituent un écheveau difficile à démêler. En effet, si certaines personnes au sein de l’équipe de la présidence de l’université ont pris conscience de la gravité de l’affaire, la présidence, elle, n’a pas réagi. Il est probable qu’au lieu de faire respecter la loi républicaine – car faut-il rappeler que ne pas interdire le port du voile à l’université, c’est respecter le cadre légal républicain –, la présidence donne l’impression d’avoir accepté l’idée que l’attitude de cette étudiante relevait de la déviance politico-religieuse. Il est fort possible, également, que la présidence ait été accaparée par les enjeux de la réforme des retraites, de la Loi de programmation pluriannuelle de la recherche, avant que l’épidémie de Covid-19 occupe le temps et les esprits de tous.

La cellule juridique de l’université, surtout constituée de personnels administratifs, n’a sans doute pas osé rappeler à l’ordre une professeure des universités, ex-directrice de la Maison européenne des sciences humaines et sociales, ce qui illustre la sur-hiérarchisation des fonctions dans nos universités. Ce qui est sûr, c’est que jamais la Direction générale de l’université n’a envoyé un simple e-mail à tous ses personnels, pour rappeler que le port du voile à l’université n’était non seulement pas interdit, mais ne pouvait l’être. Malgré l’empilement de dossiers alors urgents et complexes, écrire ce message et tirer profit de cette situation pour rappeler la loi – a fortiori dans un contexte où le port du voile suscitait au niveau national de nombreuses attitudes islamophobes – aurait pris quelques minutes. Enfin, ni l’enseignant ni la référente n’ont été à notre connaissance rappelés à l’ordre, encore moins sanctionnés. En conséquence, tout indique que si la situation se reproduit, le professeur de sport concerné pourra de nouveau interdire l’accès à son cours à ces étudiantes. A moins que des décisions claires soient prises.

L’importance de la recherche en sciences humaines et sociales

Le cadre scientifique, enfin. D’une certaine manière, c’est presque celui sur lequel nous souhaitons insister le plus. Car, nonobstant la souffrance et l’humiliation infligées à ces étudiantes, l’université est un lieu de production, de diffusion et de vulgarisation du savoir scientifique. En la matière et au regard de cette affaire, l’université de Lille a failli dans des proportions considérables. Cette situation soulève en effet un certain nombre d’interrogations sur l’utilité des recherches en science sociales que nous menons, avec d’autres au sein de l’Université de Lille, en particulier sur les questions de racisme et de discrimination. D’abord, en parallèle de cette affaire, notre référente a décrit l’islamophobie comme un de ces « mots écran » dans un entretien accordé à 20-Minutes Lille (19.11.2019), entretien abondamment cité dans le magazine d’extrême droite Valeurs Actuelles (25.11.2019). Cet entretien permettait de présenter un réseau de recherche sur le racisme et l’antisémitisme que cette collègue préside, et qui regroupe huit universités, dont celles d’Amiens et de Lille. Malgré cet affichage institutionnel prometteur, les prises de position de notre référente dans cet entretien montrent qu’elle ignore tout des travaux universitaires français et internationaux majeurs sur l’islamophobie, sur les enjeux du port du voile, ou même sur la laïcité. Parmi beaucoup d’autres, les travaux de Brian Klug, qui articule à Oxford une fine analyse de l’antisémitisme et de l’islamophobie, comme ceux de Marwan Mohammed et d'Abdellali Hajjat sont aujourd’hui indispensables pour penser cette réalité sociale. On pourrait y ajouter l’ANR pilotée par Julien Talpin, au CERAPS, sur les politiques antidiscriminatoires. Ainsi, notre référente fait fi de connaissances scientifiques qui font désormais autorité à l’échelle internationale et prend une position normative et politique qu’elle semble ignorer.

En outre, en s’arrogeant le monopole de l’interprétation du port du voile comme symbole d’’oppression des femmes et d’activisme politique, l’université, à travers sa référente, balaye d’un revers de main toute la recherche produite en sciences humaines et sociales sur la question. En effet, de multiples travaux ethnographiques montrent qu’il y a beaucoup plus de raisons de porter un voile que de types de voiles eux-mêmes. Dans ce débat, il aurait fallu lire ou relire Nancy Venel (qui a travaillé sur le nord de la France et soutenu sa thèse à l’université de Lille, recevant à ce titre le Prix du Monde), Julien Beaugé, Mayanthi Fernando, John Bowen, Joan Scott et tant d’autres. Très souvent, et en particulier chez celles qui occupent les bancs de l’université, les jeunes femmes qui portent un voile décident de le porter, contrairement à ce que des clichés sans cesse assenés sur la tyrannie des pères, des maris et des grands frères laissent entendre. Très souvent aussi, ces étudiantes vont ainsi à l’encontre des conseils de leur famille, les invitant à « faire profil bas », anticipant les discriminations subies dans l’univers professionnel et les agressions verbales dans les transports en commun. Autrement dit, décider de porter ce voile peut représenter une forme d’émancipation à l’égard de la sphère familiale, plutôt que le reflet d’une oppression « communautariste ». Au regard de cette affaire, il apparaît urgent de rappeler à tous les personnels de l’université de Lille les règles en vigueur concernant le principe de laïcité, souvent mal compris. Des formations pourraient être organisées en ce sens. Surtout, il est plus que jamais nécessaire que l’institution universitaire, si elle veut être à la hauteur de son ambition émancipatrice, se fasse le lieu de la lutte contre toutes les discriminations, plutôt que le lieu de leur reproduction. A ce titre, il nous semble que les travaux en sciences sociales constituent un support indispensable pour affiner la connaissance de ces réalités complexes et nourrir une action publique et des politiques universitaires plus égalitaires.

Signataires :

Anne Bory
Paula Cossart
Emilie Da Lage
Fabien Desage
Olivier Esteves
Nicolas Martin-Breteau
Sarah Mazouz
Julien O’Miel
Etienne Penissat
Fatma Ramdani
Karim Souanef
Julien Talpin
Cécile Vignal

Tous les signataires sont enseignants-chercheurs ou chargés de recherche CNRS à l’Université de Lille.

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