La fabrique des identités suspectes

Shoshana Fine, docteure associée au CERI et Thomas Lindemann, professeur de science politique à l’Université Versailles Saint-Quentin et à l’Ecole Polytechnique offrent une analyse sur le racisme et le football, quelques semaines après la Coupe du monde en Russie et la victoire de l'équipe de France.

Loin d’une simple mesure des performances sportives, la Coupe du monde de football est surtout un sismographe des identités nationales. À cette occasion, les identités nationales des joueurs semblent aller de soi. Pourtant, les événements autour de la victoire française et de la défaite allemande soulignent le caractère contesté, pour certains, de cette appartenance.

Alors que la victoire a conduit, en France en 2018 comme en Allemagne en 2014, à célébrer une identité nationale homogène de joueurs dont la diversité ethnique devient anecdotique, la défaite au contraire fragilise cet idéal républicain, comme ce fût le cas en France en 2010 et en Allemagne cette année. Une mauvaise passe de trop et certains joueurs autrefois adulés risquent de devenir des patriotes suspects. 

Le traitement de la victoire allemande de la Coupe du Monde 2014 et celle de la France de 2018 révèle une optique dé-particulariste de la part de certains commentateurs. Il semble qu’une certaine interprétation du républicanisme à la française n’ait pas reconnu les traces des particularismes identitaires et sociaux dans les victoires de l’équipe de France en 1998 et 2018.

Et pourtant, nombre de joueurs sont issus de l’immigration et ont grandi dans des quartiers stigmatisés. Leur succès dans le football tient souvent moins aux opportunités offertes par les institutions républicaines qu’à leur manque d’alternatives d’ascension sociale. La plupart ont fait le choix de sacrifier tôt leur scolarité pour tenter leur chance. Leur réussite s’apparente alors plutôt à un coup de chance qu’à un succès du modèle républicain.

D’autre part, l’optique républicaine n’accorde pas facilement de place aux identités nationales multiples. De nombreux joueurs restent liés à différents pays par leurs attaches familiales. Toutefois, au moment de la victoire, ces « particularismes » sont effacés. Tout se passe comme si l’identité française des joueurs issus de l’immigration était une évidence, incarnant avec leur réussite la force de l’école républicaine. On feint d’ignorer qu’une grande partie des joueurs soit issue d’une population qui a subi deux siècles de colonisation française et apporté une main-d’œuvre bon marché durant les Trente Glorieuses.

Aujourd’hui encore, ces populations vivent à la marge, sans réel accès à l’égalité, à la liberté et à la fraternité.

La même ignorance des particularités identitaires et sociales se produit lorsque l’Allemagne remporte la Coupe du Monde de 2014. C’est à cette époque que l’on célèbre alors la cohésion de l’équipe nationale, composée de nombreux joueurs issus de l’immigration. À la différence de l’Argentine avec Messi, ou du Portugal avec Ronaldo, l’Allemagne aura aussi son fameux esprit d’équipe, la « Mannschaft », qui devient une marque de fabrique. Les joueurs considèrent alors souvent que leur jeu est inspiré de traditions multiples, à l’image du brillant milieu de terrain Özil. Alors que certains joueurs revendiquent de multiples appartenances germano-turques, germano-polonaises ou germano-ghanéennes, tout se passe comme si la cohésion de l’équipe nationale reflétait une cohésion sociétale.

Les échecs de l’équipe de France lors des Coupes du Monde en 2010 et 2014 et celui de l’Allemagne en 2018 démontrent au contraire comment les joueurs issus de l’immigration ont dû prouver leur engagement pour la nation.

Ces deux événements ont montré comment un manque de productivité sportive est parfois perçu comme l’indice d’un manque de vitalité nationale. Ce n’est peut-être pas une coïncidence si les boucs émissaires de l’équipe de France lors de ces compétitions – à l’exemple d’Anelka, Ribéry ou Benzema – sont liés à la culture musulmane, donc à la différence. Comme l’explique Karim Benzema : « Je suis français quand je gagne et arabe quand je perds ».

Une situation analogue se présente désormais en Allemagne en 2018 avec l’affaire Özil. Lui et son coéquipier Gündoğan, également d’origine turque, ont commis la maladresse de se faire photographier avec le président Erdoğan. Alors que certains les accusaient de complicité autoritaire, d’autres, plus nombreux, mettaient en doute leur engagement pour l’Allemagne. Selon le père d’Özil, il s’agissait tout simplement d’un acte de politesse.

On retrouve à travers les reproches adressés à Gündoğan, Özil, Anelka et Benzema une différenciation entre des patriotes authentiques et des patriotes « joueurs ». Les critiques envers ces joueurs se veulent souvent factuelles, en se référant aux piètres performances des joueurs « de l’immigration » lors de ces compétitions. Il semble alors que la seule défaillance de ces joueurs sur le terrain suffise à expliquer l’échec. Tout se passe dans l’affaire Özil comme si ce joueur, parfois comparé à Messi en Angleterre pour l’inventivité de son jeu et la précision de ses passes, avait perdu sa germanité en prenant un carton jaune.

Ces réticences identitaires n’expriment pas un racisme archaïque. Elles conjuguent deux tendances modernes dirigées contre la diversité. D’une part, le modèle néo-libéral conditionne la valeur des individus à leur performance économique. Ce principe est maintenant au cœur même de la politique migratoire et de la citoyenneté, avec une séparation entre ceux qui valent plus et ceux qui valent moins. Il est symptomatique que la réussite économique soit de plus en plus conditionnée à une standardisation des individus.

Dans ce contexte de « normalisation », il est alors peu étonnant que les échecs footballistiques soient rarement expliqués par un manque d’inventivité et de diversité en France et en Allemagne, mais plutôt par un manque d’esprit d’équipe. En outre, dans les deux cas, nous sommes en présence d’un modèle national niant toujours la réalité de la société plurielle au profit d’une « Leitkultur » (culture dominante) et d’une nation une et indivisible. Les deux grandes nations fondatrices de l’Europe s’unissent ainsi dans leur aversion contre la diversité, pourtant directement à l’origine de leur réussite dans le football, et dans bien d’autres domaines.

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