Arabie Saoudite: stop à la spirale autoritaire

De l’assassinat de Jamal Khashoggi aux sévices infligés aux militantes féministes comme Loujaine al-Hathloul, des élus français dénoncent le chemin d’une spirale autoritaire pris par le régime de Riyad. Ils lancent un appel à clarifier les relations de l'État avec un de ses grands clients pour la vente d'armes utilisées dans la guerre au Yémen.

Nul ne peut contester l’importance cruciale de l’Arabie Saoudite dans la géopolitique du Moyen-Orient et plus globalement dans le monde musulman. Terre des lieux saints de l’islam et acteur majeur de la carte mondiale du pétrole, le royaume jouit d’une situation unique à l’échelle du globe. Du fait de cette situation, la stabilité du pays est primordiale tant pour l’avenir des musulmans à travers la planète que pour la bonne santé de l’économie mondiale.

 Le tour de vis autoritaire 

 Les grandes puissances ont toujours bien compris ce rôle charnière en contribuant, au cours des dernières décennies, à soutenir voire à protéger le pays notamment en période de crises. Mais si cette bienveillance semble nécessaire, elle ne devrait pas être synonyme d’une forme de caution à un régime qui semble être pris dans une inquiétante fuite en avant répressive.

Force est en effet de constater que Riyad a entrepris un virage autoritaire qui s’est amorcé avec la montée en puissance du prince héritier Mohamed Ben Salman dit MBS. Propulsé au sommet de la pyramide dynastique par son père – l’actuel souverain – son ambition dévorante tout comme sa propension à confisquer les leviers du pouvoir l’a conduit à réduire au silence toute voix dissidente. En l’espace de deux ans, son bilan en matière du respect des droits de l’homme est préoccupant : en déployant une campagne massive d’intimidation soldée par l’arrestation abusive de membres éminents de sa propre famille, l’impétueux MBS a réussi à imposer une chape de plomb propice à rétablir un mur de la peur que l’éphémère « Printemps arabe » avait un temps réussi à renverser.

Cette stratégie nous semble non seulement vouée à l’échec mais également contreproductive pour au moins trois raisons. D’abord, et le sens de l’histoire est là pour nous le prouver, les régimes qui étouffent les aspirations populaires et oppressent leurs citoyens ne sont pas appelés à durer. Ensuite, la soif de liberté et le désir de participer à la réalisation du projet national représentent un horizon que les Saoudiennes et les Saoudiens ne lâcheront pas. Dans une société où plus des deux tiers ont moins de trente ans et où la pénétration des réseaux sociaux est l’une des plus élevées au monde, il relève de la chimère que de croire qu’elle restera en marge de la construction du destin commun.

Les cas de Loujaine al-Hathloul et Salman al-Awda : des défenseurs des droits humains et des intellectuels en danger de mort

 Enfin, la stratégie de communication, déployée tout azimut, destinée à présenter le nouvel homme fort du régime comme un réformateur libéral est aujourd’hui dans l’impasse. De l’assassinat sordide du journaliste Jamal Khashoggi aux sévices infligés aux militantes féministes dont la figure Loujaine al-Hathloul, citoyenne d'honneur aujourd'hui de la ville de Paris (qui demeure à ce jour emprisonnée)...

L’image de MBS sur la scène mondiale s’est fortement dégradée. Sur un autre registre, le régime a décidé il y a près de deux ans d’arrêter arbitrairement des dizaines d’intellectuels et d’oulémas libéraux dont le crime était d’avoir exprimé un regard critique sur l’évolution du régime. Le cas le plus emblématique est celui de Salman al-‘Awda ; considéré comme l’un des réformateurs religieux les plus influents du monde musulman et reconnu jusqu’auprès des élites universitaires occidentales, son cas devient préoccupant. Comme lui, des dizaines d’autres prisonniers politiques croupissent en cellule dans des conditions alarmantes. Au cours de leurs procès, certains se sont vus requis la peine capitale et tout porte à croire que le pire est à craindre. Loin de l’image d’un pays ayant tourné la page de l’obscurantisme religieux, Riyad a en effet multiplié les exécutions cette année. Il y a quelques semaines, 37 mises à mort ont été perpétrées en une seule journée, suscitant une vague d’indignation à travers la planète. Preuve de la partialité du système judiciaire, la majorité des suppliciés appartenait à la minorité chiite et certains étaient mêmes mineurs au moment du procès.      

Au delà de ces considérations internes, c’est aussi la stratégie de Riyad en matière de politique étrangère qui interpelle. L’ingérence au Liban, le blocus du Qatar, ainsi que la diplomatie offensive face à l’Iran dépeignent le royaume comme un acteur régional irascible, compulsif voire irresponsable. De même, la meurtrière guerre au Yémen avec son lot de crimes contre l’humanité ne peut que mettre en doute le leadership d’un Etat qui s’acharne contre l’un des pays les plus pauvres de la planète. Sans vouloir dédouaner la milice des Houthis (soutenue indirectement par Téhéran), cette guerre conduite aux côtés des Émirats arabes unis devrait cesser de toute urgence tant ses conséquences humanitaires sont terribles et risquent de déstabiliser une région du monde déjà dans l’œil du cyclone.

Pour toutes ces raisons, il est temps que l’Arabie Saoudite revienne à une politique mesurée qui respecte les droits humains les plus élémentaires. Dans ce contexte, les pays Occidentaux dont la France devraient prendre leurs responsabilités pour ne pas cautionner les dérives d’un régime aux abois. À défaut, il faudra compter sur la mobilisation de la société civile qui, de Norvège à la Grande-Bretagne, nous démontre de plus en plus que les idéaux universels de justice, du droit et de la liberté ne peuvent être sacrifiés sur l’autel de contrats commerciaux, aussi juteux soient-ils. 

Liste des premier·e·s signataires :

Clémentine Autain, députée LFI de Seine-Saint-Denis ;

Esther Benbassa, sénatrice EELV de Paris ;

Eric Coquerel, député LFI de Seine-Saint-Denis ;

Sébastien Nadot, député NI de la Haute-Garonne ;

Michèle Rivasi, députée européenne EELV.

 

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