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Tribune 9 oct. 2020

La République séparatiste et ses musulmans: vers un projet néo-colonial?

Un ensemble de chercheur·e·s travaillant sur les sociétés musulmanes fustige et déconstruit le discours gouvernemental qui « rejette continuellement [les musulmans] dans une position de mineurs, de citoyens de seconde zone, les désigne comme troublant l'ordre public ». Alors que la puissance publique déserte les quartiers populaires et les territoires déclassés, ils dénoncent l'instrumentalisation de l'islam, « utilisée comme épouvantail pour cacher le séparatisme capitaliste ».

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Nous sommes des chercheurs et nous travaillons principalement (mais non exclusivement) sur les sociétés musulmanes. Au moment où les débats sur le séparatisme, initiés par « l'appel des 100 intellectuels contre le 'séparatisme islamiste' » (mars 2018), se concrétisent en une attaque en règle contre les personnes de confession musulmane – attaques de la mosquée de Bayonne, incendies des mosquées de Lyon, inscriptions islamophobes sur les murs de plusieurs mosquées, affaire de la mère accompagnante scolaire au conseil régional de Bourgogne Franche-Comté, affaires Imane Boun et Maryam Pougetoux (pour n'évoquer que celles qui ont été médiatisées) –, au moment où sont utilisés politiquement et de manière disproportionnée des sujets peu représentatifs des problèmes rencontrés par les musulmans en France (enseignants de langue arabe provenant de pays arabophones, certificat de virginité, etc...), où surtout la laïcité est instrumentalisée pour stigmatiser les femmes voilées, il nous paraît important de prendre position et de clarifier quelques éléments.

La République française a historiquement construit elle-même ses propres séparatismes. S'agissant des religions : le régime du concordat, qui reconnaît et organise les cultes catholique, luthérien, réformé et israélite en Alsace-Moselle, n'a pas été abrogé par la loi de 1905 (car le territoire était alors prussien) et aucun gouvernement ne l'a remis en cause depuis. En Algérie durant la période coloniale, lorsqu'elle était composée de départements français (1848-1962), la loi de 1905 et le principe de la laïcité n’ont reçu qu’une application très limitée. Et contrairement à ce qu'a avancé Emmanuel Macron lors de son discours sur le « séparatisme islamiste » (2 octobre 2020), « lorsque la loi de 1905 a été votée, l'islam n'était pas une religion si présente » certes en Métropole, mais elle était déjà bien présente « dans notre pays », en particulier dans ses départements d'Algérie (mais aussi à Mayotte, sans parler des autres colonies françaises), au point d'être déjà à cette époque la deuxième religion de France*. L'apparition du néologisme « islamophobie », dans les années mille neuf-cent dix, est d'ailleurs à resituer dans ce contexte colonial.

C'est aussi au nom d'une prétendue « mission d'émancipation féminine »** que se sont développées et se développent encore de nos jours des attaques contre des femmes musulmanes voilées, et par delà contre les musulmans***. Ce discours condescendant, qui emprunte à l'idéologie coloniale - prétendre savoir mieux que les populations concernées ce qui est bon pour elles – produit in fine les mêmes effets désastreux. Il exclut de la commune humanité et de la société, au nom d'une illusoire mission de salut public. Il participe du processus de domination, en invisibilisant les paroles des premiers concernés, les musulmans et les femmes voilées en premier lieu. Il les rejette continuellement dans une position de mineurs, de citoyens de seconde zone, les désigne comme troublant l'ordre public. Il radicalise enfin les positions de certains membres de ces populations (ou s'identifiant à elles)****.

La notion d'ensauvagement utilisée par le ministre de l'intérieur Gérald Darmanin est empruntée à l'extrême droite et renvoie également à l'idéologie coloniale et aux thèses évolutionnistes qui l'ont légitimée. Il s'agissait auparavant de « civiliser les sauvages ». Il s'agit maintenant de faire en sorte que leurs enfants ne retombent pas dans « l'état de sauvagerie » qui leur « serait naturel ».

Quant au « séparatisme islamiste », qui a été l'objet essentiel du discours d'Emmanuel Macron, il prolonge d'une certaine manière le tropisme colonial à l'égard de l'islam. Le terme « islamisme », employé depuis le XIXe siècle comme un synonyme de l'islam (par Ernest Renan par exemple), est utilisé depuis d'une manière sibylline pour qualifier la religion, sa dimension politique ou ses velléités d'expansion politique. L'ambivalence du terme persiste au point qu'il est courant de voir encore de nos jours des concitoyens être qualifiés d'« islamistes », fussent-ils agnostiques ou libres penseurs, dès lors qu'ils sont associés à la culture musulmane. L'hystérie qui a emporté une bonne partie de la classe politique et médiatique à l'occasion de la marche contre l'islamophobie du 10 novembre 2019 en est, malheureusement, l'un des exemples les plus grossiers. C'est cette ambivalence que prolonge d'une certaine manière Emmanuel Macron dans son discours sur le séparatisme islamiste.

Dans les propos d'Emmanuel Macron, l'ambition est indubitablement de contrôler les manifestations publiques et privées du fait (religieux) musulman et de poser l'islam comme le problème public. Le projet de loi annoncé par Emmanuel Macron, visant « à renforcer la laïcité », dans les déclinaisons présentées par ce dernier, n'a in fine pour résultat que de figurer le musulman comme l’ennemi irréductible dont il faudrait davantage contrôler le culte, la présence et l'action sur le sol républicain. Il n'aborde pas les autres potentiels « séparatismes », ni les autres cultes ou mouvements associatifs, dont plusieurs ne sont ni mixtes, ni laïcs, ni même inspirés par quelque « lumières ». Il n'aborde pas de front la question du terrorisme et du fanatisme – auxquels ont été également confrontés des pays majoritairement musulmans, comme cela fut le cas de l'Algérie durant les années quatre-vingt dix – ; terrorisme et fanatisme qui ne sont d'ailleurs pas propres aux mouvances liées à l'islam (citons les attentats d'Olso, d'Utoya ou de Christchurch, ceux également contre les mosquées comme à Quebec ou à Bayonne, entre autres).

Que reproche-t-on finalement aux communautés musulmanes de France ? D’avoir dû s’adapter par des solidarités de quartier aux ghettos constitués par la République elle-même ? Il suffit de s'y rendre pour saisir que la République est loin d’être une et indivisible, tant manquent les institutions régaliennes et surtout les services publics. La crise de la Covid a été révélatrice du manque d’établissements de soins de la Seine-Saint-Denis. Il suffit de voir les faibles moyens investis dans l’école républicaine publique dans ces périphéries urbaines, alors que d’un autre côté l’État accorde sous justification de contrat des moyens importants à des écoles privées gérées par des institutions religieuses (a-t-on seulement mesuré le degré de mixité de ces écoles ?). A-t-on si vite oublié que l’enseignement de l’arabe dans l’école républicaine avait fait l’objet d’un quasi abandon, laissant la mosquée comme seule issue à ceux qui étaient désireux de se familiariser avec la langue de leurs parents ? Autant de questions auxquelles il faudrait trouver des réponses plutôt que de blâmer un isolement des populations à l’égard d’une République qui n’en a souvent que le nom, tant elle paraît éloignée de l’idéal égalitaire. Entre ces sempiternels débats sur le voile, les jeunes musulmanes ne cherchent souvent qu’à se soustraire du patriarcatet du contrôle du corps des femmes. Dans leur grande majorité les musulmans de France ne cherchent qu’à échapper aux amalgames entretenus par les représentants de la République trop souvent attirés par le fait de courir après les électeurs d’extrême droite, au risque de souffler sur des braises. Et si le dénommé séparatisme n’était que le signe d’une exclusion grandissante de pans entiers de la société que la crise actuelle nous remet sous les yeux. L’impéritie, voire l’incurie, de notre classe dirigeante en la matière n’est-elle pas à cacher en masquant ses effets délétères, notamment en transformant le ressentiment des ghettoïsés en l’origine des problèmes politiques ? Agirait-elle comme un pompier pyromane ?

Nous ne sommes pas dupes de ces manipulations du débat public. La réalité est malheureusement toute autre. Durant la période coloniale, pendant qu'on prétendait civiliser les indigènes musulmans en Algérie (séparés politiquement et civiquement du reste de la population française ; les juifs autochtones obtenant la pleine citoyenneté avec le décret Crémieux de 1870 abrogé entre 1940 et 1943), les grandes entreprises capitalistes et les grands colons français et européens s'accaparaient l'essentiel des terres agricoles. Aujourd'hui, pendant qu'on fustige l'ensauvagement, les femmes voilées, le « séparatisme islamiste » et par-delà les musulmans, les grandes sociétés capitalistes et les actionnaires se gavent comme jamais et les écarts entre les plus pauvres et les plus riches se creusent encore davantage. La puissance publique déserte les quartiers populaires et les territoires déclassés. Maintenant comme avant la question de l'islam est utilisée comme épouvantail pour cacher le séparatisme capitaliste.

Signataires :

Raberh Achi, ENS, Centre Maurice Halbwachs
Zakia Ahmed, INALCO, Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques
Sophie Bava, IRD, Laboratoire Population - Environnement – Développement
Laurent Bazin, CNRS, Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques / Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques
Yazid Ben Hounet, CNRS, Laboratoire d'Anthropologie Sociale
Sébastien Boulay, CNRS, Institut des Mondes Africains
Etienne Bourel, Université Lumière-Lyon 2, Laboratoire d'Anthropologie des Enjeux Contemporains.
Anne-Marie Brisebarre, CNRS (émérite), Laboratoire d'Anthropologie Sociale
Pascal Buresi, CNRS-EHESS, Laboratoire Histoire, Archéologie, Littératures des mondes chrétiens et musulmans médiévaux (UMR 5648) et Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman (IISMM-UMS 2000)
François Burgat, CNRS (émérite), Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman
Damien Calais, Université de Paris, Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques
Catherine Coquery-Vidrovitch, Université de Paris (émérite), Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques
Tarik Dahou, IRD, Patrimoines Locaux, Environnement et Globalisation
Marie Dominique Garnier, Université de Paris 8, Laboratoire d'Etude de Genre et de Sexualité
Véronique Ginouvès, CNRS, Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme
Juliette Honvault, CNRS, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman
Bernard Hours, IRD (émérite), Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques
Françoise Lorcerie, CNRS (émérite), Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman
Catherine Miller, CNRS, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman
Barbara Morovich, École Nationale Supérieure d'Architecture de Strasbourg, AMUP
Monique Selim, IRD (émérite), Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques
Christiane Vollaire, CNAM, Non-lieux de l’exil (EHESS, Institut Convergences Migrations)
Florence Wenzek, Université de Paris, CERLIS/CESSMA.

*Raberh Achi, « 1905 : Quand l’islam était (déjà) la seconde religion de France », Multitudes, 2015/2 : 45-52.

**Frantz Fanon, « L'Algérie se dévoile » dans Sociologie d'une révolution, 16-50. Paris: François Maspero, 1959.

***Lila Abu-Lughod. Do Muslim Women Need Saving ? Cambridge : Harvard University Press, 2013

****Agnès De Féo, Derrière le Niqab, Paris : Armand Colin, 2020.

*****Charles Robert Ageron. Histoire de l’Algérie contemporaine, De l’insurrection de 1871 au déclenchement de la guerre d’Algérie (1954), T. 2. Paris : PUF, 1979.

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