Les marchés carbone deviennent-ils fous à Madrid?

Alors que le sommet de l’ONU sur le climat se déroule à Madrid, des associations exhortent les États à rehausser leurs ambitions et à apprendre des erreurs du passé pour définir de nouvelles règles sur le marché carbone: «Si elles sont mal établies, ces règles auront des effets désastreux sur les droits humains.»

«N’apprendrons-nous jamais des erreurs du passé?»

La définition de la démence est d’essayer sans cesse les mêmes choses tout en espérant un résultat différent. A Madrid, les gouvernements réunis pour les négociations climatiques discutent de nouvelles règles pour les marchés carbones. Mais il est surprenant comme ils semblent peu disposés à tirer les leçons des erreurs du passé – alors qu’elles sont nombreuses. Les États risquent donc de créer un nouvel ensemble de règles qui intègrent les mêmes erreurs fatales que celles qu’ils sont censés remplacer.

À bien des égards, 2019 est une année d’extrêmes. Les jeunes sont descendus dans la rue en nombre sans précédent, pour faire grève et manifester pour exiger une action climatique à la hauteur de l’urgence. Les jeunes ont apporté une énergie nouvelle à un mouvement environnemental mené depuis des siècles par des peuples autochtones et des communautés aux premières lignes. Avec une inquiétude et une indignation croissantes, ils ont mis les décideurs devant leurs responsabilités face à la crise climatique. Mais cette année a aussi été marquée par une nouvelle série de catastrophes climatiques, dont des ouragans meurtriers dans le Pacifique, des canicules et des températures record en Europe, un cyclone et des inondations au Mozambique, et des feux de forêts aux États-Unis, en Australie, et au Brésil. Les impacts humains sont bien réels et immenses quand les personnes voient leurs maisons, leurs terres, leurs biens dévastés par les changements climatiques. Et ce n’est que le début.

Alors que les représentants des États se réunissent à Madrid, une de leurs tâches premières est de décider des règles régissant les futurs marchés carbone, un sujet qui peut rapidement écraser par sa technicité. Mais le monde ne devrait pas être aveuglé par ces dimensions techniques. Ces discussions sont cruciales, hautement politiques, et auront des répercussions bien au-delà de ces centres de conférences. Si elles sont mal établies, ces règles auront des effets désastreux sur les droits humains.

Premièrement, des règles trop faibles pour les marchés carbones vont saper les efforts visant à limiter l’élévation globale de la température à 1,5° C. L’an dernier, les meilleurs climatologues du monde ont publié un rapport précisant qu’un réchauffement global supérieur à 1,5°C aurait des impacts très graves sur les droits humains : des millions de personnes souffriront d’insécurité alimentaire parce que leurs terres seront devenues impropres à la culture ; jusqu’à 200 millions de personnes pourraient être contraintes de migrer d’ici 2050. Faire tous les efforts possibles pour rester en dessous de 1,5° C tombe donc sous la responsabilité des États en matière de droits humains en vertu de divers traités internationaux dont ils sont signataires.

Des règles trop faibles autoriseraient les États à tricher sur le reporting de leurs émissions. Mais on ne peut pas tricher avec l’atmosphère. Les émissions augmentent, et autoriser les États à compter deux fois leurs réductions d’émissions sous forme de « crédits », ou à transférer des vieux crédits périmés sous le nouveau système ne permet pas de réduire les émissions au niveau global. Si les gouvernements échouent à répondre aux demandes de la science et de millions de personnes dans les rues, ces marchés carbones vont devenir extrêmement dangereux.

Les nouvelles règles doivent aussi tirer les leçons des erreurs du passé – bien réelles - qui ont conduit à des violations en matière de droits humains et à des destructions environnementales. L’ancien système, créé en vertu du Protocole de Kyoto, a abouti à des projets qui ont affecté les communautés locales et populations autochtones. Au Chili, le projet hydroélectrique Alto Maipo menace l’approvisionnement en eau de plus de 7 millions d’habitants. Malgré l’opposition continue des citoyen.ne.s et les graves impacts environnementaux pour les communautés de la Vallée de Maipo et les habitants de Santiago, le projet est vérifié par le Mécanisme de Développement Propre. Cela veut dire que le Chili va pouvoir recevoir des crédits carbones parce qu’il a mis en place ce projet. Au Panama, le barrage de Barro Blanco a violé les droits des communautés et s’est confronté à une forte opposition de la part des populations autochtones, entraînant une répression violente qui a entraîné la mort de trois personnes. Une action pour le climat qui nuit aux communautés et détruit l’environnement est tout simplement inacceptable.

Tout marché carbone qui sortirait des discussions de Madrid doit avoir des règles strictes qui se fondent sur les erreurs du passé et entendent éviter de les répéter. Tout accord qui serait en-deçà de cela risque de créer une brèche dans l’accord de Paris sur le climat. S’accorder sur de mauvaises règles à Madrid serait pire que de retarder l’adoption de ces règles, puisque ce serait nous enfermer dans un système de marchés carbones qui répétera les mêmes violations des droits humains du passé en connaissance de cause. Le succès de la COP de Madrid ne se mesure pas à la simple conclusion d’un accord, mais à la conclusion d’un accord garantissant que les droits humains et l’intégrité environnementale sont au cœur de l’action climatique.

Les signataires

Secours catholique - Caritas France
CIEL (Center for International Environmental Law)
Carbon Market Watch
AIDA (Interamerican Association for Environmental Defense)
CARE International

 

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