La Terre Mère est #MeToo

« Nous méritons de pouvoir marcher sur cette terre sans l’angoisse quotidienne d’être attaquées par les mots, par les gestes ou sexuellement ». À l'heure du procès Weinstein, l'actrice Rosanna Arquette, militante féministe et écologiste qui fut l'une des premières à dénoncer les comportements du producteur, exhorte les femmes à s'allier dans une lutte commune contre les violences infligées à la terre, assumant leur rôle de « guerrières ».

Le 6 janvier a débuté le procès d’Harvey Weinstein. Tout au long de sa carrière, Weinstein a agressé des centaines de femmes. Il les a manipulées, brutalisées, et harcelées sexuellement. Je suis l’une des nombreuses personnes qu’il a maltraitées. Ses comportements criminels sont le reflet d’une industrie qui favorise les conditions toxiques de travail, dangereuses pour les femmes, sommées de se taire sur les plateaux. Mais l’industrie du cinéma est loin d’être la seule à exploiter les femmes. 

A l’heure de #MeToo, la norme reste de ne pas croire les femmes. Alors que nous suivons le procès Weinstein en temps réel — et ses avocats ont réuni des sommes rondelettes pour dissimuler la vérité et discréditer les courageuses survivantes qui vont y témoigner — nous devons plus que jamais soutenir ces femmes afin que justice soit rendue. Il est évident que ce procès historique aura un effet sur la médiatisation et le traitement judiciaire des agressions et des viols. S’il en ressort que par l’argent et le pouvoir on peut échapper à la prison, cela renvoie aux femmes le message que leur vérité sera toujours remise en cause.

La même règle s’applique à la force de vie qui nous procure l’eau que nous buvons et l’air que nous respirons : la Terre Mère*. Comme les innombrables survivant·e·s qui subissent la défiance et les reproches pour les crimes perpétrés à l’intérieur de leur propre corps, notre terre est elle aussi violemment agressée. Ses racines sont arrachées du sol ; son chagrin inonde nos territoires. Nous la voyons brûler de colère dans des incendies incontrôlables. Nous sentons le traumatisme de ses territoires submergés par les eaux et nous ne faisons rien pour l’aider. 

Les parallèles entre la crise du dérèglement climatique et le viol sont aussi clairs que le ciel est bleu. En tant que militante de longue date de ces deux causes, j’espère que nous ne regarderons en arrière que pour apprendre de nos erreurs passées. Quand nous disons que ça suffit, nous désignons précisément les agresseurs et le ferme déni de notre gouvernement actuel. Ces deux urgences nationales sont largement ignorées par nos représentants. 

Il a fallu un véritable chœur de voix de femmes, après des siècles d’abus et de sang versé, pour que la situation commence à se renverser. Quand des femmes de cinéma, comme moi-même et bien d’autres, les briseuses de silence, se sont rassemblées en solidarité contre les énormes abus de pouvoir qui caractérisent cette industrie, cela a enfin ouvert les yeux du public et réveillé des consciences. Ainsi, avec la contribution de Ronan Farrow, avons-nous pu faire résonner le cri de guerre de Tarana Burke : « Me too ! », pour qu’un mouvement surgisse et exige que les prédateurs soient tenus responsables de leurs actes.

Quand les briseuses de silence ont pris le risque de faire connaître leur expérience, elles espéraient obtenir du changement non seulement pour les femmes à Hollywood mais plus largement dans toute notre culture. Les films sont des objets visuels mais leurs personnages n’existent que s’ils font entendre leur voix. Ce sont les dialogues entre eux qui créent les récits. 

La Terre Mère a aussi besoin de notre aide. Chaque vie humaine dépend de notre capacité à protéger la planète. Nous respirons son air, buvons son eau et bénéficions de la lumière de son soleil. Et pourtant, nous l’avons violée et agressée. Nous avons ignoré ses appels au secours.

Les femmes sont intimement reliées à la capacité de la terre à donner la vie et à la faire croître. La Terre Mère est #MeToo. Nous avons fait connaître des traumatismes qui doivent être soignés et guéris. C’est notre responsabilité de l’aider en trouvant des solutions pour le climat, en adoptant un régime de santé planétaire, en laissant les énergies fossiles dans le sol et en réduisant les émissions de gaz à effet de serre.

Ces mouvements sont intrinsèquement mêlés. Ils exigent que nous trouvions, en tant que société, des terrains communs, que nous nous respections nous-mêmes, que nous respections la terre que nous habitons. Que nous réfléchissions à ce que nous pouvons faire tout de suite pour faire avancer ces deux causes. Que nous trouvions une langue commune que nous puissions tous reconnaître et comprendre, qui parle d’espoir, de paix et changement. 

En ce début d’année et de décennie, les femmes reprennent leur liberté en bâtissant un meilleur monde, plus sûr et plus tendre. J’en veux plus pour moi, pour les autres femmes, pour ma fille. Nous méritons de pouvoir marcher sur cette terre sans l’angoisse quotidienne d’être attaquées par les mots, par les gestes ou sexuellement.

Si vous ne savez pas par où commencer, regardez toutes les vaillantes héroïnes qui conduisent les luttes. Si Greta Thunberg à 16 ans peut voir les failles de notre système et consacrer sa jeune vie à éveiller les consciences, exiger la transparence et le changement, nous pouvons le faire, nous aussi. Si Jane Fonda peut rassembler des écologistes et des fans pour manifester avec elle lors des « FireDrillFridays », nous pouvons le faire, nous aussi. Si la simple expression, mais si puissante, « Me too » a répondu aux pleurs de millions de personnes qui avaient été agressées sexuellement, nous pouvons le faire, nous aussi. 

Il y aura toujours des gens pour chercher à détruire la terre et ses habitants plutôt que les protéger. Tout changement est douloureux mais collectivement, unies dans une même communauté d’expériences, nous pouvons nous élever au-dessus des malaises et des discriminations, portées par une détermination sans faille et par l’amour. Nous enfoncerons nos talons dans le sol pour le protéger et en prendre soin. Nous couvrirons par nos voix l’hostilité et l’ignorance et serons plus fortes. Nous nous emparerons de notre rôle organique de guerrières organiques, ainsi que la Terre Mère l’a voulu.

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Ce texte a été publié aux Etats-Unis sur le site The Wrap.

Traduction en français : Jade Lindgaard pour Mediapart

*En anglais, Rosanna Arquette parle de « Mother nature ». Nous avons choisi de le traduire par « La Terre-Mère » qui correspond davantage aux formulations et à l’imaginaire écoféministes renaissant en France aujourd’hui.

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