Yémen: ce qu’Emmanuel Macron devrait dire au prince héritier saoudien

Le défenseur des droits humains yéménite Abdulrasheed al-Faqih, directeur de l’organisation Mwatana, exhorte Emmanuel Macron à dire fermement au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, en visite à Paris, d'arrêter les bombardements contre les populations civiles.

Il y a quelques mois, les images d’enfants affamés et de familles malades au Yémen ont commencé à faire irruption sur les écrans du monde entier. Le grand public découvrait alors une guerre oubliée, malgré les mises en garde répétées de l’ONU sur la « plus grave crise humanitaire au monde » et le risque d’une famine historique. En tant que défenseur yéménite des droits humains, ces images ne m’ont pas choqué. Ces scènes de mort sont devenues monnaie courante dans ma ville, Sana’a, et à travers tout le pays : nos maisons sont bombardées quotidiennement dans le cadre d’une campagne militaire menée depuis trois ans par une coalition dirigée par l’Arabie saoudite contre les rebelles Houthis.

J’espère sincèrement que le président Emmanuel Macron n’oubliera pas ces images d’un Yémen à l’agonie en recevant à Paris, cette semaine, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane. Pensera-t-il à Bouthaina al-Rimi, une jeune fille qui a perdu ses parents et six de ses frères et sœurs lors d’une frappe aérienne sur son immeuble. Bouthaina a réussi à survivre au bombardement et, grâce à une photographie la montrant le visage tuméfié, peinant à ouvrir les yeux, elle est devenue l’un des symboles d’une guerre dont les principales victimes sont des civils innocents. Cette enfant mérite d’entendre, dans les déclarations publiques du Président Emmanuel Macron, que la France n’a pas tourné le dos aux normes fondamentales des droits de l’Homme et du droit international humanitaire. 

La France présente l’Arabie saoudite comme un allié. Elle est aussi un important fournisseur d’armes au royaume. Cela devrait donner au gouvernement français l’influence nécessaire pour mettre fin aux bombardements des populations civiles dans mon pays. 

Depuis mars 2015, Riyad et ses alliés ont mené plus de 16 000 raids aériens au Yémen, soit en moyenne une frappe toutes les deux heures, pendant trois années d’affilée. Environ un tiers de ces attaques ont visé des cibles non-militaires telles que des zones résidentielles, des fermes, des hôpitaux, des écoles, des marchés. L’année dernière, Mwatana, l’organisation de défense des droits humains que je dirige, a documenté au moins 88 incidents liés à des frappes aériennes ayant tué et blessé des centaines de civils, et endommagé des structures civiles. Un panel d’experts des Nations Unies a conclu que l’Arabie Saoudite, en ciblant des civils, s’était rendue coupable de violations graves et répétées du droit international humanitaire.

Parallèlement, en novembre 2017, l’Arabie Saoudite a imposé un embargo sur les principaux ports du Yémen, en réponse à des tirs de missile sur son territoire par les rebelles Houthis. La préoccupation légitime du royaume d’assurer la sécurité à ses frontières s’est traduite par une punition collective pour le peuple yéménite, une pratique que les experts de l’ONU ont qualifié de tentative d’utiliser « la menace de la famine comme arme de guerre », en violation flagrante du droit international humanitaire. En dépit des annonces saoudiennes, un blocus de fait est toujours en place. Les convois humanitaires et commerciaux ne sont autorisés qu’au compte-goutte par la coalition, ce qui crée de graves pénuries de vivres, de carburant et de médicaments et, en ricochet, une dramatique inflation qui paralyse notamment les hôpitaux et les centres de traitement de l’eau.

Bien sûr, l’Arabie Saoudite n’est pas seule responsable de crimes commis envers la population yéménite. Les Houthis, les autres membres de la coalition, notamment les Emirats arabes unis, ainsi que le nombre croissant de milices extrémistes qui alimentent le conflit ont tous violé les lois de la guerre et devront rendre des comptes. Cependant, l’ONU estime que plus de 60% des victimes civiles sont imputables aux bombardements de la coalition.

C’est pour cela que j’invite le Président Emmanuel Macron à dire fermement au prince héritier Mohammed ben Salmane que la France ne soutiendra plus son allié saoudien s’il poursuit sa stratégie actuelle au Yémen. La diplomatie silencieuse pour préserver des contrats d’armement devrait faire place à une diplomatie qui donne la primauté à la protection des civils dans la guerre au Yémen.

La voix de la France porte, comme l’a démontré l’appel sans détour d’Emmanuel Macron à la levée de l’embargo sur le Yémen en décembre dernier, qui a contraint l’Arabie saoudite à partiellement lever l’étau sur mon pays. La nomination, le mois dernier, d’un nouvel émissaire de l’ONU pour le Yémen offre une opportunité que doivent saisir les Saoudiens et les autres parties au conflit.

S’il parvient à convaincre son hôte saoudien de s’engager dans une solution négociée, le président français peut être l’instigateur d’une paix future au Yémen. Si, au contraire, il réaffirme un soutien sans faille à son allié saoudien, Emmanuel Macron se rendra complice du drame vécu par tout un peuple, et peut-être également, de crimes de guerre que mon organisation a déjà documentés. Le Yémen ne peut pas attendre trois années de plus, avant que la France ne réalise qu’elle a été du mauvais côté de l’Histoire.

Abdulrasheed al-Faqih est directeur exécutif de l’organisation yéménite de défense des droits humains Mwatana.

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