Pour un 10 mai en paix et en lutte

Ni vulgaire marchepied, ni évènement médiatique trivial, des afrodescendants rappellent ici ce que pourrait être une commémoration du 10 mai digne et juste. «Nous voulons un 10 mai où enfin vous nous respectez, nous, nos ancêtres et notre descendance. Nous souhaitons pouvoir honorer nos mémoires, ces mémoires que vous continuez sans cesse à invisibiliser en nous reléguant dans cette fameuse citoyenneté de seconde zone.» 

Sans blackface, sans plateau télé où les personnes afrodescendantes seraient absentes, sans titre clickbait, sans "Les Noirs" comme si nous étions un bloc monolithique, sans experts sur la Noirie, sans minimiser la diversité de la diaspora, sans minimiser l’implication des actrices de la lutte, sans nous animaliser, sans jouer sans cesse la musique insupportable « les blancs ont libéré "Les Noirs" », sans déni que le système ayant mis l’esclavage en place est le même qui nous oppresse encore aujourd’hui, nous déshumanise, nous afrodescendantes, et qui permet aux blanc-h-e-s de jouir de privilèges qu’ils/elles refusent d’admettre, sans individu, sans organisation en mal de sensations fortes se servant du 10 mai comme d’un marche-pied.

Nous ne sommes pas ces marchepieds

C’est pourquoi nous voulons un 10 mai où enfin vous nous respectez, nous, nos ancêtres et notre descendance.

Nous souhaitons pouvoir honorer nos mémoires, ces mémoires que vous continuez sans cesse à invisibiliser en nous reléguant dans cette fameuse citoyenneté de seconde zone. Cette zone ultime où vous cherchez à nous enfermer dès lors que nos propos, nos actes et nos positionnements viennent chatouiller vos égos meurtris et meurtriers.

Non, ce 10 mai, vous ne vous draperez pas de votre sempiternelle indignation pour cacher votre indignité en rappelant que vous en avez assez de la repentance et des devoirs de mémoire. Comme si vous aviez déjà eu cette honnêteté historique/ culturelle ou même intellectuelle.

Si vous ne souhaitez pas contribuer humblement, laissez nous (encore) faire ce travail de transmission/ d’éducation et d’exigence de réparation. A notre échelle, nous ne faisons que rendre visible le bel héritage et la force qui nous ont été transmis.

Laissez nous aller en paix, dans le respect de ceux qui nous ont précédés.

Ceux dont encore en 2017 vous participer à silencer les travaux, les mémoires et la descendance.

Ceux pour lesquels il vous a fallu autant de sang et de temps pour reconnaître que ce que vous voulez vendre au monde comme un progrès, un partage de culture se nomme dans la réalité objective et objectivée : crime. Oui crime contre l’humanité, humanité que vous continuez de nous grignoter grandement et sûrement dans nos vies quotidiennes.

Ce respect qu’aujourd’hui encore, vous pensez que nous quémandons.

Nous ne quémandons rien. Nous parachevons le travail de justice et de réparations.

Justice et réparations

Le 10 mai est une date commémorative créée et privatisée par l’Etat français, le même Etat qui refuse d’ouvrir tant le dossier des réparations que celui de son passé esclavagiste et son présent colonialiste notamment dans les territoires dit d’outre-mer.

Devons-nous rappeler que les esclavagistes lors de l’abolition de l’esclavage par la France, ont reçu des compensations financières dédommageant la main-d’oeuvre esclave perdue, alors que les ancien.ne.s esclaves toujours dépossédé.e.s de terre, n’ont eu comme unique recours l’exploitation salariale par les anciens tortionnaires. C’est cette même logique qui a été mise à l’oeuvre lorsque la toute jeune république d’Haïti a été contrainte de plier face au chantage de la France, et de lui verser une rançon à la suite de la révolution haïtienne.

Ces revendications pour la justice et les réparations sont portées depuis de très nombreuses années par des collectifs, associations afros en France, Guadeloupe, Martinique, Guyane ou à la Réunion mais aussi par les Etats des pays de la Caraïbe. Ces demandes font l’objet de délégitimations féroces portées par l’argument « On ne répare pas l’histoire ». Cela est très pratique quand on sait que la France a obtenue « réparation de l’histoire » de l’Allemagne après la première guerre mondiale.

Quelques exemples de ce en quoi consisterait les réparations :

-       la mise à dispositions de toutes les archives concernant les transactions financières esclavagistes, ainsi que celles de l’Eglise catholique ;

-       l’annulation des dettes des anciennes colonies ;

-       les restitutions des oeuvres d’arts pillées qui se trouvent dans les musées occidentaux ;

-       en matière de politiques publiques : centre de recherches, refonte des programmes scolaires, centre de documentation ;

-       la redistribution des terres acquises par les familles d’esclavagistes dans les colonies départementalisées françaises.

Ces quelques propositions ne sont pas nouvelles. Elles ont été jusqu’ici ignorées en faveur de la reconnaissance d’une « dette morale », niant encore une fois la dimension structurelle et étatique de la négrophobie qui s’exprime jusque dans la bouche d’une ministre, qui agit sur des corps noirs par la main de gendarmes, de gardiens de la paix, fauchant l’été dernier celui d’Adama, imprimant une humiliation ultime sur celui de Théo. Cette même considération morale pousse plusieurs médias à traiter le 10 mai comme l’occasion de parler des afrodescendants sans leur donner la parole, préférant invoquer le vivre ensemble comme cache-misère humaniste, plutôt que de laisser place à nos voix. En somme, il est plus facile de voir aborder « ce qu’il y a de cool à être Noir », plutôt que la mise en avant des enjeux politiques rencontrés aujourd’hui, autour d’une commémoration, chaque année, plus dépolitisée. Rendre accessible ces questions en privant les personnes concernées de leur parole et en privilégiant « un ton frais et second degré » n’est pas de la pédagogie, mais un décentrement constant dans un pays qui parle sans cesse de « repentance », quand son impunité lui permet de remplir ses musées.

Nous souhaitons un 10 mai qui donne sens aux luttes sociales menées depuis avril 2017 en Guyane et en Guadeloupe, seul moment où l’on daigne se rappeler que ces territoires sont traversés par des clivages sociaux et raciaux hérités de l’esclavage transatlantique, au fonctionnement économique colonial comme le soulignent si bien les médias préoccupés par les impacts économiques de l’indépendance improbable de ces territoires. Nous souhaitons un 10 mai qui commémorent les luttes passées pour mieux éclairer les luttes présentes dont elles sont les héritières. Un 10 mai en paix... Dans la lutte.

Signataires :

Colonel Nass' ;

Binetou Sylla ;

@Emeutes_ameres ;

Fania Noël ;

 @gotttheblues ;

Many Chroniques ;

@MiNsili_Kueen ;

@Missyslamslam ;

Mrs Roots. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.