Le futur a déjà lieu !

Plusieurs compagnies, associations et collectifs de créations théâtrales intervenant sur des territoires oubliés de la politique culturelle, notamment en milieu rural, s'inquiètent de la mise en oeuvre des annonces du Président de la République et du Ministre de la Culture. Aussi, ils demandent « d'être pris·e·s en compte et de participer aux discussions sur l'avenir du spectacle vivant en France. »

Chers publics, chers partenaires, cher.e.s élu.e.s,

Les compagnies et les collectifs que nous représentons développent depuis des années des  projets de créations théâtrales, des tournées itinérantes, des festivals, le plus souvent en milieu rural, sur des territoires qui sont les grands oubliés de la politique culturelle nationale de ces dernières décennies. Nous favorisons la création contemporaine et nous favorisons la diffusion de spectacles vivants là où, justement, il n'y a pas de théâtres, pas de musées, pas de bibliothèques, ou si peu. Nous inventons d'autres façons de travailler, d'autres modes de diffusion, et « d'autres formes », avec, souvent, d'autres spectateur·rice·s, peu ou pas habitué·e·s à fréquenter les lieux de créations artistiques.

Beaucoup d'entre nous proviennent du sérail de « l'excellence française ». Diplômé·e·s des écoles supérieures d'art, de France ou d'Europe, usager·e·s du réseau des salles subventionnées, nous avons fait le constat de la persistance d'un angle mort et avons refusé que la circulation de nos arts se définisse par l'adresse d'une élite à une autre. Aujourd'hui nos démarches se veulent locales, écoresponsables, résilientes, imaginatives, ouvertes. Elles le sont par conviction, par idéal.

Elles sont le reflet d'une volonté de changement. Nous avons commencé à nous réunir, et nous sommes nombreux·ses. Nous sommes la dernière pierre, la décentralisation du bout du chemin. Nous travaillons au sein des écoles, des collèges, des lycées, dans les établissements pénitentiaires, dans les centres sociaux. Nous animons des centaines d'ateliers, nous formons les spectateur·rice·s de demain. Nous amorçons des rencontres nouvelles, avec celles et ceux qui n'ont accès qu'au minimum, et parfois à moins. Nous créons de petites places sur le territoire national pour qu'enfin, le théâtre, la danse, la musique, le cirque, tous les arts du spectacle soient accessibles à toutes et à tous, également, sans distinctions. Ces initiatives replacent l'humain au centre, elles ouvrent la perspective d'un nouveau contrat entre les spectateur·rice·s et les artistes.

Nous ne sommes pas seul·e·s. Seul·e·s, rien n'aurait été possible. Sans l'énergie d'élu·e·s locaux·ales, sans les tissus associatifs régionaux, sans les participations bénévoles de centaines de femmes et d'hommes, rien ne serait possible. Le public est au rendez-vous, de plus en plus nombreux chaque année. Le public s'investit, car il sait qu'il faut du temps pour exister, pour créer, et que le plus difficile c'est de durer. Ce public est anonyme, moins composé de professionnel·le·s que d'ouvrier·e·s, de paysan·ne·s, d'étudiant·e·s, d'employé.e.s, de retraité·e·s ; ce public est curieux, intelligent, vif, neuf, il salue nos actions et loue nos forces de volonté.

C'est pourquoi, alors que la crise liée à la pandémie de Covid-19 a frappé de plein fouet le secteur culturel, nous adressons cet appel solennel à l'ensemble de nos partenaires publics et privés, Régions, Départements, Communautés de communes, villes, villages et mécènes, qui, depuis de nombreuses années, nous accompagnent et nous soutiennent indéfectiblement.

Ne vous détournez pas ! Préservez en 2020 les moyens d'existence que vous avez dédiés aux acteur·rice·s culturels qui agissent sur l'ensemble du territoire national, tout au long de l'année, hiver comme été, à toutes celles et ceux qui vont au bout du chemin, et engagez-vous à ne pas remettre en cause votre soutien et les campagnes de subvention en 2021 !

Et c'est pourquoi, nous souhaitons également réagir aux récentes annonces du Président de la République et du Ministre de la Culture. Nous saluons, Monsieur Emmanuel Macron, Monsieur Franck Riester, votre décision de prolonger les droits à l'assurance chômage des intermittent·e·s du spectacle. Mais sans plus de précisions aujourd'hui sur la portée d'application réelle et concrète de cette fameuse « année blanche », il nous semble essentiel de rappeler sa nécessaire inconditionnalité et son universalité. Et nous prenons acte que cette mesure ne résout aucun des problèmes que rencontre la communauté nombreuse des travailleur·se·s précaires qui ne bénéficient pas ou plus de ces mêmes droits et exprimons notre solidarité à tou·te·s les intermittent·e·s de l'emploi, qui font tout également vivre la culture en France.

Nous saluons l'idée d'un « grand plan de commandes publiques », pourvu qu'il s'adresse au plus grand nombre. Pourvu qu'il ne soit pas l'autre nom d'une concentration de faibles moyens réservés à l'émergence – alors que les plus de trente ans n'en finissent plus d'émerger. Pourvu qu'il concerne l'ensemble du territoire et que son organisation ne répète pas le réflexe d'hypercentralisme qui prévaut d'habitude en la matière.

Quant au souhait de voir advenir « un été culturel », nous rappelons que l'immense majorité des technicien·ne·s et artistes partagent depuis longtemps leurs pratiques hors des plateaux de théâtre, mais que nous ne saurions nous substituer aux salarié·e·s animateurs sociaux-culturels qui oeuvrent toute l'année dans l'ombre et l'anonymat le plus complet, avec génie souvent, mais toujours sans les moyens suffisants.

Enfin, nous demandons que soient publiées au plus vite des précisions sur l'agenda annoncé par le Ministère de la Culture sur les conditions de la reprise de nos activités. Nous veillerons bien sûr au respect des règles sanitaires, mais comprenez que nos pratiques se vivent en présence, dans l'instant, et pas derrière un écran. Puisque vous avez confirmé l'interdiction des rassemblements de plus de 5000 personnes, nous attendons de savoir quels moyens déploiera votre gouvernement pour permettre à la multitude d'événements plus modestes d'exister cette année ?

Le changement de paradigme que vous appelez de vos voeux est d'ores et déjà une réalité pour de très nombreux.ses acteur·rice·s du spectacle vivant. Alors au moment où vous sonnez l'heure de la « refondation » du secteur culturel, nous, comédien·ne·s, technicien·ne·s, acteur·rice·s, scénographes, costumier·e·s, musicien·ne·s, administrateur·rice·s de production, directeur·rice·s artistiques, engagé·e·s depuis des années en associations, au sein de petites, toutes petites et très nombreuses structures, vous demandons d'être pris·e·s en compte et de nous permettre de participer aux discussions sur l'avenir du spectacle vivant en France.

D'autres formes sont possibles, elles existent !

Signataires :

Festival Champ Libre (Haute-Vienne), Festival de la Luzège (Corrèze – Cantal), Festival Pampa (Dordogne), Festival Roi de Coeur (Dordogne), Festival des Scènes sauvages (Bas-Rhin), Festival SITU (Seine-Maritime), Festival y'a Pas la mer (Saône-et-Loire), Lynceus Festival (Côtes-d'Armor), Mostra Teatrale (Haute-Corse), Nouveau Théâtre Populaire (Maine-et-Loire), L'Ortu d'Arte (Haute-Corse), Les Rencontres de Theizé (Rhône), Le Temps Est Incertain Mais On Joue Quand Même ! (Pays de la Loire), Théâtre Bazine Festival (Yonne).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.