Contre l’entreprise-France des DRH en marche!

Faisant suite à une première tribune publiée sur Mediapart, «Pénicaud au Pré Catelan, le Bois de Boulogne aux Fainéants», des universitaires et des artistes réitèrent leur appel à manifester le 12 octobre et à signer une pétition pour faire «entendre nos désaccords avec cette politique ».

Nestlé, Carrefour, Orange, Michelin, Mac Donald's France, Bouygues, Dassault, etc., ces grandes entreprises se retrouvent le jeudi 12 octobre au Pré Catelan, en plein bois de Boulogne, trois étoiles au guide Michelin, 2 600 euros la place. Quand même. Obscène mise en scène au regard des difficultés sociales. Mais révélateur puissant de ce qu’est devenue la question du travail en France. Une année après le passage au 49.3 de la loi travail, son retour avec sa mouture XXL bafoue les droits essentiels des salarié.e.s : simplification, au seul profit de l’employeur, des licenciements, plafonnement des annuités de licenciements aux prud’hommes, justification des plans sociaux sur la seule base des résultats nationaux, réduction de la représentation syndicale suite à la fusion des institutions représentatives du personnel. De même, la manière dont le travail s’est dégradé depuis vingt ans se conjugue à une répression sans précédent des formes de résistances au recul du droit de travail à travers la criminalisation et la dépolitisation des actions de protestation syndicales et autres.

Ce raout des DRH au Pré Catelan est une célébration des pires principes du management et surtout de la victoire de « la start up Macron » par ceux qui se veulent le reflet d’une « fonction RH en marche ! » Le spectacle offert par la rencontre de la centaine d’intervenants est un puissant révélateur du cynisme économique ambiant. Celui porté par ce nouveau « président des riches » et de ses gestionnaires de la performance qui organisent l’institutionnalisation du précariat et la déshumanisation du travail. Comme le souligne Lise Gaignard, « on ne dit plus un salarié, on dit un collaborateur, comme si dans l’entreprise tout le monde était égal. On ne dit plus licenciement, mais plan de sauvegarde de l’emploi (…) On met en place des cellules d’urgence mais personne ne se demande comment on a pu produire des monstres pareils » [1].

Ce qu’apprend le nouveau guide global du management, c’est comment apprendre à désapprendre. Exit la cumulativité. Ce qu’il organise, c’est l’accélération de la détérioration des conditions de travail au profit d’un modèle qui sacrifie l’intelligence collective à la compétitivité et à l’individualisme. Ainsi, un des personnages du roman de Tatiana Arfel se demande « comment on peut aujourd’hui à la fois exalter l’individualisme, isoler chaque travailleur, tout en le rendant paradoxalement chaque jour toujours plus anonyme, plus … Impersonnel … Interchangeable … Une collection de pantins aux têtes vides tournant en rond au pas dans des boîtes invisibles mais étanches, voilà ce qui se profile … » [2].

« Apprendre à être collaboratifs, accepter les critiques venant d’une machine, développer le tutorat réciproque », voilà ce qui est demandé aux salarié.e.s dépersonnalisé.e.s. Ces injonctions contradictoires sont synonymes de souffrances au travail, de harcèlement moral, de burn out, de dépression, de suicides. Elles ouvrent un immense marché aux nouveaux experts des risques psychosociaux dont les outils fournissent un écran opportun aux problèmes liés au travail. 

Les suicides qui ont dramatiquement marqué l’histoire de France-Télécom Orange (19 suicides en 2009, 27 en 2010 et 11 en 2011) révèlent le profond malaise des salariés, largement engendré par l’usage intensif d’outils managériaux empruntés au domaine militaire : l’entreprise, c’est la guerre. Ce n’est pas un hasard si le poids des militaires au sein des congressistes est particulièrement important. En cela, il nous renvoie à l’histoire française du management depuis la fin du 19e siècle. Depuis les années 80, les grandes entreprises, estimant que le poids salarial les pénalisait, ont changé la notion de "personnel" en "ressources humaines", c'est ainsi que les directeurs des ressources humaines deviendront une composante essentielle de la "nouvelle économie".

Que « l’édito » de ce congrès réinvente les thèmes centraux de la « Révolution managériale » (supériorité de l’entreprise et des directeurs sur l’Etat et les politiques) ne peut que nous inquiéter. Ainsi, la ministre actuelle du travail s’attribue pompeusement le titre « DRH de l’entreprise France ». De nombreux parallèles sont explicitement établis entre « le management d’une organisation et le gouvernement d’un pays, entre le collaborateur et le citoyen » [3]. Vieille utopie increvable, de Saint-Simon à Renan, réinventée dans la France de la fin des années 1930 par les tout premiers spécialistes du « facteur humain », des ingénieurs convertis à l’administration des choses et qui se font les artisans d’une « organisation rationnelle de l’humanité »... 

Ces nouvelles noces du gouvernement et de l’entreprise, l’idée que les managers convoitent tous les leviers du pouvoir, sans doute trop ambigües, ont été vite effacées de la première annonce du congrès. Ce n’est pas rien et nos « (D) RH en marche ! » semblent avoir soudainement réalisé que la collusion affichée d’un pouvoir et d’un savoir est toujours dangereuse. Le texte d’appel, intitulé « Pénicaud au Pré Catelan, le Bois de Boulogne aux Fainéants » », comme ceux qui ont circulé sur les réseaux sociaux de Frédéric Lordon [4] ou Jacques Fradin [5] ne sont pas pour rien dans ce subit changement de style. Dès lors que l’initiative d’engager une action s’est fait savoir, les organisateurs de cet événement ont changé leur fusil d’épaule, supprimant d’abord « l’édito » du site du congrès ; puis remettant en ligne une nouvelle version nettement édulcorée.

Cette petite victoire politique ne peut que nous donner des raisons supplémentaires de venir faire leur fête aux DRH et à Pénicaud au Pré Catelan. 

C’est pourquoi nous appelons à nous mobiliser en signant cette pétition, à faire entendre nos désaccords avec cette politique et à nous rassembler nombreux le 12 octobre 2017 à partir de 8h.

Premier.e.s signataires :

Odile Henry, professeure à l’Université Paris 8; Michel Kokoreff, professeur à l’Université Paris 8; Jean Rochard, producteur de musique; Danièle Linhart, directrice de recherche au CNRS; Olivier Gasnier, disquaire – membre du bureau national SUD Fnac; Judith Abitbol, cinéaste; Razmig Keucheyan, professeur à l’Université de Bordeaux; Philippe Marlière, professeur University College de London; Dominique Pifarély, musicien; Christian Tarting, professeur honoraire des universités, écrivain, éditeur; Fabien Barontini, directeur artistique musique; Alessandro Stella, docteur CNRS; François Gèze, éditeur. 

 

[1] Lise Gaignard, Chroniques du travail aliéné, Edition d’une, Paris, 2015.

[2] Tatiana Arfel, Des clous, Paris, José Corti, 2010.

[3] Voir : https://fr.scribd.com/document/358575702/34eme-Congres-HR

[4] http://blog.mondediplo.net/2017-09-18-Vivre-et-penser-comme-des-DRH

[5] https://lundi.am/LE-COMPLOT-DES-DRH-Par-Jacques-Fradin

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